Ils sont à bout et en colère et comptent bien le faire savoir. Le personnel des soins de santé mène plusieurs actions ce mardi. La mobilisation, entre autres, contre la vaccination obligatoire du personnel soignant connaît son apogée aujourd'hui avec une manifestation nationale à Bruxelles. Elle est accompagnée d'une "grande journée d'action" et d'une grève, en front commun (CGSP, le Setca, la CNE, le SLPF et la CGSLB).

La manifestation a réuni environ 3.800 personnes, selon l'estimation de la police de Bruxelles-Ixelles, 5000 selon les syndicats.

Une délégation de manifestants a été reçue au cabinet du ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke, a indiqué la porte-parole du ministre. Un entretien a eu lieu avec le chef de cabinet, le ministre étant retenu à la Chambre. La concertation sociale autour de l'obligation vaccinale des soignants commencera dans les prochains jours.

L'avant-projet de loi approuvé par le gouvernement est l'exécution d'une décision du comité de concertation, instance qui réunit les différents gouvernements du pays, a rappelé le cabinet du ministre qui insiste une nouvelle fois sur l'utilité de cette obligation vaccinale établie dans l'intérêt des patients. Dans l'opposition, Sofie Merckx (PTB) a appelé le ministre à retirer ce projet de loi et à "entendre le signal" envoyé par les manifestants.

"Une loi injuste, stigmatisante, inapplicable et un danger en matière de santé publique"

La délégation syndicale réclame de son côté le retrait de ce projet de loi d'interdiction professionnelle pour le personnel de santé non vacciné. Elle a rappelé les motifs de ce rejet, à savoir que cette loi est "injuste, stigmatisante, inapplicable et un danger en matière de santé publique".

Les syndicats exigent la mise en oeuvre d'une concertation avec les représentants syndicaux du secteur. Ils sont clairs sur un point : "Il est de toute façon impossible de faire appliquer une telle loi à partir du 1er janvier 2022 : les horaires de janvier sont déjà établis et intègrent les membres du personnel non vaccinés."

Lors des rencontres prévues avec les différents partis tout au long du cortège, aucun d'entre-eux ne s'est positionné comme défendant à tout prix le maintien du projet, informent les syndicats. En revanche, la délégation n'a pas pu engranger des engagements clairs visant à retarder ou retirer ce projet, ajoutent-ils.

BELGA
© BELGA

Des alternatives crédibles

" Nous osons espérer qu'une réelle concertation pourra démarrer dès cette semaine et qu'elle disposera du temps nécessaire pour élaborer des alternatives crédibles. Faute de cela, nul doute que la mobilisation d'aujourd'hui ne sera qu'un début !", laisse entendre le front commun syndical par voie de communiqué. Les syndicats exigent également "des avancées significatives" dans les professions de la santé, dont les conditions sont devenues intenables, selon eux.

"Le secteur des soins est atrophié de longue date et a été d'autant plus atrophié par la crise sanitaire", défend Olivier Nyssen, secrétaire général CGSP. "Sanctionner les travailleurs non vaccinés va accroître encore la pénurie jusqu'à mettre en péril les soins de santé dans le pays. Le fait de diminuer les bras pour les patients va augmenter la charge et l'essoufflement des soignants vaccinés. Des lits déjà ferment actuellement", a-t-il ajouté.

"Il ne nous manque pas des lits mais des infirmiers spécialisés"

Sylvianne Portugaels, Directeur général du CHR de la Citadelle à Liège, évoquait la semaine passée pour Trends Tendances les nombreux défis auxquels est confrontée l'institution qu'elle dirige lors de cette 4e vague. Et notamment, la pénurie criante de personnel. "Sur le court terme, il ne nous manque pas de lits, il nous manque surtout du personnel infirmier spécialisé. Une formation d'infirmier c'est 4 ans, avec une spécialisation, c'est 5 ans."

Avec la crainte bien réelle que dès que la pandémie sera finie ou aura ralenti les infirmiers et infirmières spécialisées "au combat depuis deux ans" abandonnent ou ne fassent un burn-out. "Nous retenons chaque jour des personnes qui ont envie de changer de profession, car ce qu'elles vivent est très lourd psychologiquement. Ils tiennent pour le moment par conscience professionnelle, mais après ?", s'inquiète-t-elle.

