Dans Bruxelles, un rêve capital fraîchement paru aux éditions Casterman, le tandem François Schuiten-Benoît Peeters rend hommage à une ville étrange, entre surréalisme et réalité brute. L'ouvrage, qui n'est pas une bande dessinée, explore les facettes méconnues des lieux et des personnalités qui ont construit Bruxelles, avec une poésie rare qui se retrouve volontiers dans le trait subtil de François Schuiten.
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Dans Bruxelles, un rêve capital fraîchement paru aux éditions Casterman, le tandem François Schuiten-Benoît Peeters rend hommage à une ville étrange, entre surréalisme et réalité brute. L'ouvrage, qui n'est pas une bande dessinée, explore les facettes méconnues des lieux et des personnalités qui ont construit Bruxelles, avec une poésie rare qui se retrouve volontiers dans le trait subtil de François Schuiten. Dans ce livre passionnant, le digital semble totalement absent et c'est la raison pour laquelle nous avons justement invité Laurent Hublet, cofondateur et capitaine du campus numérique BeCentral, à se perdre dans cet univers faussement onirique , avant de débattre avec son dessinateur à la table de L'Ecailler du Palais Royal. LAURENT HUBLET. Je suis vraiment ravi de vous rencontrer! FRANCOIS SCHUITEN. C'est réciproque. J'ai lu un peu votre parcours. C'est intéressant, je trouve, de croiser des regards de générations et d'expériences très différentes. L.H. Mon père est né en 1956. Comme vous, je pense... F.S. Oui, nous avons le même âge! L.H. Moi, j'ai 38 ans. Nous avons donc une génération de différence. Le premier souvenir que j'ai de vous, c'est la couverture de l'album Brüsel au moment de sa sortie, lorsque j'étais enfant. Un autre souvenir très marquant, c'est l'inauguration du Train World ( le musée des chemins de fer belges inauguré à Schaerbeek en 2015 et dont la scénographie est signée François Schuiten, Ndlr). En fait, mon père est un amoureux des trains. Il m'a toujours emmené les voir et il m'a fait découvrir aussi leur symbolique chez Paul Delvaux. J'ai transmis cela à mon fils. Le Train World m'a énormément marqué... F.S. Cela me fait plaisir, ce que vous dites, parce que c'est un peu mon enfant. Il y a quelques jours, nous avons inauguré l'exposition Orient-Express au Train World qui est une expo assez ambitieuse sur ce train légendaire et qui a été assez complexe à mettre en place... TRENDS-TENDANCES. A propos des trains, connaissez-vous le campus numérique BeCentral qui se trouve justement dans la gare Centrale à Bruxelles? F.S. J'avais déjà entendu parler de BeCentral, mais je vous avoue que c'est un peu flou pour moi. Par contre, ce qui m'intéresse toujours, c'est de voir comment les nouvelles technologies s'inscrivent dans la société, ce qu'elles construisent, quelles valeurs elles apportent, etc. Donc ça m'intéresse de vous rencontrer et d'en découvrir davantage, d'autant plus que la gare Centrale est un lieu que j'adore. C'est Victor Horta, quand même! Je connais très bien la gare, mais je ne connais pas les lieux que vous occupez... L.H. Il y a effectivement quelques particularités dans ce lieu qui le rendent assez unique. Ce bâtiment a été conçu par Horta, terminé par Maxime Brunfaut et il a une âme particulière, justement par rapport au projet que l'on voulait monter et qui est un projet d'éducation. En fait, Horta avait conçu le bâtiment de la gare Centrale comme un centre de formation et de production de signaux de chemins de fer. Donc, c'était un bâtiment qui était un peu multi-usages sur les plans mais dont le coeur était déjà dédié à la formation et à l'éducation, ce qui est exactement ce qu'on veut faire aujourd'hui sur le plan numérique. F.S. C'est formidable! L.H. Et donc, par un concours de circonstances et de coïncidences, on s'est retrouvé dans une partie de cet espace qui était un peu à l'abandon. En plus, le fait que l'on soit en plein coeur de Bruxelles, dans un lieu qui est très neutre sociologiquement, est aussi formidable... F.S. L'espace que vous occupez était vide? L.H. Une partie était vide, oui. F.S. C'est une chance d'avoir cet alignement entre un lieu et un nom: Central. Les lieux, mine de rien, vous incarnent. Certes, vous les transformez, mais ils vous transforment aussi. L.H. D'autant plus dans un monde numérique! Justement, François Schuiten, qu'y a-t-il de "numérique" en vous?F.S. Beaucoup de gens l'ignorent, mais avec Benoît Peeters ( l'auteur et scénariste complice