Comment expliquer cette 4e vague dans les hôpitaux ?

On n'aurait pas dû laisser planer le doute sur la vaccination obligatoire pour tous. Nous pouvons comprendre que certaines personnes aient peur ou soient contre une certaine forme d'autorité qui impose des choses, mais on aurait dû rendre le vaccin contre le Covid-19 obligatoire pour toute la population dès le début. A l'hôpital, nous plaidons pour la vaccination pour tous sans cibler une catégorie en particulier. Si on nous prive de 15% de nos effectifs suite à des démissions ou des licenciements, on va avoir de gros soucis dans les semaines à venir. Et ce n'est pas ça qui va diminuer la pression sur les soins intensifs, que du contraire.

En soins intensifs justement, nous avons une écrasante majorité de patients non-vaccinés, de l'ordre de 100% ces derniers jours. Si la vaccination était universelle, nous n'aurions pas autant de personnes qui finiraient aux soins intensifs. C'est là qu'est le surplus, car on doit encore gérer en parallèle les accidents de la route et les autres urgences. Dehors, le monde continue de tourner, ce qui n'était pas le cas auparavant avec les confinements successifs

Comment se sont organisées vos équipes ces derniers mois ?

Nos équipes ont bien anticipé, et ce, dès le début de la crise en mars 2020. Nous avons toujours eu le matériel, le stock de médicaments et les anesthésiants nécessaires. Nous avons reconverti un bloc opératoire en six lits de soins intensifs. On trouve des solutions comme on peut.

On n'aurait pas dû laisser planer le doute sur la vaccination obligatoire pour tous.

On a appris durant ces derniers mois de pandémie que notre hôpital était créatif et flexible pour appréhender les différentes vagues. Il faut préciser qu'on avait un plan d'urgence déjà assez détaillé, car on était préparé à Ebola et à H1N1 en tant qu'hôpital de référence, par exemple pour les femmes qui devaient accoucher. On a mis à jour notre plan et on a rédigé énormément de procédures de travail. On est dans la formation et la prévention au jour le jour, pour anticiper au maximum. Chaque jour, on fait le point sur notre capacité hospitalière pour aviser au mieux.

Comment gérez-vous la pénurie criante de personnel hospitalier ?

Sur le court terme, il ne nous manque pas de lits, il nous manque surtout du personnel infirmier spécialisé. Une formation d'infirmier c'est 4 ans, avec une spécialisation, c'est 5 ans. Nous retenons chaque jour des personnes qui ont envie de changer de profession, car ce qu'elles vivent est très lourd psychologiquement. Nos infirmières et infirmiers spécialisés sont depuis deux ans "au combat". On a peur que quand l'épidémie aura ralenti ou sera finie, il y ait un ressac, qu'ils abandonnent ou fassent un burn-out. Ils tiennent pour le moment par conscience professionnelle, mais après ? On a pris l'initiative d'aller dans les écoles d'infirmiers et de leur proposer de financer une partie de leur dernière année de spécialisation. Ces étudiants travaillent 1/3 temps à l'hôpital et ont des jours de congé supplémentaires pour pouvoir se former.

Quelles seraient des pistes pour lutter contre cette pénurie ?

Nous avons une grosse pénurie aux soins intensifs, car le marché est pour ainsi dire "à sec". Si une infirmière spécialisée dans un autre pays - européen ou même hors Europe - est prête à venir en Belgique, on l'accueillera à bras ouverts. C'est au niveau politique que cela doit bouger pour être plus flexible, notamment sur les problèmes d'équivalence de diplômes. En temps de guerre, on ne tergiversait pas à ce sujet. On a aussi beaucoup de personnes qui viennent d'autres pays européens pour faire leurs études en Belgique, mais qui repartent juste après. On n'arrive pas à les retenir, car les diplômes sont dévalorisés ici.

Sur le court terme, il ne nous manque pas de lits, il nous manque surtout du personnel infirmier spécialisé.

Quarante ans de carrière aux soins intensifs, c'est aussi impossible à tenir, physiquement et psychologiquement. Il faut être plus flexible. Le personnel devrait pouvoir prester dans d'autres secteurs moins pénibles, en rotation. Les autres infirmiers ont reçu des formations pour aider en soins intensifs, mais les normes d'agrément qui doivent être respectées devraient parfois être plus souples, sans pour autant mettre en danger la sécurité du patient.

Une revalorisation du métier est nécessaire...