Elle ajoute : "Quarante ans de carrière aux soins intensifs, c'est aussi impossible à tenir, physiquement et psychologiquement. Il faut être plus flexible. Le personnel devrait pouvoir prester dans d'autres secteurs moins pénibles, en rotation. Les autres infirmiers ont reçu des formations pour aider en soins intensifs, mais les normes d'agrément qui doivent être respectées devraient parfois être plus souples, sans pour autant mettre en danger la sécurité du patient."

"Quarante ans de carrière aux soins intensifs, c'est impossible à tenir"

Sylvianne Portugaels, Directeur général du CHR de la Citadelle à Liège

Même son de cloche du côté de l'Absym, "On a trop d'infirmières et de médecins qui ne restent pas dans le milieu. A 40 ou 50 ans, vous avez parfois des médecins qui préfèrent devenir médecin-conseil plutôt que de rester dans un milieu hospitalier où le travail est devenu trop lourd entre les gardes pas bien payées, la paperasse administrative à remplir et les contraintes organisationnelles etc.", déclare le Secrétaire général de l'Absym (Association Belges des Syndicats médicaux), Gilbert Bejjani, également anesthésiste et réanimateur en hôpital.

La dirigeante du CHR de la Citadelle évoque d'autres pistes pour lutter contre la pénurie de personnel soignant : "Nous avons une grosse pénurie aux soins intensifs, car le marché est pour ainsi dire "à sec". Si une infirmière spécialisée dans un autre pays - européen ou même hors Europe - est prête à venir en Belgique, on l'accueillera à bras ouverts. C'est au niveau politique que cela doit bouger pour être plus flexible, notamment sur les problèmes d'équivalence de diplômes. En temps de guerre, on ne tergiversait pas à ce sujet. On a aussi beaucoup de personnes qui viennent d'autres pays européens pour faire leurs études en Belgique, mais qui repartent juste après. On n'arrive pas à les retenir, car les diplômes sont dévalorisés ici."

Pour encourager de nouveaux diplômés à venir renforcer les équipes, le CHR a pris l'initiative d'aller dans les écoles d'infirmiers et de leur proposer de financer une partie de leur dernière année de spécialisation. Les étudiants travaillent 1/3 temps à l'hôpital et ont des jours de congé supplémentaires pour pouvoir se former.

20.000 infirmiers supplémentaires

Une étude de l'ULB a conclu qu'il faudrait 20.000 personnes supplémentaires dans les hôpitaux. Face à ce constat, le Secrétaire général de l'Absym réplique : "Le problème en Belgique, ce sont les soins très aigus qui nécessitent du personnel hautement qualifié. Ce n'est pas spécialement le manque d'infirmières ou d'infirmiers."

Dr Gilbert Bejjani tire la sonnette d'alarme : "Il faut favoriser les formations pour les spécialisations. Il est nécessaire par exemple arrêter de financer à perte certains départements où la charge de travail n'est pas assez importante. Les grandes unités de soins intensifs peuvent plus facilement faire face à ce type de crise, moins les plus petites. On a aussi un problème avec les barèmes. Avec l'ancienneté, vous avez plus de jours de congé et plus d'avantages alors que des jeunes ne reçoivent pas assez. Ils ne manquent pas de motivation mais sont forcément perdants et risquent de quitter le milieu hospitalier dès qu'ils trouveront mieux ailleurs".

Revaloriser urgemment le métier

Une revalorisation du métier est plus que nécessaire pour Sylvianne Portugaels. "Travailler 8 heures par jour avec des pauses de nuit et de week-ends doit être valorisé financièrement et humainement. Si nous devions augmenter les salaires du personnel infirmier, cela serait aussi un gros souci pour nos finances. L'hôpital doit aussi recevoir des justes compensations pour les deux années de pandémie vécues. Nous avons eu des tas de surcoûts en matériel, pour assurer du bien-être au personnel, pas seulement infirmier, mais aussi ménager, administratif ... Nous avons dû arrêter aussi de nombreuses activités. Pour 2021, nous n'avons aucun signal de compensation venant des pouvoirs publics."