de François Schuiten, Ndlr), nous avons toujours été fascinés par les écritures modernes et les langages de demain. Nous avons été les premiers à avoir un site internet consacré à un monde de bande dessinée, celui des Cités obscures, mais il a disparu depuis dans les limbes informatiques. J'ai aussi été le premier, à Hanovre, à faire de la réalité augmentée ( François Schuiten a réalisé la scénographie du "Pavillon des Utopies" à cette exposition universelle en 2000, Ndlr). Je suis totalement pas- sionné par tous ces outils. Je travaille d'ailleurs avec les meilleurs infographistes pour le cinéma. Mais en même temps, j'adore dessiner sur du papier, et ce n'est pas contradictoire. L.H. Le numérique n'est pas une fin en soi. C'est un moyen, c'est un média. Dans votre nouveau livre, j'ai trouvé des réflexions sur le futur et sur la constitution d'un espace commun. Or, le numérique est un espace commun, un espace partagé. J'en profite d'ailleurs pour dire que j'ai adoré votre livre qui est un mélange d'émerveillement et de sidération. Je l'ai dévoré en une soirée en répétant plusieurs fois "Mais enfin!" à propos de certains lieux et de personnalités que je croyais connaître et que, finalement, je ne connais pas. F.S. ça fait plaisir! Vous savez, cela fait 40 ans que je dessine Bruxelles et ce livre est un petit peu un parcours de cette passion de dessiner cette ville, mais aussi de cette passion d'essayer de la comprendre. Dessiner, c'est décrypter, c'est apprendre à voir. Benoît Peeters et moi sommes passionnés par les étrangetés de cette ville et autant par ses ombres que par ses lumières. Bruxelles est un peu troublée et il est intéressant de la dessiner pour essayer, quelque part, de la réinventer. L.H. C'est une question peut-être un peu personnelle, mais qu'est-ce qui a fait que vous avez cette attirance ou cette passion pour Bruxelles? F.S. Pour tout vous dire, je ne sais pas trop bien ( rires)! Quand on est né à Bruxelles, j'ai l'impression qu'on a en soi, très rapidement, un rapport assez particulier à cette ville qui est unique. C'est un rapport amour-haine, un peu Je t'aime moi non plus. C'est une des particularités de cette ville que l'on aime mais qui suscite un peu la crispation. C'est amusant parce que l'artiste Angèle en parle aussi dans sa dernière chanson... L.H. Je comprends ce que vous dites parce que, à titre personnel, j'ai eu cette trajectoire de grandir dans la ville et, à la sortie de l'université, j'ai ressenti ce moment de haine et j'ai vraiment voulu quitter Bruxelles. Je suis parti vivre au Mexique, puis à New York, car je voulais aller dans de très très grandes villes. Comme beaucoup de Bruxellois, il y a un moment où l'on veut connaître de vraies métropoles. Mais ensuite, c'est le fait d'avoir des enfants qui m'a ouvert les yeux sur Bruxelles. Je me suis rendu compte que c'est une vraie métropole internationale avec tout ce que cela a de vie culturelle... F.S. A quel âge avez-vous eu ce déclic? L.H. Vers 30 ans. Je me suis dit: en fait, on est bien ici, à Bruxelles. Au niveau de la santé, de l'éducation, du cadre de vie... C'est une ville qui est agréable et qui est moins " rat race" comme disent les Américains, c'est-à-dire où l'on ressent moins cette espèce de sur-concurrence entre les individus. Je pense qu'il m'a fallu sortir de Bruxelles pendant plusieurs années pour l'apprécier vraiment et me sentir pleinement Bruxellois. Aujourd'hui, c'est une identité que je revendique. F.S. Cela fait plaisir d'entendre ça parce que, ce qui est assez frappant avec Bruxelles, c'est que cette ville finit par vous rattraper d'une façon parfois un peu mystérieuse. J'ajouterais que Bruxelles est une ville qui favorise un regard émancipé sur le monde parce que nous ne sommes pas écrasés par une culture belge trop présente. Quand vous êtes à Paris, c'est la France! Il y a ce poids. En revanche, Bruxelles est une ville qui a davantage la capacité à regarder à l'extérieur parce que nous avons été traversés dans tous les sens du terme. L.H. D'un point de vue économique, je dirais aussi que Bruxelles est une ville qui est à la croisée des chemins. Si on regarde un peu sur le temps long, on a eu une période où la richesse est beaucoup venue des colonies et de ses activités extérieures. Depuis longtemps, Bruxelles est une ville qui vit plus sur un concept que sur une réalité physique. Notre activité économique est quand même extrêmement liée à l'activité politico-administrative... F.S. On