L'échéance électorale n'est jamais bonne conseillère pour les décisions gouvernementales. La Belgique s'apprête à enchaîner des élections communales et législatives, on peut donc craindre de vivre une longue année de surplace politique. " Je ne pense pas que le ou plutôt les gouvernements vont entrer dans une période de type affaires courantes, objecte Pieter Timmermans, l'administrateur délégué de la Fédération des entreprises de Belgique. Je suis convaincu que les choses vont avancer dans les prochains mois en ce qui concerne le pacte national d'investissement - la volonté politique est claire - et la mobilité. Sur le plan socio-économique, cela va se jouer en fin d'année avec la négociation d'un accord interprofessionnel. " Il dresse, pour Trends-Tendances, les défis socio-économiques de la fin de cette fin de législature.

1. "Ne jugez pas trop vite le pacte d'investissement."

Dans les années 1980, la Belgique consacrait 5 % de son PIB à des investissements publics dans les infrastructures diverses. L'endettement et les dérives budgétaires ont divisé ce seuil par deux et, depuis une vingtaine d'années, on se contente d'investir 2 à 2,5 % du PIB. Charles Michel veut relancer la machine, à la fois pour apporter de l'oxygène à l'économie et pour mettre à niveau nos infrastructures. Il annonce 60 milliards d'euros à l'horizon 2030 mais avouons que les premières affectations concrètes ressemblent plus à un nouvel emballage de chantiers maintes fois annoncés (RER) qu'à une stratégie novatrice. " Il ne faut pas confondre le court et le long terme, analyse Pieter Timmermans. Dans l'immédiat, on débloque 150 millions pour les tunnels à Bruxelles, on prépare le plan d'investissement de la SNCB et l'achèvement du RER. Mais le pacte va plus loin : il ambitionne de créer un cadre propice aux investissements dans les domaines prioritaires (digital, énergie, enseignement, mobilité, santé ainsi que sécurité et justice), de présenter une stratégie cohérente pour les 10-15 prochaines années, sur laquelle les hommes et femmes politiques pourront s'appuyer après les élections de 2019. Le comité de pilotage, présidé par Michel Delbaere ( CEO de Crops, ancien président du Voka, Ndlr), remettra sa proposition d'ici l'été. Ce sera un précieux document politique. Ne jugeons donc pas le pacte sur les premiers investissements concrets annoncés. "

2. "Avec le budget mobilité, je suis convaincu qu'il y aura moins de déplacements en voiture."

Le Parlement vient de voter le dispositif cash for car et le gouvernement a marqué son accord pour un budget mobilité, la Belgique va-t-elle réellement sortir du règne de la voiture de société ? " En 2016, la FEB avait remis un plan de mobilité fort de 50 mesures, explique Pieter Timmermans. Le budget mobilité était l'une d'entre elles, je suis donc très heureux que, deux ans plus tard, des décisions soient prises. La question de la diminution du nombre de voitures et du glissement vers d'autres modes de déplacement est enfin clairement inscrite à l'agenda politique et je trouve cela très positif. Deux systèmes vont donc coexister, je vois tous les comparatifs dans les médias. Il faudra évaluer après un certain temps et, le cas échéant, avancer vers une intégration de ces deux systèmes dans un souci de simplification. "

Pas question de discuter d'une norme salariale qui mettrait en péril les gains de compétitivité enregistrés ces dernières années.

Le Belge abandonnera-t-il sa sacro-sainte voiture de société au profit de ces alternatives ? Peut-être pas mais le budget mobilité apportera, estime Pieter Timmermans, la flexibilité qui manque parfois en cette matière. " Pour nous, les possibilités peuvent être vraiment très larges, poursuit-il. Une voiture plus petite, un abonnement de train, des billets de train pour des excursions en famille le week-end, le coût du parking près de la gare, etc. On offre une palette de possibilités aux travailleurs. A eux de choisir et je suis convaincu qu'il y aura alors progressivement moins de déplacements en voiture. "

Le patron de la FEB estime que le Belge n'est pas prêt pour une mesure drastique qui irait jusqu'à la suppression des voitures de société. " Regardons la réalité pratique, argumente-t-il. Dans les années 1950-1960, tout le monde a voulu sortir les usines de villes et créer des zonings. Or, les gares sont dans le centre des villes. Rejoindre les zonings en transports en commun, ce n'est pas évident. " Et ce le sera de moins en moins avec des horaires de travail de plus en plus flexibles et donc moins compatibles avec les transports en commun et même avec le covoiturage.