Pour éviter la fuite du personnel, Gilbert Bejjani estime lui aussi qu'il faut une revalorisation urgente des salaires tout comme des compétences. Cela passe, selon lui, par plus de primes, même transitoires, ainsi que par l'octroi d'un salaire plus élevé.

Gilbert Bejjani évoque le sentiment de malaise et de ras-le-bol généralisé dans les hôpitaux face à cette quatrième vague. "Les problèmes sont avant tout structurels dans les hôpitaux. Ils existaient déjà avant la pandémie et celle-ci n'a été que le catalyseur qui a fait ressortir de manière criante ce qui ne fonctionnait pas. Le malaise est réel sur le terrain. Cela gronde dans le corps médical. Il existe même des menaces de grèves des médecins, ce qui est extrêmement rare. L'épuisement est non seulement physique mais surtout mental. Certains en sont même au point de se dire que si l'on doit fermer, ils pourraient souffler."

Un constat amer

Son constat est amer : "Le problème en Belgique, c'est qu'on se complait dans un confort dont celui du refus de tout changement majeur, même s'il est inéluctable et plus que nécessaire. On met des rustines et puis un jour on se réveille en se rendant compte que les médecins en formation sont exploités, que les compétences du personnel soignant ne sont pas assez rémunérées, que le financement des hôpitaux est obsolète, que la première ligne mérite une réelle organisation, et que les médecins et les soignants fuient les hôpitaux ... Notre système de soins de santé n'était tout simplement pas prêt à affronter une crise comme celle que l'on connaît. Il y a pourtant des marges suffisantes pour revaloriser le travail et améliorer l'efficience, à commencer par la réforme du financement des hôpitaux et de l'activation des réseaux hospitaliers. "

Image d'illustration.
Image d'illustration.

Pour le secrétaire générale de l'Absym, il s'agit plus "d'un problème politique que de santé publique". "La crise a déclenché le jeu de re-équilibrage des rapports de force entre, par exemple, l'universitaire et le non-universitaire, entre les régions, les soignants, la première ligne et les spécialités etc. Mais le tout, en ne gardant aucune cohérence. On l'a sans doute oublié avec la pandémie mais déjà avant, le secteur réclamait des réformes profondes, notamment à travers le mouvement des "blouses blanches" (créé en 2019)", rappelle-t-il.

Gilbert Bejjani tient toutefois à souligner que le gouvernement vient d'accorder plus d'un milliard de budget supplémentaire en 2021 uniquement pour la revalorisation salariale et l'augmentation de l'encadrement infirmier. "Sans parler de la revalorisation de la norme de croissance et de l'index qui vont apporter aussi 1 milliard en plus tous les ans", complète-t-il.

Tout en se posant la question qui dérange : qu'a-t-on fait de ce budget ? "Si on ne revalorise pas le secteur des soins intensifs, on souffrira toujours des mêmes problèmes. C'est là qu'il manque du personnel ou des lits. Alors que l'on a par exemple trop de lits généraux et qu'on a trop de patients qui restent trop longtemps à l'hôpital, même si ce chiffre a tendance à baisser ces dernières années."

Favorables à la vaccination obligatoire

Sur le sujet épineux de la vaccination obligatoires, Sylvianne Portugaels est catégorique : la vaccination doit être obligatoire pour tous, et pas seulement pour le personnel infirmier. "Nous pouvons comprendre que certaines personnes aient peur ou soient contre une certaine forme d'autorité qui impose des choses, mais on aurait dû rendre le vaccin contre le Covid-19 obligatoire pour toute la population dès le début. A l'hôpital, nous plaidons pour la vaccination pour tous sans cibler une catégorie en particulier. Si on nous prive de 15% de nos effectifs suite à des démissions ou des licenciements, on va avoir de gros soucis dans les semaines à venir. Et ce n'est pas ça qui va diminuer la pression sur les soins intensifs, que du contraire."

