L'entreprise belge EASI, spécialisée dans le développement de logiciels et la gestion d'infrastructures informatiques, ne compte plus ses trophées. Détentrice du titre de meilleur employeur de Belgique depuis cinq ans, elle a été élue Entreprise de l'année en 2019. Cette année, elle figure en troisième position du classement européen Best workplace.
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L'entreprise belge EASI, spécialisée dans le développement de logiciels et la gestion d'infrastructures informatiques, ne compte plus ses trophées. Détentrice du titre de meilleur employeur de Belgique depuis cinq ans, elle a été élue Entreprise de l'année en 2019. Cette année, elle figure en troisième position du classement européen Best workplace. L'explication de ce succès remonte à 2011. Seul aux commandes d'EASI après avoir racheté les actions de son associé, Salvatore Curaba cède une partie de son portefeuille à ses employés - ou, pour être précis, la moitié de ses actions à neuf salariés. Le nombre de salariés actionnaires n'a cessé d'augmenter depuis. Pendant ce temps, l'effectif du personnel est passé de 90 unités environ à 307, dont 59 actionnaires. Une quarantaine d'autres salariés deviendront eux aussi actionnaires très bientôt. Salvatore Curaba ne détiendra plus alors qu'un peu moins de la moitié des titres. Interrogé sur ce qui l'a incité à prendre pareille décision, il hausse les épaules, surpris: "Pour moi, rien n'est plus normal que de partager l'entreprise avec mes collaborateurs", rétorque-t-il. Pour Salvatore Curaba, l'argument selon lequel l'entrepreneur mérite de gagner plus pour rémunérer sa prise de risque ne tient pas la route. "Au début, j'ai donné ma maison en garantie, mais j'en ai été plus que récompensé. Je ne peux pas continuer ainsi. Ce serait égoïste de ma part. Le fait de partager ma société me rend heureux. Comment regarder ses collègues dans les yeux quand on leur demande de se dévouer corps et âme sans partager avec eux le fruit de leurs efforts?" Si la chose est évidente pour Salvatore Curaba, elle ne l'était pas pour son ancien employeur, dont certains agissements l'avaient convaincu de la nécessité de procéder autrement. "A un moment donné, le directeur de cette société a été écarté parce qu'il était malade, se souvient-il. Je trouvais profondément injuste de remplacer un homme qui s'était dévoué pendant 10 ans parce que ses performances étaient devenues moins bonnes. C'était inacceptable." Salvatore Curaba aurait souhaité devenir actionnaire et contribuer à l'accroissement du capital de la firme qui l'employait, mais le refus a été net et catégorique. Un de ses collègues l'a alors convaincu de créer autre chose ensemble. C'est ainsi qu'EASI a été portée sur les fonds baptismaux en 1999. Salvatore Curaba n'a toutefois pu concrétiser son projet d'actionnariat salarié qu'après le départ du cofondateur, en 2011. La décision de vendre une partie des actions n'est pas à proprement parler un nouveau départ: elle n'est que le prolongement de la culture et du mode opératoire propres à EASI depuis le tout début. "Notre culture d'entreprise n'est pas le fruit de l'actionnariat salarié: elle existait avant lui", expose Thomas van Eeckhout, entré au service des ventes en 2008, à l'âge de 21 ans, et qui partage depuis l'an dernier le poste de CEO avec Jean-François Herremans. En fait, le duo est aux commandes d'EASI depuis l'effacement progressif de Salvatore Curaba, entamé il y a trois ans. "C'était une idée géniale de céder une partie des actions aux employés! C'est un moyen extraordinaire d'assurer la continuité de l'entreprise, de motiver les troupes et de prendre une certaine indépendance vis-à-vis de Salvatore. Il n'a jamais cherché à attirer l'attention sur lui. Il faisait confiance à ses collaborateurs et n'hésitait pas à partager son pouvoir", sourit le co-CEO. Cette propension à faire autant confiance, l'entrepreneur la doit à ses parents et à l'éducation qu'ils lui ont prodiguée. Sa mère n'a eu de cesse de lui inculquer le sens des responsabilités, le goût de l'initiative et la confiance en soi. Il suffit d'échanger quelques mots avec les employés pour voir à quel point l'entreprise est pétrie de ces valeurs, à l'origine du succès que l'on sait. Thomas van Eeckhout n'a vraiment pris conscience