L'inflation atteint des sommets, à 7,59% en janvier, un niveau que l'on n'avait plus connu depuis 1983. Les entreprises tirent la langue, préoccupées par leur compétitivité, alors que les pays voisins ne connaissent pas d'indexation des salaires et que la facture d'énergie - qui pèse le plus dans cette inflation qui explose - est notoirement plus salée chez nous qu'ailleurs.
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L'inflation atteint des sommets, à 7,59% en janvier, un niveau que l'on n'avait plus connu depuis 1983. Les entreprises tirent la langue, préoccupées par leur compétitivité, alors que les pays voisins ne connaissent pas d'indexation des salaires et que la facture d'énergie - qui pèse le plus dans cette inflation qui explose - est notoirement plus salée chez nous qu'ailleurs. "La situation est très préoccupante, confirme Pieter Timmermans, administrateur délégué de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). Les chefs d'entreprise sont tous extrêmement inquiets de cette évolution de l'inflation, tant en raison de l'explosion du coût de l'énergie que de la hausse des salaires. Dans le textile, ils auront quatre indexations en une année, auxquels il faut ajouter les 0,4% de l'accord salarial et parfois des chèques corona. Or, ces entreprises sont très sensibles à la concurrence des autres pays et exportent beaucoup. On va droit dans le mur!" "Le Bureau du Plan croit que l'on aura une baisse de l'inflation courant 2022, avec un niveau sous les 2% en octobre, mais je n'en suis pas convaincu, précise Wim Van Edom, économiste chez Comeos, la fédération du commerce et des services. De nombreux produits alimentaires et non alimentaires vont encore augmenter, de même que les salaires. Le marché du travail surchauffe. Et les goulots d'étranglement se poursuivent pour les produits venant d'Asie, sans compter le risque d'un conflit en Ukraine, qui inquiète. Seule une croissance plus faible va un peu soulager la pression." "Le problème, estime Pieter Timmermans, c'est qu'en Belgique, on nie d'abord le problème, puis on réagit de façon minimale avant de prendre de vraies mesures quand on prend le boomerang dans la figure. Notre demande: se mettre enfin autour de la table pour apporter des réponses." Au-delà du constat, comment trouver des remèdes à ce mal qui pourrait gangrener durablement notre économie, par-delà la politique des taux, gérée par les banques centrales? Politiquement, quelles sont les réponses possibles, réalistes ou courageuses? Au niveau des entreprises, comment mettre en oeuvre des formules innovantes, positives ou... désespérées? Trends-Tendances a tenté de lister dix solutions. C'est fait. Le gouvernement a décidé d'une baisse temporaire de la TVA sur l'électricité, qui passera de 21% à 6% du 1er mars au 1er juillet. "Sans l'énergie, l'inflation pour janvier ne s'élèverait qu'à 2,85%, souligne Wim Van Edom. Mais honnêtement, cette baisse de la TVA n'est pas une bonne idée. Nous en avions déjà effectué une par le passé, en 2014, et le résultat avait été mitigé parce que la hausse qui avait suivi était encore plus spectaculaire. Une formule plus ciblée à destination des plus précarisés aurait été plus judicieuse. Pour ceux qui ont un beau salaire, c'est un cadeau en plus de l'indexation. Et pour les entreprises, cela ne sert à rien parce qu'elles ne payent pas la TVA..." Etienne de Callataÿ, chief economist d'Orcadia, s'irrite lui aussi de la façon dont le débat est mené. "On ne dit pas qu'une partie de la population gagne de l'argent avec cette crise énergétique parce que nous sommes sur-indexés. Si vous gagnez plus ou que vous consommez moins que la moyenne, vous en profitez. Ce sont les plus précaires qui sont affectés. En outre, on oublie de préciser qu'avec l'hiver clément que nous connaissons, la consommation est moins importante." L'économiste parle aussi d'une certaine forme de manipulation de l'indice des prix, via cette baisse de la TVA. "Le gouvernement décrète que cela doit être effectif à partir du 1er mars, malgré le fait que cela ne sera effectif que le 1er avril sur la facture. C'est une manipulation visant à ralentir le rythme de l'indexation. Cela répond à une demande des entreprises et du patronat." Pieter Timmermans (FEB) fait aussi la moue: "C'est une fausse bonne idée parce que c'est temporaire, pour quatre mois. L'impact est très limité et cela