C'est à la table de L'Ecailler du Palais Royal, à Bruxelles, que nous avons convié Brice Le Blévennec et Jean-Miche Jarre pour un déjeuner placé sous le signe du numérique. A 70 ans, le pionnier de la musique électronique en France vient de sortir deux albums en cette fin d'année 2018 : la compilation Planet Jarre qui célèbre ses 50 ans de carrière et Equinoxe Infinity avec de toutes nouvelles compositions originales.
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C'est à la table de L'Ecailler du Palais Royal, à Bruxelles, que nous avons convié Brice Le Blévennec et Jean-Miche Jarre pour un déjeuner placé sous le signe du numérique. A 70 ans, le pionnier de la musique électronique en France vient de sortir deux albums en cette fin d'année 2018 : la compilation Planet Jarre qui célèbre ses 50 ans de carrière et Equinoxe Infinity avec de toutes nouvelles compositions originales. BRICE LE BLEVENNEC. C'est un vrai plaisir et un honneur de vous rencontrer parce que je suis fan de votre travail depuis le début. Je pense que nous avons beaucoup de pôles d'intérêt en commun. J'ai d'ailleurs moi-même chipoté avec des synthés quand j'étais jeune... JEAN-MICHEL JARRE. C'est vrai ? B.L.B. Oui, je suis très sensible aux sons. J.-M.J. Et comme je suis sensible au monde numérique, on devrait passer un bon déjeuner, alors...Vous faites quoi exactement dans la vie ? B.L.B. Moi, je suis une prostituée qui travaille pour les marques ! Je fais de la communication d'entreprise en exploitant les canaux numériques. En fait, je suis un autodidacte. J'ai créé ma boîte à 23 ans et, petit à petit, j'ai agrandi l'entreprise par des acquisitions jusqu'à l'introduction en Bourse en 2006, ce qui était un véritable challenge en Belgique pour une société de technologie. Grâce à cela, nous nous sommes développés à l'international et, aujourd'hui, Emakina est un groupe de communication digitale qui compte 22 agences réparties dans 13 pays. Nous sommes presque 1.000 personnes. J.-M.J. Pas mal... B.L.B. A la base, j'étais un geek et je me suis transformé en une espèce d'homme d'affaires qui va sur le terrain. Ce que je déteste faire d'ailleurs mais, heureusement, je peux compter sur mon associé qui est bien plus malin que moi pour tout cela. Parce que moi, ma passion, c'est d'utiliser la technologie d'une manière créative. Je fais ça depuis que j'ai 15 ans. Je ne fabrique pas la technologie, mais je m'en sers comme une matière première pour créer des idées, des concepts, des expériences, des applications... J.-M.J. Mais quand on parle de communication digitale ou numérique, c'est vaste ! B.L.B. C'est effectivement très large puisque ça passe par le Web, les réseaux sociaux, les applications mobiles, les jeux vidéos, les expériences de réalité virtuelle et de réalité augmentée, etc. Mais, de manière plus pragmatique, on crée aussi des sites internet pour des marques et des sites d'e-commerce. J.-M.J. On se rejoint sans doute là-dessus car je réfléchis énormément sur le fait d'explorer les nouvelles technologies - la réalité virtuelle, la 3D, l'intelligence artificielle, etc. - pour les intégrer à mon travail. Cela fait partie de ma vie et de ma curiosité. Là, je sors un album assez particulier qui s'appelle Equinoxe Infinity et qui est lié à l'intelligence artificielle. En fait, je suis parti de mon album Equinoxe sorti en 1978 avec cette pochette très iconique de l'ère du vinyle qui a été réalisée par l'artiste Michel Granger. On y voit ces personnages bleus avec des jumelles que j'appelle les watchers. Je me suis demandé ce que ces créatures étaient devenues 40 ans plus tard et comment elles pourraient être à nouveau dans 40 ans. J'avais une idée très précise de ce que je voulais : sortir un album avec deux pochettes différentes. J'ai trouvé sur Instagram un jeune artiste tchèque qui est spécialisé dans l'image 3D et je lui ai demandé de me faire deux propositions, l'une optimiste et l'autre pessimiste, sur les rapports que nous entretenons avec la technologie. Donc, pour la première fois de ma vie, je suis parti d'un visuel pour concevoir la musique d'un album. Une musique qui est la même pour deux mondes très différents. B.L.B. Vous connaissez Magic Leap ? C'est une start-up américaine qui fait des espèces de lunettes de réalité augmentée et cela ressemble vachement à vos watchers. Je me rends compte que je viens de faire la promo de votre pochette, là ( rires) ! J.