Oui, et la prime d'environ 380 euros nets offerte au personnel soignant n'est pas déterminante dans le choix de continuer dans le métier même si elle a fait plaisir au personnel, en termes de reconnaissance. Travailler 8 heures par jour avec des pauses de nuit et de week-ends doit être valorisé financièrement et humainement. Si nous devions augmenter les salaires du personnel infirmier, cela serait aussi un gros souci pour nos finances. L'hôpital doit aussi recevoir des justes compensations pour les deux années de pandémie vécues. Nous avons eu des tas de surcoûts en matériel, pour assurer du bien-être au personnel, pas seulement infirmier, mais aussi ménager, administratif ... Nous avons dû arrêter aussi de nombreuses activités. Pour 2021, nous n'avons aucun signal de compensation venant des pouvoirs publics.

Qu'envisagez-vous pour éviter la saturation hospitalière dans le futur ?

Il faut une réflexion à court, à moyen et à long terme, chaque chose en son temps. Il faudra tirer les leçons de cette crise pour réformer la manière dont s'opèrent les soins de santé. Il faut par exemple réfléchir à une infrastructure hospitalière future plus modulable pour avoir de la flexibilité en temps utiles.

Augmenter les lits en SI en temps de pandémie n'est, par contre, pas la solution. Il ne faudrait en effet pas se retrouver avec des lits vides quand c'est plus calme. Un lit, c'est environ 12 à 15.000 euros (machine, infrastructure...). Ce sont des investissements importants à peser.

Quarante ans de carrière aux soins intensifs, c'est impossible à tenir, physiquement et psychologiquement.

Ainsi, nous préférons investir sur le long terme dans la prévention des maladies chroniques comme le diabète, l'hypertension, l'obésité... Car, au final, le "bon patient" est celui qu'on n'a pas. C'est également un gain pour le PIB du pays. Un vaccin, c'est 10 euros pour les deniers publics, un test Covid, c'est quatre fois plus, on vous laisse faire le calcul... Les dépenses publiques pour le testing - alors que le virus est partout - sont énormes. On préfère discuter après la pandémie pour lancer des pistes constructives. On a trop désinvesti dans les soins de santé. Il est grand temps de les réformer à tous les niveaux. Car, malheureusement, nous savons que ne sera pas la seule pandémie que nous vivrons.

Nous préférons investir sur le long terme dans la prévention des maladies chroniques. Car, au final, le "bon patient" est celui qu'on n'a pas.

Comment réagir face à cette 4e vague ?

Il faut mieux anticiper, prendre des mesures sanitaires claires et efficientes, avec du bon sens. En théorie, un lockdown de 15 jours est, pour moi, préférable à des mesurettes pendant 3 mois. Je me doute que ce n'est pas évident, car c'est une balance entre l'économie, le social et la santé publique, mais on a souvent pris des décisions qui n'avaient pas beaucoup de sens et qui minaient tout le monde. Il vaut mieux frapper un grand coup que de vivoter pendant 1 an. Mais aujourd'hui, la population n'est plus prête à vivre un lockdown. Je ne crois plus en la responsabilité individuelle. On voit que de bonnes décisions émanent, par exemple, des autorités locales qui commencent à annuler des évènements de fin d'année.