remontera immédiatement". > Lire aussi: Baisse de la TVA: les fournisseurs d'énergie craignent de ne pouvoir tenir le délai"Contrairement aux pays voisins, le problème, chez nous, c'est que l'on répercute l'inflation sur les entreprises quasiment dans la minute avec notre système d'indexation automatique des salaires, peste par ailleurs l'administrateur délégué de la FEB. A part Malte et Luxembourg, nous sommes les seuls. Sans cela, les entreprises auraient le temps de s'adapter et d'intégrer ce choc." Les organisations patronales avaient réclamé un saut d'index comme cela s'était fait dans le même contexte au début des années 1980. Mais le gouvernement De Croo a refusé l'idée. Cela n'empêche pas que l'on triture le système de hausse automatique des salaires. "La créativité est possible, souligne le patron des patrons. Le 28 juin 2012, la Banque nationale avait publié une étude avec six ou sept scénarios possibles pour adapter notre système d'indexation au moment d'un choc externe et éviter que l'on ne perde des emplois. La loi de 1996 (qui garantit la compétitivité) prévoit d'ailleurs des mécanismes de correction. Ouvrons le débat dès maintenant!" Les formules envisagées par la Banque nationale, qui précise pour chacune les avantages et les inconvénients, consistent à revoir l'indice, à privilégier une indexation forfaitaire plutôt qu'un pourcentage, à ne prévoir qu'une seule indexation annuelle... "Alexander De Croo est quand même économiste de formation, il connaît l'histoire de notre pays, il doit voir ce qui se passe, complète Pieter Timmermans. Tous les 10 ans, en Belgique, il y a une crise de la compétitivité avec des mesures drastiques, brutales et asociales comme le saut d'index ou la dévaluation du franc belge, à l'époque. D'où notre appel à avoir le débat en amont." > Lire aussi: Prix de l'énergie: la baisse de la TVA à 6% ne compensera pas le report d'indexation des salairesL'énergie reste toutefois "le" souci majeur du moment. L'économiste Etienne de Callataÿ défend l'idée d'un prix vérité: "L'énergie fossile pollue et un prix vérité inciterait à s'en passer, ose-t-il. Cela invite les citoyens et les entreprises à mettre en place des installations qui consomment moins. Ce qui se passe aujourd'hui n'est pas une anomalie, cela va se reproduire. Cela témoigne de la nécessité d'accélérer la transition vers les énergies renouvelables. Je suis d'accord avec Bill Gates quand il insiste sur le rôle central de l'innovation et des prix dans la transition. Aujourd'hui, investir dans l'isolation reste encore un acte citoyen, ce n'est pas encore un acte rationnel". "Je suis curieux de voir comment cela se passera dans le futur, tempère Wim Van Edom. Dans la construction, des produits sont devenus plus chers et le resteront en raison des demandes nécessaires pour la transition. On parle d'augmentations de 10 ou 15% pour des produits d'isolation. Cette société plus durable induira, dans certains secteurs, une inflation de longue durée. Tout le monde, en Europe et ailleurs, doit effectuer les mêmes travaux de reconversion." C'est tout le paradoxe: on a besoin de la transition pour faire baisser les coûts de l'énergie, mais elle pousse dans le même temps les prix à la hausse. "Quand le prix relatif change par rapport à d'autres produits, cela induit des changements de comportement et c'est positif pour d'autres entreprises, appuie Etienne de Callataÿ. Pour imager mon propos, je dirais que lorsque l'énergie fossile augmente, c'est tout bon pour Tesla. Et si le chauffage devient plus cher, c'est tout bon pour les producteurs de chaussettes en laine." Le tout est de savoir comment cette transition, enjeu majeur pour l'avenir, résistera au choc. > Lire aussi: Energie et salaire: oser réformerLa transition fait l'objet d'un soutien massif dans le cadre des plans de relance belge et européen. Faut-il prévoir des mesures d'aides plus spécifiques face à ce choc, pour isoler les bâtiments par exemple? "Je ne suis pas trop favorable aux subsides parce qu'il y a un gros risque de mauvaise allocation, souligne Etienne de Callataÿ. On l'a bien vu avec la bulle du photovoltaïque en Wallonie. Pour prendre une image, je me souviens que quand j'organisais des concerts lorsque j'étais étudiant, on octroyait des subsides pour encourager la signature d'artistes belges. Le résultat, c'est que certains artistes doublaient leur