Gilbert Bejjani est, lui aussi, favorable à la vaccination obligatoire, ce qui, pour lui, mettrait un terme à pas mal de débats. "On en arrivera pas à des absurdités comme menacer de chômage des gens du personnel hospitalier s'ils ne se vaccinent pas. Il faut oser mettre ce point sur la table."

Manifestation du personnel soignant au CHC Montlegia de Liège le 17 juin 2021., BELGA
Manifestation du personnel soignant au CHC Montlegia de Liège le 17 juin 2021. © BELGA
Ils sont à bout et en colère et comptent bien le faire savoir. Le personnel des soins de santé mène plusieurs actions ce mardi. La mobilisation, entre autres, contre la vaccination obligatoire du personnel soignant connaît son apogée aujourd'hui avec une manifestation nationale à Bruxelles. Elle est accompagnée d'une "grande journée d'action" et d'une grève, en front commun (CGSP, le Setca, la CNE, le SLPF et la CGSLB). La manifestation a réuni environ 3.800 personnes, selon l'estimation de la police de Bruxelles-Ixelles, 5000 selon les syndicats.Une délégation de manifestants a été reçue au cabinet du ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke, a indiqué la porte-parole du ministre. Un entretien a eu lieu avec le chef de cabinet, le ministre étant retenu à la Chambre. La concertation sociale autour de l'obligation vaccinale des soignants commencera dans les prochains jours. L'avant-projet de loi approuvé par le gouvernement est l'exécution d'une décision du comité de concertation, instance qui réunit les différents gouvernements du pays, a rappelé le cabinet du ministre qui insiste une nouvelle fois sur l'utilité de cette obligation vaccinale établie dans l'intérêt des patients. Dans l'opposition, Sofie Merckx (PTB) a appelé le ministre à retirer ce projet de loi et à "entendre le signal" envoyé par les manifestants.La délégation syndicale réclame de son côté le retrait de ce projet de loi d'interdiction professionnelle pour le personnel de santé non vacciné. Elle a rappelé les motifs de ce rejet, à savoir que cette loi est "injuste, stigmatisante, inapplicable et un danger en matière de santé publique".Les syndicats exigent la mise en oeuvre d'une concertation avec les représentants syndicaux du secteur. Ils sont clairs sur un point : "Il est de toute façon impossible de faire appliquer une telle loi à partir du 1er janvier 2022 : les horaires de janvier sont déjà établis et intègrent les membres du personnel non vaccinés."Lors des rencontres prévues avec les différents partis tout au long du cortège, aucun d'entre-eux ne s'est positionné comme défendant à tout prix le maintien du projet, informent les syndicats. En revanche, la délégation n'a pas pu engranger des engagements clairs visant à retarder ou retirer ce projet, ajoutent-ils." Nous osons espérer qu'une réelle concertation pourra démarrer dès cette semaine et qu'elle disposera du temps nécessaire pour élaborer des alternatives crédibles. Faute de cela, nul doute que la mobilisation d'aujourd'hui ne sera qu'un début !", laisse entendre le front commun syndical par voie de communiqué. Les syndicats exigent également "des avancées significatives" dans les professions de la santé, dont les conditions sont devenues intenables, selon eux. "Le secteur des soins est atrophié de longue date et a été d'autant plus atrophié par la crise sanitaire", défend Olivier Nyssen, secrétaire général CGSP. "Sanctionner les travailleurs non vaccinés va accroître encore la pénurie jusqu'à mettre en péril les soins de santé dans le pays. Le fait de diminuer les bras pour les patients va augmenter la charge et l'essoufflement des soignants vaccinés. Des lits déjà ferment actuellement", a-t-il ajouté.Sylvianne Portugaels, Directeur général du CHR de la Citadelle à Liège, évoquait la semaine passée pour Trends Tendances les nombreux défis auxquels est confrontée l'institution qu'elle dirige lors de cette 4e vague. Et notamment, la pénurie criante de personnel. "Sur le court terme, il ne nous manque pas de lits, il nous manque surtout du personnel infirmier spécialisé. Une formation d'infirmier c'est 4 ans, avec une spécialisation, c'est 5 ans." Avec la crainte