du caractère exceptionnel de cette culture qu'en 2014, lorsque EASI a brigué pour la première fois le titre de Great Place to Work. A sa grande surprise, elle s'est classée cinquième, alors que de nombreuses candidates font des pieds et des mains pendant des années pour pouvoir intégrer le top 10. "Nous avons cherché à comprendre comment c'était possible. Et à partir de là, nous avons tout mis en oeuvre pour que notre mode de fonctionnement, notre culture et nos valeurs deviennent un modèle à suivre", résume Thomas van Eeckhout. L'esprit d'entreprise et d'initiative a toujours été le fer de lance d'EASI dont, avec le temps, la philosophie a fini par imprégner toutes les structures. Dans la société, les employés âgés de plus de 52 ans ne peuvent plus faire partie du comité de direction. Et à partir de 56 ans, les portes de la direction leur sont fermées. "Les jeunes qui débutent chez nous se voient ainsi dérouler le tapis rouge. Ils sont rapidement mandatés pour constituer et gérer leur propre équipe", détaille Thomas van Eeckhout. Une approche initiée par Salvatore Curaba, une fois de plus. "Je tiens à ce que mes collaborateurs deviennent meilleurs que moi. Je suis ravi de les voir faire mieux que moi. A 21 ans, Thomas a commencé dans l'administration ; huit ans plus tard, il était nommé directeur et il officie aujourd'hui comme co-CEO. Vous imaginez?", énumère celui qu'inonde manifestement un sentiment de fierté paternelle. Les salariés désireux de devenir coactionnaires doivent toutefois remplir certaines conditions, dont celles qui consistent à cumuler deux ans d'ancienneté au moins et à adhérer aux valeurs essentielles de la firme, comme le respect, l'engagement et l'esprit d'entreprise, des valeurs qui sous-tendent chaque évaluation. Ceci dit, la participation au capital constitue pour les salariés un investissement de plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers d'euros, ce qui motive. Les salariés actionnaires ont des obligations mais aussi, des droits, dont celui au partage des bénéfices. "Nos bénéfices sont reversés à 80%, explique Salvatore Curaba. Les actionnaires sont aussi informés sans délai des résultats obtenus et des choix stratégiques opérés." Les salariés actionnaires sont un des moteurs de l'entreprise. "Ce sont nos locomotives. En période de crise, comme aujourd'hui, ils doivent stimuler le personnel", annonce Thomas van Eeckhout. Les actionnaires ne peuvent pas se reposer sur leurs lauriers et se contenter d'encaisser leurs dividendes annuels. "Ils ont la responsabilité de lancer de nouvelles initiatives, de proposer de nouvelles idées", poursuit le CEO. Et ça marche. "Un grand nombre de nos solutions de logiciel ont été imaginées et développées par eux. EASI repose sur une très large base alors que dans d'autres entreprises, toute la pression repose sur les épaules de la direction." Les décisions stratégiques appartiennent toutefois aux six membres du comité de direction. Ce n'est pas parce que le nombre de salariés actionnaires passera bientôt de 110 à 307 qu'il n'y a plus de hiérarchie. "Tant la direction que les collaborateurs respectent un ordre de préséance. Il existe aussi des règles bien précises quant aux objectifs à atteindre pour gravir les échelons", confie Salvatore Curaba, fier de la culture de transparence qui prévaut au sein de la société. "Les salaires et les bonus sont connus à tous les niveaux. Je voulais que les choses soient claires pour tous. Structure et transparence sont indispensables." Même chose pour les objectifs et le niveau d'exigence: "En contrepartie de la confiance, de la responsabilité et de l'autonomie accordées, nos directeurs sont tenus de concrétiser des objectifs bien précis. Le bonheur qu'éprouvent nos collaborateurs sur leur lieu de travail résulte de notre inflexibilité à l'égard des performances et des résultats." A en croire Salvatore Curaba, la participation est le modèle d'entreprise de l'avenir. "Si la moitié des sociétés belges fonctionnaient ainsi, la valeur ajoutée serait considérable", imagine-t-il avec enthousiasme. Depuis qu'il a commencé à s'effacer, Salvatore Curaba s'est lancé dans un nouveau projet: un club de football participatif. Actionnaire et président du club de foot de La Louvière, il compte bien réitérer l'exploit réalisé chez EASI.