Peter Wouters s'est agenouillé dans Saint-Jean-Baptiste-au-Béguinage, vaste église baroque bruxelloise de la fin du 17e où chaque pas résonne sur les pierres centenaires. Sur une curieuse chaise blanche, Peter respire maintenant, grâce à deux orifices creusés dans le bois, les deux parfums imaginés par un autre Peter, de Cupere, artiste olfactif ( lire l'encadré " Le parfumeur "). La scène se déroule devant un impressionnant tableau de plusieurs mètres carrés : Sainte Ursule couronnée par l'Enfant Jésus, signé de Théodore van Loon (1581-1649). " L'oeuvre est une commande d'une béguine qui savait qu'elle allait mourir et qui est d'ailleurs enterrée ici, à quelques mètres. Il y a donc autour du tableau toute une histoire, tout un contexte, notamment celui des femmes violées. C'est pour cela que l'artiste de Cupere a imaginé deux odeurs différentes, dont l'une rappelant le sang et le goût métallique de la souffrance... "

Nos églises, nombreuses, parfois monumentales, offrent une authenticité que l'on ne trouve pas dans les musées.

Peter Wouters, 54 ans, est la cheville ouvrière d'OKV (Openbaar Kunstbezit Vlaanderen), ASBL gantoise organisatrice d'un parcours autour des Maîtres flamands qui débute ce 1er juin dans 45 lieux qui vont de Maaseik, dans le Limbourg, à Furnes, à quelques encablures de la mer du Nord. L'initiative s'inscrit dans le programme 2018-2020 de Toerisme Vlaanderen, qui a décidé de consacrer un budget de 78 millions d'euros à la promotion et la redécouverte du patrimoine flamand. Après une première saison consacrée au baroque anversois et à Rubens, avant une troisième dédiée à une autre célébrité picturale, van Eyck, 2019 sera donc celle du parcours des Maîtres flamands. OKV a obtenu 900.000 euros de l'agence flamande du tourisme pour réaliser son voyage culturel, avec escales dans une quarantaine de lieux plus ou moins connus, dont une majorité d'églises mais aussi une paire de couvents et châteaux, répartis entre Bruxelles et la Flandre. " On s'est rendu compte que nos églises, nombreuses, parfois monumentales, offraient une authenticité que l'on ne trouve pas dans les musées, ceux-ci tenant un autre discours, plus encyclopédique, explique Peter Wouters. Mais, d'un autre côté, de nombreuses oeuvres et tableaux qu'elles abritent sont souvent 'perdus' dans des bâtiments ayant d'autres priorités, plus matérielles. Comme des problèmes d'étanchéité du toit ou la diminution du nombre de fidèles ."

"Le jugement de Cambyse", de Victor Bouquet, dans l'église Notre-Dame de Nieuport. © PG

"Top Stuk"

Pendant trois années, Peter et ses complices de l'ASBL OKV ont donc parcouru la moitié de la Belgique à la recherche de ces trésors plus ou moins enfouis de l'art flamand, datant souvent du baroque. Un voyage marqué par des découvertes puisque les oeuvres, pourtant souvent flamboyantes et démesurées, se trouvaient fréquemment reléguées dans des coins peu ou mal éclairés, et décontextualisées. " Il ne faut pas oublier que la majorité d'entre elles étaient offertes aux églises par des artisans ou des confréries, et installées avec plus ou moins de bonheur ", poursuit Peter Wouters. Mais le résultat pouvait aussi se révéler exceptionnel : " A Termonde, le tableau L'adoration des bergers de Van Dijk est resté à la même place, depuis 500 ans, éclairé par la lumière naturelle ". Restait encore à offrir à ces splendeurs visuelles la valeur signifiante qu'elle mérite. Ce à quoi se sont astreintes l'OKV et les autorités régionales. " La Flandre applique désormais un label intitulé Top Stuk à un certain nombre d'oeuvres qui ne peuvent pas quitter le pays et sur lesquelles elle a un droit de préemption en cas de vente ", nous apprend Peter Wouters.

Apprendre, c'est précisément la mission originale d'OKV, association créée il y a 60 ans par les provinces flamandes afin d'"élever la culture du peuple, sans aucune notion idéologique ou religieuse " . Ce qui avait commencé par la publication de fiches artistiques à destination du grand public s'est transformé aujourd'hui en un magazine très glossy tiré à 6.000 exemplaires et qui n'hésite pas à oser des numéros coups de coeur comme ce spécial Magritte en langue française, ou une édition anglophone consacrée au nouveau Musée de l'Afrique centrale de Tervuren.

Peter Wouters devant une des bornes interactives du parcours. Postées devant chaque oeuvre, elles dévoileront toutes les informations nécessaires au visiteur. © PH. CORNET

Prendre son temps

Historien d'art et diplômé en communication du Ritcs, Peter Wouters a toutefois conscience que cet héritage papier d'OKV doit être rafraîchi. D'où une attention spécifique accordée à la forme que devait prendre l'information délivrée lors de ce parcours Maîtres flamands in situ. " On y a énormément réfléchi. Parce que les lieux visités ne devraient pas l'être comme à leur habitude, en zapping, avec entrée et sortie rapide... L'esprit, ici, est de prendre son temps. Et parfois, c'est indispensable : par exemple dans La dispute de Rubens suspendu à l'église Saint-Paul d'Anvers où des théologiens débattent de l'eucharistie. Sans informations, impossible de comprendre la toile. Mais on ne voulait pas non plus de gimmicks à la Google glass, avec réalité augmentée, etc. "

L'OKV a donc choisi d'installer dans chaque lieu une borne . Celle-ci ressemble à un comptoir métallique blanc dominé par un écran tactile. Via un ordinateur dissimulé, le visiteur a accès à de très nombreuses informations, la plupart du temps en quatre langues : néerlandais, français, anglais et allemand. Avec, bien sûr, un guide sur l'oeuvre majeure concernée mais aussi un décryptage de l'église, château ou couvent qui l'abrite, voire du contexte plus général du quartier, de la ville.