-M.J. Absolument ! B.L.B. Donc, dans 40 ans, il est fort probable que l'on portera tous un périphérique qui nous permettra de voir en réalité augmentée. C'est la façon dont on regardera le monde dans le futur : le monde tel qu'il est, mais aussi, en même temps, le monde invisible, digital... J.-M.J. On regardera le monde à travers cette technologie et la génération d'après, ce sera avec des implants dans les yeux. On n'aura plus besoin de lunettes... B.L.B. Ça, j'y crois moins. J.-M.J. D'ici la fin du siècle, ça arrivera. B.L.B. Je suis un grand fan de littérature de science-fiction, mais je ne crois pas trop à l'avènement du cyborg. C'est quand même plus simple de porter des accessoires comme des lunettes que d'aller se foutre des machins dans les yeux. On se tape une infection et puis, on meurt ! J.-M.J. Mais on pourra changer ses yeux après ! B.L.B. Je lis aussi beaucoup sur le transhumanisme, mais je ne suis pas très convaincu... TRENDS-TENDANCES. Jean-Michel Jarre, avez-vous le sentiment d'avoir été parfois visionnaire ? J.-M.J. Mes watchers étaient quand même très prémonitoires parce que, aujourd'hui, on passe plus de temps à observer nos objets connectés que nos partenaires ou notre propre famille. Mais cette technologie nous espionne aussi et elle apprend de nous pour nous vendre ensuite des produits dont on n'a pas besoin. Sans parler de l'atteinte à la vie privée ! Mais d'un autre côté, ce machine learning permet aussi de créer des oeuvres originales. On n'est qu'à l'aube de l'intelligence artificielle... B.L.B. C'est le sujet dont je voulais parler avec vous ! J'ai entendu le faux Beatles généré par une intelligence artificielle, c'est assez impressionnant. J.-M.J. Aujourd'hui, une intelligence artificielle peut laborieusement copier une chanson des Beatles ou de Michael Jackson. On lui donne tous les paramètres et sur base des data, elle fait plutôt bien le boulot. Mais dans 10 ou 15 ans, elle sera capable de créer des oeuvres véritablement originales. Moi, je voudrais collaborer avec des algorithmes de manière créative. J'ai donc approché Google, Microsoft et d'autres encore. Ce sera ma prochaine étape. L'idée, c'est d'alimenter l'algorithme avec un paquet de données qui font l'ADN du projet pour bâtir finalement un véritable écosystème dans lequel l'intelligence artificielle développera sa propre logique et arrivera à créer quelque chose en véritable collaboration avec moi. B.L.B. C'est très ambitieux, ça ! J.-M.J. C'est très ambitieux et cela demande un boulot monstrueux. Donc, pour le moment, c'est encore du bricolage... B.L.B. Je pense que la vraie révolution de l'intelligence artificielle se fera effectivement dans une dizaine d'années, mais elle sera surtout d'ordre médical. On aura la capacité de prédire, de manière " probabilistique ", les maladies que vous allez développer et de les soigner ou, du moins, de les anticiper et de contrer les risques. Je pense que, là, elle sera sérieusement efficace. On vous dira : " Non, Monsieur Jarre, pas de sole au beurre ce midi parce qu'on a remarqué, dans votre ADN et au vu votre comportement de ces derniers jours, que ce n'est pas bon pour vous ! " J.-M.J. Je suis complètement d'accord et cela commencera chez vous, sur la porte de frigo qui restera fermée avec le message suivant : " Non, votre taux de cholestérol est trop élevé. Attendez deux heures avant d'ouvrir le frigo ! " ( rires) B.L.B. Par rapport à tout ce que l'on dit, je pense qu'il y a vraiment une division. Une partie de l'humanité a un regard positif sur la technologie, qui investit et qui essaie de la faire avancer. Pour faire simple, c'est l'armée des geeks. Et puis, il y a une autre partie qui en a une vision très négative, et cela m'affecte vraiment. On le voit avec le RGPD et la dernière directive e-privacy européenne. C'est délirant ! Ils nous parlent du scandale Facebook qui orienterait les votes. Il faut savoir qu'il y a énormément de bullshit ! Cela commence à être lourdingue... J.