cachet." En France, la hausse du prix de l'énergie n'est pas aussi importante et l'inflation reste plus limitée. "C'est EDF qui passe à la caisse, résume Etienne de Callataÿ. Cela pourrait-il se faire chez nous? "Il faudrait pointer du doigt la responsabilité politique de celles et ceux qui ont mal négocié l'accord de gouvernement et qui n'ont pas prévu une façon de revoir la rente nucléaire à la hausse ou les subsides à l'éolien à la baisse. A-t-on été distrait? Ou était-ce délibéré? Le résultat, c'est que la crise n'est pas perdue pour tout le monde." > Lire aussi: Inflation verte et les oublis de nos politiquesPour les entreprises, la réponse la plus "naturelle" est de répercuter l'inflation dans ses prix de vente, avec la spirale que cela risque d'induire. "Il faut faire la distinction entre le food et le non-food, souligne Wim Van Edom. Dans le commerce alimentaire, il y a une négociation sur les prix avec les fournisseurs une fois par an. Cela inclut aussi les promotions, la place que les produits occuperont dans les magasins, etc. La difficulté, c'est de fixer le prix pour une année complète sans savoir ce qui se passera au niveau des prix de l'énergie. Ces négociations sont très dures. Au bout du compte, chacun doit prendre une partie de l'augmentation dans ses marges. Les supermarchés ont une marge de 2 à 5%, les producteurs de 15 à 20%." Dans ce contexte, le fait de ne pas augmenter ses prix peut devenir un argument de vente. "Les prix montent et certains en profitent pour faire pression sur les consommateurs en y allant de leurs hausses de tarifs, regrette Emna Everard, CEO de Kazidomi, enseigne en ligne de produits bios. Chez Kazidomi, nous avons à coeur de préserver le pouvoir d'achat de chacun. C'est plus essentiel que jamais. C'est en effet durant ces périodes de vie difficile que les bonnes résolutions passent par la fenêtre. Vous le verrez sur notre site: c'était le cas hier, c'est le cas aujourd'hui et ce sera encore le cas demain, mais nous continuerons d'être ultra-compétitifs sur 4.000 produits sains et naturels. De cette façon, chacun peut consommer mieux, sans se priver. Il en va de l'avenir du marché des produits bios et naturels. Beaucoup ont fait la transition vers des modes de consommation meilleurs, il faut pouvoir préserver ces changements d'habitude et les encourager, pour ne pas faire marche arrière. Si nous suivions l'exemple d'autres entreprises, c'est entre 5 et 15% de hausse de prix que Kazidomi aurait répercuté sur ses clients." Et si cette crise encourageait la tendance à la relocalisation? "Les prix des conteneurs provenant d'Asie restent très élevés, facilement quatre fois plus chers que dans une période normale, dit Wim Van Edom. Cela a commencé fin 2020, mais ils restent à un niveau super élevé et nous sommes certains que ce sera encore le cas jusqu'en septembre 2022. Cette crise montre qu'il y a des limites à notre système globalisé. Regardez la pénurie de puces: l'Europe a accordé un milliard à l'Imec, à Louvain, pour en produire chez nous. Cela montre qu'il y a des problèmes quand l'unique producteur se trouve en Asie. Le prix des conteneurs élimine toute plus-value pour certains produits. La production locale permet aussi de produire de façon plus écologique." Pour les entreprises, la situation s'apparente à un casse-tête. "Il n'y pas 36 solutions, résume Pieter Timmermans. Elles peuvent diminuer la consommation d'énergie, ce qu'elles font, et répercuter le coût dans le prix de vente si c'est possible. Mais cela accélère la spirale inflationniste. Ou elles remplacent des hommes par des machines... Mais alors, on a un problème d'emplois. A moins de parvenir à trouver des mécanismes pour augmenter la productivité ou être très flexible: on dit à son client que le produit est plus cher, mais on veille à une livraison accélérée, par exemple." L'enjeu est d'être créatif, en somme. Et si tout échoue, que l'avenir est hypothéqué, il reste une issue, en guise de chantage."Ce que l'on veut à tout prix éviter, c'est que l'entreprise ferme ses portes ici et s'installe dans une autre région du monde, conclut Pieter Timmermans. C'est la toute dernière solution. Un entrepreneur belge est fier de son entreprise, il veut la faire évoluer ici et créer de la valeur ajoutée, mais il y a des limites."Une dernière solution esquissée pour démontrer l'importance de réagir, vite...