On n'aurait pas dû laisser planer le doute sur la vaccination obligatoire pour tous. Nous pouvons comprendre que certaines personnes aient peur ou soient contre une certaine forme d'autorité qui impose des choses, mais on aurait dû rendre le vaccin contre le Covid-19 obligatoire pour toute la population dès le début. A l'hôpital, nous plaidons pour la vaccination pour tous sans cibler une catégorie en particulier. Si on nous prive de 15% de nos effectifs suite à des démissions ou des licenciements, on va avoir de gros soucis dans les semaines à venir. Et ce n'est pas ça qui va diminuer la pression sur les soins intensifs, que du contraire.En soins intensifs justement, nous avons une écrasante majorité de patients non-vaccinés, de l'ordre de 100% ces derniers jours. Si la vaccination était universelle, nous n'aurions pas autant de personnes qui finiraient aux soins intensifs. C'est là qu'est le surplus, car on doit encore gérer en parallèle les accidents de la route et les autres urgences. Dehors, le monde continue de tourner, ce qui n'était pas le cas auparavant avec les confinements successifsNos équipes ont bien anticipé, et ce, dès le début de la crise en mars 2020. Nous avons toujours eu le matériel, le stock de médicaments et les anesthésiants nécessaires. Nous avons reconverti un bloc opératoire en six lits de soins intensifs. On trouve des solutions comme on peut. On a appris durant ces derniers mois de pandémie que notre hôpital était créatif et flexible pour appréhender les différentes vagues. Il faut préciser qu'on avait un plan d'urgence déjà assez détaillé, car on était préparé à Ebola et à H1N1 en tant qu'hôpital de référence, par exemple pour les femmes qui devaient accoucher. On a mis à jour notre plan et on a rédigé énormément de procédures de travail. On est dans la formation et la prévention au jour le jour, pour anticiper au maximum. Chaque jour, on fait le point sur notre capacité hospitalière pour aviser au mieux. Sur le court terme, il ne nous manque pas de lits, il nous manque surtout du personnel infirmier spécialisé. Une formation d'infirmier c'est 4 ans, avec une spécialisation, c'est 5 ans. Nous retenons chaque jour des personnes qui ont envie de changer de profession, car ce qu'elles vivent est très lourd psychologiquement. Nos infirmières et infirmiers spécialisés sont depuis deux ans "au combat". On a peur que quand l'épidémie aura ralenti ou sera finie, il y ait un ressac, qu'ils abandonnent ou fassent un burn-out. Ils tiennent pour le moment par conscience professionnelle, mais après ? On a pris l'initiative d'aller dans les écoles d'infirmiers et de leur proposer de financer une partie de leur dernière année de spécialisation. Ces étudiants travaillent 1/3 temps à l'hôpital et ont des jours de congé supplémentaires pour pouvoir se former. Nous avons une grosse pénurie aux soins intensifs, car le marché est pour ainsi dire "à sec". Si une infirmière spécialisée dans un autre pays - européen ou même hors Europe - est prête à venir en Belgique, on l'accueillera à bras ouverts. C'est au niveau politique que cela doit bouger pour être plus flexible, notamment sur les problèmes d'équivalence de diplômes. En temps de guerre, on ne tergiversait pas à ce sujet. On a aussi beaucoup de personnes qui viennent d'autres pays européens pour faire leurs études en Belgique, mais qui repartent juste après. On n'arrive pas à les retenir, car les diplômes sont dévalorisés ici. Quarante ans de carrière aux soins intensifs, c'est aussi impossible à tenir, physiquement et psychologiquement. Il faut être plus flexible. Le personnel devrait pouvoir prester dans d'autres secteurs moins pénibles, en rotation. Les autres infirmiers ont reçu des formations pour aider en soins intensifs, mais les normes d'agrément qui doivent être respectées devraient parfois être plus souples, sans pour autant mettre en danger la sécurité du patient. Oui, et la prime d'environ 380 euros nets offerte au personnel soignant n'est pas déterminante dans le choix de continuer dans le métier même si elle a fait plaisir au personnel, en termes de reconnaissance. Travailler 8 heures par jour avec des pauses de nuit et de week-ends doit être valorisé financièrement et humainement. Si nous devions augmenter les salaires du personnel infirmier, cela serait aussi un gros souci pour nos finances. L'hôpital doit aussi recevoir des justes compensations pour les deux années de pandémie vécues. Nous avons eu des tas de surcoûts en matériel, pour assurer du bien-être au personnel, pas seulement infirmier, mais aussi ménager, administratif ... Nous avons dû arrêter aussi de nombreuses activités. Pour 2021, nous n'avons aucun signal de compensation venant des pouvoirs publics. Il faut une réflexion à court, à moyen et à long terme, chaque chose en son temps. Il faudra tirer les leçons de cette crise pour réformer la manière dont s'opèrent les soins de santé. Il faut par exemple réfléchir à une infrastructure hospitalière future plus modulable pour avoir de la flexibilité en temps utiles.Augmenter les lits en SI en temps de pandémie n'est, par contre, pas la solution. Il ne faudrait en effet pas se retrouver avec des lits vides quand c'est plus calme. Un lit, c'est environ 12 à 15.000 euros (machine, infrastructure...). Ce sont des investissements importants à peser.Ainsi, nous préférons investir sur le long terme dans la prévention des maladies chroniques comme le diabète, l'hypertension, l'obésité... Car, au final, le "bon patient" est celui qu'on n'a pas. C'est également un gain pour le PIB du pays. Un vaccin, c'est 10 euros pour les deniers publics, un test Covid, c'est quatre fois plus, on vous laisse faire le calcul... Les dépenses publiques pour le testing - alors que le virus est partout - sont énormes. On préfère discuter après la pandémie pour lancer des pistes constructives. On a trop désinvesti dans les soins de santé. Il est grand temps de les réformer à tous les niveaux. Car, malheureusement, nous savons que ne sera pas la seule pandémie que nous vivrons.Il faut mieux anticiper, prendre des mesures sanitaires claires et efficientes, avec du bon sens. En théorie, un lockdown de 15 jours est, pour moi, préférable à des mesurettes pendant 3 mois. Je me doute que ce n'est pas évident, car c'est une balance entre l'économie, le social et la santé publique, mais on a souvent pris des décisions qui n'avaient pas beaucoup de sens et qui minaient tout le monde. Il vaut mieux frapper un grand coup que de vivoter pendant 1 an. Mais aujourd'hui, la population n'est plus prête à vivre un lockdown. Je ne crois plus en la responsabilité individuelle. On voit que de bonnes décisions émanent, par exemple, des autorités locales qui commencent à annuler des évènements de fin d'année.