Un lieu, un témoin

A l'église du Béguinage de Bruxelles, par exemple, lorsqu'on presse le bouton sur l'église, une voix théâtrale se met à déclamer une prose qui raconte les siècles traversés, mais nous entretient aussi de l'ange aperçu dans le tableau de Théodore Van Loon. A noter, la bonne idée d'une version destinée aux enfants et l'inclusion d'une vidéo qui prend un autre chemin. " Pour chaque endroit, on a essayé de trouver un témoin, un personnage, plus ou moins lié au lieu, qui a son propre regard, raconte Peter Wouters. Ainsi à Nieuport, dans l'Eglise Notre-Dame, se trouve Le jugement de Cambyse de Victor Bouquet, où un homme accusé de corruption est condamné à être écorché vif. Eh bien, nous avons demandé à un policier local de nous livrer ses impressions ( sourire) ." A l'église du Béguinage, ce lien se noue par le truchement d'un certain Ali. Ce chrétien fait partie des quelques 300 demandeurs d'asile qui ont longtemps vécu à même le sol de ce lieu de culte bruxellois. L'homme est aujourd'hui régularisé mais son témoignage, filmé dans l'église, offre une évidente résonance contemporaine.

"La dispute du Saint-Sacrement", de Pierre Paul Rubens, dans l'église Saint-Paul d'Anvers. © PG

Echelle de Jacob

Même s'il bénéficie d'un large subside de Toerisme Vlaanderen, le parcours des Maîtres flamands n'est toutefois pas qu'un projet régional, l'OKV étant tenue d'en assurer le coût de fonctionnement à hauteur de 40%. Chaque lieu est donc devenu l'enjeu de pourparlers entre l'ASBL gantoise, autorités locales, mécènes ou fabrique d'église. Avec la volonté de maintenir la fameuse borne au-delà des trois mois que durera l'événement . D'autant que l'OKV contribue également à améliorer la visibilité des oeuvres présentées, assumant par exemple l'installation de leds ou imaginant dans certains endroits une version moderne de l'échelle de Jacob - celle qui, selon la Genèse, permettait de joindre la terre au ciel. Dans la pratique, il s'agit d'un escalier d'une dizaine de marches planté devant la peinture...

L'ordre du parcours, aussi, a fait l'objet d'une attention particulière . " Dans la mesure du possible, on a essayé de créer des clusters entre les lieux qui sont proches, avec des horaires compatibles pour qu'on puisse tous les visiter dans la foulée, argumente Peter Wouters. Mais il y a des particularités, comme le couvent des Pères Augustins à Gand, qui n'est guère visitable en dehors des pèlerinages. Ou la basilique Notre-Dame de Montaigu, en Brabant flamand, construite autour de la figure de la Vierge. C'est extrêmement spectaculaire mais surtout ouvert chaque jour de la semaine entre 7 h et 19 h ". Le tout dans un esprit où l'église, comme celles qu'on visite volontiers en Italie ou en Espagne, est davantage un lieu d'histoire et de culture, que de religiosité obligatoire.

On notera enfin que les plus accros auront la possibilité d'apposer, à chaque visite, l'autocollant du lieu dans une sorte de livre du pèlerin culturello-flamand imaginé à la manière d'un album Panini et vendu 10 euros. Mais que ceux qui veulent intégralement remplir le bouquin sans se déplacer peuvent aussi acheter, pour 5 euros, une enveloppe contenant tous les précieux stickers...

Du 1er juin au 30 septembre, www.vlaamsemeestersinsitu.be/fr

Le parfumeur

Peter de Cupere (Louvain, 1970), artiste olfactif, a réalisé cinq installations parfumées pour les Maîtres flamands in situ. " Cela fait 20 ans que je travaille avec les senteurs et même si je ne suis pas particulièrement religieux, je trouvais qu'il y avait là une merveilleuse opportunité de mettre en valeur ces oeuvres. J'ai utilisé des parfums en accord avec les lieux comme l'encens mais aussi des odeurs de fleurs ou d'autres composants comme la cannelle, tout en devant tenir compte des normes européennes qui réglementent strictement les dosages. Pour que le parfum dure, j'ai imaginé le saupoudrage des senteurs via un polymère, une grosse molécule qu'il est jusqu'ici impossible de fabriquer de façon artisanale. D'où l'obligation de passer par une industrie spécialisée. L'avantage des églises est leur fraîcheur, qui va sans doute permettre aux odeurs de tenir plus longtemps. L'idée du dispositif est que le visiteur se penche pour respirer les parfums juste devant l'oeuvre. Et il est même possible de gratter certaines parties du catalogue du parcours, pour également ressentir ces parfums. "