l'a payé cher! Les institutions européennes ont, sans le dire, un peu dévoré le coeur de la ville. L.H. Mais je crois qu'on arrive un peu bout de ce modèle. On a fait de Bruxelles une ville très mono-fonctionnelle, très centrée sur le bureau et l'administratif... Et vous, Laurent Hublet, vous venez avec une autre proposition?L.H. Oui, parce que la révolution numérique vient casser le mono-fonctionnalisme. Que fait-on sur le campus de BeCentral? On fait de l'apprentissage, pour des enfants ou des adultes, au même endroit que des start-up et des scale-up. Et les uns et les autres, c'est ce qu'ils aiment! Que les personnes en apprentissage soient très proches des entreprises dans lesquelles elles vont aller et inversement. Aujourd'hui, il y a davantage de mélanges de fonctions. Dans le monde dans lequel je suis, c'est-à-dire l'entrepreneuriat numérique, le lieu où l'on habite est très proche de celui où l'on travaille, où l'on apprend, etc. Et donc, je crois qu'en termes d'organisation de la ville, on va revenir à une vision probablement "pré-saccage" parce qu'on va vouloir habiter, travailler et apprendre au même endroit. F.S. Cela ne risque-t-il pas de créer des traumatismes sur ces dizaines de milliers de mètres carrés de bureaux à Bruxelles? L.H. On doit les réinventer! Je pense qu'il faut oser mélanger. F.S. Bien sûr! L.H. Là où l'on se trouve, à la gare Centrale, il n'y a pas assez d'habitations, il n'y a pas assez d'habitants. Il faut les faire revenir. C'est aussi une des solutions aux problèmes de mobilité que l'on a dans la ville. F.S. Ce qui m'effraie dans ce constat, c'est que l'on va devoir travailler avec un autre logiciel. Or, ce sont des bâtiments qui n'ont pas du tout été conçus pour ça. C'est un modèle terrible qui a été installé avec des gestes extrêmement radicaux. Il va donc falloir introduire de la diversité, de la complexité... Est-ce le rôle des artistes de les adapter?F.S. Je ne sais pas. C'est le rôle de tous les citoyens. Je pense qu'il va falloir reprendre la ville en main et qu'on arrête de se laisser diriger par des intérêts immobiliers qui, souvent, échappent au citoyen. L.H. Je crois que l'on doit se redonner le droit de rêver cette ville. F.S. Ah ça, je suis bien d'accord! L.H. Je pense qu'il y a eu une période de traumatisme collectif... F.S. Oui, il est temps de rêver à nouveau cette ville et c'est vraiment une de mes obsessions. On projette généralement la ville dans un temps assez court, c'est-à-dire le temps du politique ou de l'immobilier, mais pas assez sur le long terme. Or, ce qui est intéressant, c'est d'arriver à voir comment on pourrait justement faire évoluer cette ville sur 20, 30, voire 40 ans. Mais il y a aussi quelque chose qui n'est pas facile à faire: c'est projeter Bruxelles dans la dystopie. Il faut être capable de dire que cette ville peut aussi très très mal évoluer avec des scénarios catastrophes. C'est une façon de nous mettre en garde... L.H. Une de mes craintes pour Bruxelles, ce sont les dérives identitaires. Si chacun revendique uniquement sa différence, comment allons-nous vivre ensemble, en particulier sur un territoire relativement petit? Pour moi, la dystopie, ce serait d'avoir, un peu comme dans certaines villes américaines, des quartiers vraiment fermés... F.S. Et des zones de non-droit! C'est pour ça que je parle de scénarios catastrophes. On peut imaginer une ville fracturée avec, effectivement, des zones fermées. Il faut être à la fois capable d'imaginer cela et, en même temps, projeter Bruxelles avec une beauté, avec un désir et avec ce qui nous permettrait de dire à nos enfants: j'ai vraiment envie de vivre en 2050! Parce qu'aujourd'hui, ce n'est pas du tout ce qu'on leur donne. Nous avons notre part de responsabilité et c'est pour cette raison que je suis intéressé par votre projet. L.H. Ce qui peut nous rassembler à Bruxelles, c'est faire. C'est en faisant que nous pouvons être très concrets. Nous, on a justement remis de l'apprentissage dans le centre de la ville... F.S. Est-ce que vous faites aussi cet exercice de dystopie-utopie sur le monde numérique? Est-ce que vous vous interrogez sur les dangers et sur toute une série d'autres choses? L.H. Bien sûr. Le point de départ de notre projet, c'est de mettre un maximum de personnes en capacité d'être des acteurs et pas uniquement des consommateurs. Le message, c'est de dire que nous sommes tous des constructeurs du monde numérique et que nous ne