bien réelle que dès que la pandémie sera finie ou aura ralenti les infirmiers et infirmières spécialisées "au combat depuis deux ans" abandonnent ou ne fassent un burn-out. "Nous retenons chaque jour des personnes qui ont envie de changer de profession, car ce qu'elles vivent est très lourd psychologiquement. Ils tiennent pour le moment par conscience professionnelle, mais après ?", s'inquiète-t-elle. Elle ajoute : "Quarante ans de carrière aux soins intensifs, c'est aussi impossible à tenir, physiquement et psychologiquement. Il faut être plus flexible. Le personnel devrait pouvoir prester dans d'autres secteurs moins pénibles, en rotation. Les autres infirmiers ont reçu des formations pour aider en soins intensifs, mais les normes d'agrément qui doivent être respectées devraient parfois être plus souples, sans pour autant mettre en danger la sécurité du patient."Même son de cloche du côté de l'Absym, "On a trop d'infirmières et de médecins qui ne restent pas dans le milieu. A 40 ou 50 ans, vous avez parfois des médecins qui préfèrent devenir médecin-conseil plutôt que de rester dans un milieu hospitalier où le travail est devenu trop lourd entre les gardes pas bien payées, la paperasse administrative à remplir et les contraintes organisationnelles etc.", déclare le Secrétaire général de l'Absym (Association Belges des Syndicats médicaux), Gilbert Bejjani, également anesthésiste et réanimateur en hôpital.La dirigeante du CHR de la Citadelle évoque d'autres pistes pour lutter contre la pénurie de personnel soignant : "Nous avons une grosse pénurie aux soins intensifs, car le marché est pour ainsi dire "à sec". Si une infirmière spécialisée dans un autre pays - européen ou même hors Europe - est prête à venir en Belgique, on l'accueillera à bras ouverts. C'est au niveau politique que cela doit bouger pour être plus flexible, notamment sur les problèmes d'équivalence de diplômes. En temps de guerre, on ne tergiversait pas à ce sujet. On a aussi beaucoup de personnes qui viennent d'autres pays européens pour faire leurs études en Belgique, mais qui repartent juste après. On n'arrive pas à les retenir, car les diplômes sont dévalorisés ici." Pour encourager de nouveaux diplômés à venir renforcer les équipes, le CHR a pris l'initiative d'aller dans les écoles d'infirmiers et de leur proposer de financer une partie de leur dernière année de spécialisation. Les étudiants travaillent 1/3 temps à l'hôpital et ont des jours de congé supplémentaires pour pouvoir se former.Une étude de l'ULB a conclu qu'il faudrait 20.000 personnes supplémentaires dans les hôpitaux. Face à ce constat, le Secrétaire général de l'Absym réplique : "Le problème en Belgique, ce sont les soins très aigus qui nécessitent du personnel hautement qualifié. Ce n'est pas spécialement le manque d'infirmières ou d'infirmiers."Dr Gilbert Bejjani tire la sonnette d'alarme : "Il faut favoriser les formations pour les spécialisations. Il est nécessaire par exemple arrêter de financer à perte certains départements où la charge de travail n'est pas assez importante. Les grandes unités de soins intensifs peuvent plus facilement faire face à ce type de crise, moins les plus petites. On a aussi un problème avec les barèmes. Avec l'ancienneté, vous avez plus de jours de congé et plus d'avantages alors que des jeunes ne reçoivent pas assez. Ils ne manquent pas de motivation mais sont forcément perdants et risquent de quitter le milieu hospitalier dès qu'ils trouveront mieux ailleurs". Une revalorisation du métier est plus que nécessaire pour Sylvianne Portugaels. "Travailler 8 heures par jour avec des pauses de nuit et de week-ends doit être valorisé financièrement et humainement. Si nous devions augmenter les salaires du personnel infirmier, cela serait aussi un gros souci pour nos finances. L'hôpital doit aussi recevoir des justes compensations pour les deux années de pandémie vécues. Nous avons eu des tas de surcoûts en matériel, pour assurer du bien-être au personnel, pas seulement infirmier, mais aussi ménager, administratif ... Nous avons dû arrêter aussi de nombreuses activités. Pour 2021, nous n'avons aucun signal de