Enfin, Pieter Timmermans pense que ce budget mobilité aura un impact positif sur les négociations sociales des prochains mois dans les entreprises. " Cela apporte une dimension supplémentaires aux discussions salariales, dit-il, plein d'espoir. On dépasse la question classique 'De combien mon salaire va-t-il augmenter ? ', on ne parlera plus uniquement du cash, même si cela reste essentiel évidemment. "

3. "Celui qui montre un refus total d'aller vers les métiers en pénurie doit en assumer les conséquences."

La croissance économique approche désormais les 2 %, les entreprises créent de l'emploi mais la proportion des emplois qui ne trouvent pas preneurs augmente. Et cela inquiète le patron de la FEB. Positif, il souligne cependant la prise de conscience de tous les acteurs : " Le gouvernement fédéral a fait un pas important avec la baisse des charges sur le travail ; l'enseignement - surtout en Flandre mais cela avance aussi du côté francophone - accorde plus d'intérêt à la formation en alternance et aux STEM ( science, technology, engineering and mathematics) ; les organismes régionaux travaillent bien sur l'activation et l'accompagnement ; enfin, nous avons fait passer le message aux employeurs pour qu'ils veillent à ne pas placer la barre trop haut dans leurs annonces. "

Faudrait-il aller un cran plus loin et, par exemple, obliger les demandeurs d'emploi à se former aux métiers en pénurie ? " Le but n'est pas de sanctionner à tout prix, répond Pieter Timmermans. Mais force est de constater qu'il y a un mismatch sur le marché de l'emploi. Les services régionaux doivent bien montrer les opportunités d'emploi et la manière dont ils peuvent accompagner les demandeurs d'emploi vers ces métiers. Et s'il y a un refus total - que voulez-vous que je vous dise ? - oui, il faut en assumer les conséquences. On parle souvent des ingénieurs ou de techniciens mais la moitié des postes vacants ne nécessitent pas de formation spécifique. "

MOBILTÉ " Il faudra évaluer après un certain temps le budget mobilité et le 'cash for car', le cas échéant avancer vers une intégration de ces deux systèmes dans un souci de simplification ", estime le patron de la FEB. © BELGAIMAGE

4. "Avec les métiers pénibles, nous discutons des exceptions avant de connaître le futur régime général des pensions."

Les partenaires sociaux n'ont pas réussi à s'accorder sur la définition des métiers pénibles. La balle est désormais dans le camp du gouvernement fédéral, qui semble presque autant divisé sur la question. " Les ministres essaient de mettre au point un système pour la fonction publique, commente Pieter Timmermans. Mais nous savons bien que s'ils fixent un cadre, ce cadre sera aussi valable pour le secteur privé pour éviter les situations discriminatoires. "

La FEB insiste pour l'établissement de critères " objectifs et contrôlables " : vous travaillez de nuit ou vous travaillez dans le froid, on sait précisément à quelles périodes de votre carrière cela correspond. Si on y ajoute des critères plus subjectifs, par exemple le stress, cela conduit à d'interminables discussions. " N'oublions pas que nous sommes occupés à discuter d'exceptions à une règle générale qui n'est pas connue, souligne encore Pieter Timmermans. Tant que la règle générale ne sera pas définie, tout le monde voudra toujours être rangé parmi les exceptions et partir plus tôt à la pension. Dans ces conditions, il est très difficile d'arriver à un accord. " Et bien entendu, plus on introduit d'exceptions, moins la réforme du système des pensions aura d'impact et de sens.