devons pas nous limiter à subir la loi de certains acteurs qui sont très centralisés. Internet est une utopie d'accès à la connaissance partagée qui s'est réalisée, mais il y a des utilisations qui posent vraiment question. F.S. Mais comment construisez-vous cette réflexion? Quel est le processus pour amener à des décisions ou à des réflexions fortes? L.H. Sur le campus, on héberge une trentaine de programmes de formation autour de la technologie - une quinzaine pour les adultes, une quinzaine pour les enfants - et, par exemple, pour toutes les questions de citoyenneté numérique, on a des organisations, dans notre écosystème, qui sont vraiment spécialisées là-dedans. F.S. Vous n'avez pas vraiment répondu à ma question et je vous la pose parce que j'ai été approché il y a environ deux ans par l'Université Paris Sciences et Lettres qui postulait pour répondre à un appel à constituer une Red Team pour l'Armée française. Alors, une Red Team, ça consiste à élaborer des scénarios qui pourraient fragiliser ou mettre en danger le pays. Que l'armée veuille travailler avec des dessinateurs et des auteurs de science-fiction pour être secouée et même, par certains côtés, effrayée par leurs hypothèses, j'ai trouvé cela tout à fait incroyable. C'est une belle ouverture d'esprit et je n'ai pas pu refuser cette proposition. D'autant plus qu'il y avait Paris Sciences et Lettres comme rempart avec un comité d'éthique. Cette aventure, que je continue à poursuivre, je la trouve passionnante parce que j'apprends beaucoup. Il n'y a pas de secret défense à ce sujet?F.S. Je ne peux pas tout vous raconter ( sourire)! Mais je peux dire que je participe à cette opération. En fait, ce qui me passionne, c'est qu'une institution comme l'armée s'autorise une réflexion aussi poussée. Je pense qu'au départ, au sein de l'armée, ça n'a pas été facile pour tout le monde. Mais aujourd'hui, ils sont beaucoup plus ouverts parce qu'ils voient les scénarios catastrophes que l'on émet sur une période qui va de 2040 à 2060. L.H. Penser le futur est un exercice hautement difficile mais extrêmement important, et il m'est arrivé de le faire à plusieurs reprises avec mon mentor Luc de Brabandere qui est philosophe d'entreprise. La difficulté, justement, c'est qu'on voit toujours le changement linéaire. Pour une entreprise, on fait un business plan en se demandant si les ventes vont augmenter de 4% ou de 6%. Mais le vrai changement, ce n'est pas ça. Le vrai changement, c'est lorsque le système en lui-même change, tant pour l'armée que pour des sociétés commerciales. F.S. Oui et cette Red Team est un lieu de réflexion vraiment intéressant. Je trouve que l'on devrait aussi s'interroger, tant pour la ville que pour le numérique, sur toutes les dérives qui pourraient d'ailleurs nous menacer. Donc, la question que je vous posais était en fait celle-là: êtes-vous seuls à bord ou disposez-vous aussi d'une Red Team pour construire votre réflexion? L.H. Notre projet est assez nouveau. Cela fait quatre ans que nous avons commencé à opérer. Le coeur de l'activité, c'est de mettre les individus en capacité, de les former à différents types de technologies et donc, aujourd'hui, ce rôle dystopique, on le fait très différemment de ce que vous expliquez avec l'armée française. Pour être très concret, sur le numérique à l'école, on a monté des projets pilotes pour montrer que cela marche et créé suffisamment de traction pour que le système change. Donc, on vient faire par en bas ce que l'Armée française fait, si je comprends bien, par en haut avec vous. Nous, on a une approche qui est plutôt entrepreneuriale en essayant de voir ce qui fonctionne. F.S. Mais y a-t-il des perspectives sur les grandes questions qui touchent au numérique? Ou bien y a-t-il dans ce modèle une énorme difficulté à vous imaginer dans 20 ans? L.H. Ce serait très prétentieux de dire que l'on se voit comme une université du 21e siècle mais notre projet est un lieu d'apprentissage de mise en capacité et ce besoin-là, il est plus important que jamais. Alors maintenant, autour du numérique, on peut dire que les enjeux sont en train de changer. On est passé d'un internet très ouvert durant les premières années à une période plus commerciale et on voit aujourd'hui qu'on entre de plus en plus dans des questions très politiques. En fait, la Chine a rattrapé son retard très rapidement et je ne suis pas certain que l'idée d'un internet très universel soit encore le cas dans 10 ans.