compensation venant des pouvoirs publics."Pour éviter la fuite du personnel, Gilbert Bejjani estime lui aussi qu'il faut une revalorisation urgente des salaires tout comme des compétences. Cela passe, selon lui, par plus de primes, même transitoires, ainsi que par l'octroi d'un salaire plus élevé.Gilbert Bejjani évoque le sentiment de malaise et de ras-le-bol généralisé dans les hôpitaux face à cette quatrième vague. "Les problèmes sont avant tout structurels dans les hôpitaux. Ils existaient déjà avant la pandémie et celle-ci n'a été que le catalyseur qui a fait ressortir de manière criante ce qui ne fonctionnait pas. Le malaise est réel sur le terrain. Cela gronde dans le corps médical. Il existe même des menaces de grèves des médecins, ce qui est extrêmement rare. L'épuisement est non seulement physique mais surtout mental. Certains en sont même au point de se dire que si l'on doit fermer, ils pourraient souffler."Son constat est amer : "Le problème en Belgique, c'est qu'on se complait dans un confort dont celui du refus de tout changement majeur, même s'il est inéluctable et plus que nécessaire. On met des rustines et puis un jour on se réveille en se rendant compte que les médecins en formation sont exploités, que les compétences du personnel soignant ne sont pas assez rémunérées, que le financement des hôpitaux est obsolète, que la première ligne mérite une réelle organisation, et que les médecins et les soignants fuient les hôpitaux ... Notre système de soins de santé n'était tout simplement pas prêt à affronter une crise comme celle que l'on connaît. Il y a pourtant des marges suffisantes pour revaloriser le travail et améliorer l'efficience, à commencer par la réforme du financement des hôpitaux et de l'activation des réseaux hospitaliers. "Pour le secrétaire générale de l'Absym, il s'agit plus "d'un problème politique que de santé publique". "La crise a déclenché le jeu de re-équilibrage des rapports de force entre, par exemple, l'universitaire et le non-universitaire, entre les régions, les soignants, la première ligne et les spécialités etc. Mais le tout, en ne gardant aucune cohérence. On l'a sans doute oublié avec la pandémie mais déjà avant, le secteur réclamait des réformes profondes, notamment à travers le mouvement des "blouses blanches" (créé en 2019)", rappelle-t-il. Gilbert Bejjani tient toutefois à souligner que le gouvernement vient d'accorder plus d'un milliard de budget supplémentaire en 2021 uniquement pour la revalorisation salariale et l'augmentation de l'encadrement infirmier. "Sans parler de la revalorisation de la norme de croissance et de l'index qui vont apporter aussi 1 milliard en plus tous les ans", complète-t-il. Tout en se posant la question qui dérange : qu'a-t-on fait de ce budget ? "Si on ne revalorise pas le secteur des soins intensifs, on souffrira toujours des mêmes problèmes. C'est là qu'il manque du personnel ou des lits. Alors que l'on a par exemple trop de lits généraux et qu'on a trop de patients qui restent trop longtemps à l'hôpital, même si ce chiffre a tendance à baisser ces dernières années."Sur le sujet épineux de la vaccination obligatoires, Sylvianne Portugaels est catégorique : la vaccination doit être obligatoire pour tous, et pas seulement pour le personnel infirmier. "Nous pouvons comprendre que certaines personnes aient peur ou soient contre une certaine forme d'autorité qui impose des choses, mais on aurait dû rendre le vaccin contre le Covid-19 obligatoire pour toute la population dès le début. A l'hôpital, nous plaidons pour la vaccination pour tous sans cibler une catégorie en particulier. Si on nous prive de 15% de nos effectifs suite à des démissions ou des licenciements, on va avoir de gros soucis dans les semaines à venir. Et ce n'est pas ça qui va diminuer la pression sur les soins intensifs, que du contraire."Gilbert Bejjani est, lui aussi, favorable à la vaccination obligatoire, ce qui, pour lui, mettrait un terme à pas mal de débats. "On en arrivera pas à des absurdités comme menacer de chômage des gens du personnel hospitalier s'ils ne se vaccinent pas. Il faut oser mettre ce point sur la table."