-M.J. Ce n'est pas du tout une critique, mais là, vous répétez ce qui a été dit à toutes les générations. J'ai retrouvé un journal anglais de la fin du 19e siècle qui disait en une : " Faites attention aux trains à vapeur car, au-delà de 60 km/h, votre coeur peut exploser ! ". Donc, à chaque génération, on a toujours ce réflexe : hier, c'était mieux ; demain, ce sera pire. Ce qui est une erreur fondamentale. Il ne faut pas oublier qu'il y a 150 ans, on perdait ses dents à 25 ans et que l'espérance de vie était de 40 ans... B.L.B. Ce que je voulais dire, c'est que l'on n'a pas encore digéré la révolution digitale comme on a digéré la révolution du livre ou celle de la télévision. On est encore dans l'effroi et la peur... J.-M.J. Internet n'est utilisé que depuis 20 ans par le grand public. Ce n'est rien ! Pour toutes les grandes innovations, cela pris du temps. Nous ne sommes encore qu'à l'aube de l'ère numérique. Donc, c'est tout à fait normal qu'une grande partie des gens aient peur. De toute façon, je pense que c'est dans l'ADN de l'être humain d'avoir peur du futur parce que nous savons tous, à brève échéance, que nous n'en ferons pas partie. Jean-Michel Jarre, vous êtes préoccupé par le sort de la planète depuis votre premier album Oxygène où l'on voit cette tête de mort émerger de la Terre...J.-M.J. Oui et c'est d'ailleurs aussi l'un des thèmes d'inspiration de mon nouvel album : je pense qu'on ne pourra survivre au 21e siècle que si on évolue en bonne intelligence avec, d'un côté, la nature et, de l'autre, les nouvelles technologies. Ces deux facteurs sont beaucoup plus interdépendants que ce que les gens pensent. B.L.B. Entièrement d'accord avec vous. J.-M.J. Les vrais enjeux sont là. Encore une fois, l'idée des deux pochettes, c'est ça. Va-t-on vers un monde où l'humanité est en paix avec la nature et la technologie ou vers un monde qui s'assombrit de plus en plus ? Moi, je pars du principe qu'il faut être optimiste par subversion. Je pense que le pessimisme ambiant est assez réactionnaire... B.L.B. Il est démissionnaire ! Moi, je suis pour la sortie par la technologie. La science, c'est l'optimisme. Les solutions sont là. J.-M.J. Je suis complètement d'accord. Il y a quelques semaines, j'ai fait un concert en Arabie saoudite, The Green Concert, en extérieur, devant 50.000 personnes, avec la scène qui était, pour une des premières fois dans l'histoire de la musique, alimentée par des panneaux solaires. C'était d'ailleurs un moment doublement historique puisque pour la première fois dans ce pays - et c'est d'ailleurs la condition à laquelle j'ai accepté d'y aller - les hommes et les femmes étaient mélangés... B.L.B. Mélangés ? Même pas de barrières ? J.-M.J. Non, complètement mélangés ! C'était très touchant, historique et totalement inédit. On n'en a pas trop parlé parce que comme j'avais deux sorties d'albums qui se préparaient, on ne voulait pas trop " polluer ". Et puis, d'un autre côté, tout ce qui intéresse les médias européens en Arabie saoudite, c'est plutôt ce qui est négatif. Ce qui est positif, on n'en parle pas trop... B.L.B. Petite parenthèse : on a ouvert un bureau à Dubaï et on travaille pour l'Arabie saoudite. J.-M.J. Bien. Moi, je suis contre toute forme de boycott. J'ai été élevé dans l'idée qu'il ne faut pas confondre un peuple et une idéologie. C'est pour ça que je pense qu'il faut aller aujourd'hui en Iran, en Corée du Nord et dans tous ces pays difficiles. Si on n'y va pas, on inflige une double peine aux populations qui sont victimes d'un manque de liberté et qui ne vivent pas avec les mêmes valeurs que nous : on les prive en plus d'ouverture, de culture, de technologie, de musique, de cinéma, etc. Finalement, on en arrive à collaborer indirectement à l'aliénation et à la radicalisation. Notre agenda n'est pas le même que celui des politiques. Il faut faire une différence. Que les politiques prennent des mesures économiques à l'égard d'un pays, c'est une chose, mais les artistes doivent justement aider le peuple à adoucir son quotidien. B.L.B. Vous avez toujours prêché ce genre de choses. Je me souviens de ce grand concert en Chine au début des années 1980... J.-M.J. Oui, j'ai toujours défendu ça. Et c'est aussi lié à la technologie parce que, par exemple, en Arabie saoudite, 50% de la population a moins de 30 ans. Donc, ce sont des gens qui sont ouverts aux nouvelles technologies. Vous avez vu ce qui se passe là-bas ? B.L.B. Oui, c'est une explosion de jeunesse incroyable ! Et c'est le marché en plus forte croissance dans toute la région. Brice Le Blévennec, quelle est votre oeuvre fétiche dans le répertoire de Jean-Michel Jarre ?B.L.B. C'est un album qui n'a pas trop marché, je pense, et qui s'appelle Zoolook. Mais ce qui me fascine surtout, c'est le son. En fait, adolescent, je n'écoutais pas vraiment la musique, j'écoutais le son. Pour être tout à fait honnête, j'écoutais uniquement les albums pour les nouveaux sons. J.