Une des pistes pourrait alors être de sortir la discussion du cadre strict des pensions pour la placer dans celui des carrières professionnelles : si des métiers ou fonctions sont pénibles, il y a peut-être moyen d'en changer après un certain nombre d'années. La pension ou la prépension ne doit pas être la seule issue. " Je suis ouvert à une discussion sur les carrières mais, alors, il faut y introduire les périodes assimilées, réagit Pieter Timmermans. En moyenne, la carrière d'un travailleur belge est de 32,6 ans, le niveau le plus faible d'Europe. Si l'on parle 'carrières', parlons alors 'carrières effectives', ce que les syndicats ne veulent jamais faire. Je pense qu'il faut avancer vers des analyses individuelles, pour pouvoir dire, toujours sur base de critères objectifs et contrôlables, cette partie de votre carrière est pénible et celle-là ne l'est pas. C'est la seule manière de trouver un système équitable et acceptable. "

5. "Les entreprises ont un rôle à jouer pour la réintégration des malades de longue durée. Mais elles ne sont pas les seules."

Le nombre de personnes malades depuis plus d'un an a progressé de 25 % en quatre ans et dépasse maintenant les 400.000. La sécurité sociale dépense désormais plus en indemnités d'invalidité qu'en allocations de chômage. La ministre de la Santé Maggie De Block (Open Vld) a mis en place des incitants au retour au travail qui commencent à donner de premiers résultats. " Le focus se met non pas sur ce que la personne ne peut plus faire mais sur ce qu'elle peut encore faire, explique Pieter Timmermans. Je pense que nous allons dans la bonne direction même s'il faut un peu de temps pour que cela se matérialise sur le terrain. Le système doit maintenant être évalué par toutes les parties prenantes, c'est-à-dire les partenaires sociaux, l'Inami et les médecins. "

Le Belge n'est pas prêt pour une mesure drastique qui irait jusqu'à la suppression des voitures de société.

Les entreprises ont évidemment un rôle à jouer, en adaptant les fonctions ou les postes de travail pour réussir ce défi du retour à l'emploi. " Les quatre parties ont un rôle à jouer, insiste le patron de la FEB. Quand il y a un problème, on se tourne toujours vers l'employeur. Que l'on parle burn-out, stress ou réintégration, dans la plupart des cas, c'est une approche multilatérale qui va apporter les bonnes solutions. Oui, les entreprises ont un rôle à jouer ici. Mais elles ne sont pas les seules. "

6. "Si on le lit bien, l'accord allemand avec la semaine de 28 heures est novateur et intéressant."

En Allemagne, l'important secteur du métal a conclu un accord ouvrant notamment la possibilité de réduire le temps de travail à 28h/semaine. L'avancée a été saluée par les syndicats en Belgique.... et aussi par la FEB. " Quand on prend le temps d'analyser cet accord dans le détail, on y trouve des idées neuves et intéressantes, confie Pieter Timmermans. Il prévoit une hausse des salaires, ce qui ne me paraît pas en soi problématique après des années de rigueur qu'a connues l'Allemagne. Mais je constate aussi que cela se concrétise à travers des bonus liés à la conjoncture, ce que je trouve intéressant. "

Il nuance aussi fortement cette fameuse semaine des 28 heures qui n'est pas une mesure générale à la Aubry (35 heures en France) mais une possibilité individuelle accordée au travailleur, avec perte de salaire. " En outre, en contrepartie, on peut augmenter jusqu'à 40h/semaine pour d'autres travailleurs, ajoute Pieter Timmermans. L'accord introduit une flexibilité entre deux seuils - un peu moins, un peu plus -, je suis ouvert au débat sur une telle disposition. "

Cela pourrait inspirer les discussions du futur accord interprofessionnel. Mais Pieter Timmermans prévient déjà : " Les entreprises sont favorables à un accord, car cela garantit un certain calme social. Mais pas question de discuter d'une norme salariale qui mettrait en péril les gains de compétitivité enregistrés ces dernières années. L'accord ne doit pas se limiter aux salaires, je l'ai dit avec le budget mobilité, il peut y avoir d'autres thèmes également. Existe-t-il quelque chose de plus social que la conclusion d'un accord interprofessionnel qui soutient la création d'emplois ? "