-M.J. C'est un des commentaires qui me touchent le plus et vous allez comprendre pourquoi. A l'âge de 10 ans, mon grand-père m'a offert un magnétophone Grundig. Mes grands-parents habitaient en face de la gare de Perrache à Lyon et, juste en bas de leur immeuble, il y avait le café de la gare et une crèmerie. On était en pleine guerre d'Algérie et, la nuit, il y avait des putes et des soldats. Et moi, comme je dormais la fenêtre ouverte, je descendais le fil du micro pour enregistrer les bruits de la rue. Il y avait des sons incroyables comme le bruit métallique des casiers de bouteilles de lait qui se posaient sur le trottoir, avec les putes et les soldats bourrés. J'étais fasciné par ça et, un jour, j'ai passé la bande à l'envers par erreur... B.L.B. Vous avez découvert un truc ! J.-M.J. J'ai eu l'impression que les Martiens me parlaient ! Donc, ce que vous dites me fait plaisir parce que ce sont les sons qui ont été à la base de ma musique. Car la musique n'est pas faite seulement de notes basées sur le solfège, elle est faite aussi de sons. Vous pouvez sortir dans la rue avec un micro, enregistrer le son du vent, de la pluie et du trafic et en faire de la musique. Jean-Michel Jarre, qu'est-ce qui a fondamentalement changé dans le business de la musique depuis vos débuts ? J.-M.J. Ce qui a changé c'est qu'on vous demande aujourd'hui, en tant que musicien, de plus en plus de choses, notamment, en matière de numérique. Alors, il y a toujours les médias old school - presse écrite, radio, télé, etc. - mais beaucoup d'autres supports demandent du contenu spécifique, que ce soit Deezer, Spotify ou Apple Music. Donc, on se retrouve à travailler 10 fois plus pour un résultat 10 fois voire 100 fois moindre que dans l'économie du monde de la musique d'il y a 10 ans à peine. Mais bon, je ne me plains pas. Pour moi, la musique est une addiction. Je pense que j'ai dû passer, dans ma vie, plus de temps avec des machines qu'avec des êtres humains... B.L.B. Cela nous fait un autre point commun ! J.-M.J. Je dis d'ailleurs toujours aux jeunes qui veulent faire de la musique : " Si votre priorité dans la vie, c'est le bonheur, alors ne soyez pas un artiste ". Bon, encore une fois, je ne me plains pas, je me considère comme extrêmement privilégié. Car la musique est une addiction et aussi une jubilation. Le processus créatif, cela a toujours été un mélange de frustration et d'espoir. La frustration parce que l'on se dit qu'on aurait pu faire mieux. L'espoir parce que, justement, on espère faire mieux la prochaine fois. Donc, en tant que créateur, on est dans l'idée obsessionnelle de poursuivre ce mirage de la chanson idéale, du film idéal, du roman idéal... Pas nécessairement pour les autres, mais pour soi. Jean-Michel Jarre, vous avez aujourd'hui 70 ans...B.L.B. ( interloqué) Quoi ? ! ? Vous avez 70 ans ? J.-M.J. Ouais ! B.L.B. C'est impressionnant ! J.-M.J. Il y a une erreur dans mon acte de naissance ( sourire). Vous n'avez pas envie de prendre votre retraite ? J.-M.J. Non. Je n'ai pas une gueule de retraité de toute façon... B.L.B. C'est chiant, la retraite ! J.-M.J. A quoi ça sert ? Je vais vous dire une chose : j'ai perdu mes deux parents la même année, en 2009, et mon regard sur le temps a fondamentalement changé. Avant, mon approche de la vie était celle du temps qui passe. Mais depuis ces décès, je l'appréhende en fonction du temps qui reste. Je peux vous dire que ça change tout. Et c'est aussi physiologique. Et donc aujourd'hui, à l'inverse de beaucoup de gens de ma génération, je suis paradoxalement plus pressé. J'ai envie d'être plus curieux que ce que je ne l'étais. La meilleure manière de lutter contre Alzheimer, c'est d'envisager son cerveau comme le corps d'un sportif de haut niveau. Et de l'entraîner. Moi, c'est ça qui me maintient et je ne me vois pas arrêter. Il faudra d'ailleurs qu'on travaille ensemble. B.L.B. Avec plaisir ! Moi, je ne demande pas mieux ! J.-M.J. On va échanger nos numéros de portables.