A force de parler des espoirs et des levées de fonds des start-up pharmaceutiques issues de nos universités, on en oublierait presque que la Belgique recense aussi de grandes entreprises dans ce secteur. Et que celles-ci n'ont pas délégué toute l'innovation aux jeunes pousses.
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A force de parler des espoirs et des levées de fonds des start-up pharmaceutiques issues de nos universités, on en oublierait presque que la Belgique recense aussi de grandes entreprises dans ce secteur. Et que celles-ci n'ont pas délégué toute l'innovation aux jeunes pousses. L'exemple par UCB, qui célèbre ses 90 ans cette année. Cette entreprise fournit actuellement au départ de son site historique de Braine-l'Alleud les molécules nécessaires à pas moins de 63 études cliniques, réparties dans 3.400 hôpitaux à travers le monde, dans l'espoir d'aboutir, au moins pour certaines d'entre elles, à la mise sur le marché de nouveaux médicaments. " Nous investissons plus d'un milliard par an en recherche et développement, confie le CEO Jean-Christophe Tellier. Cela fait de nous l'entreprise belge qui, proportionnellement à sa taille, investit le plus dans la recherche, avec des montants trois fois supérieurs à ceux du deuxième acteur belge. En moyenne, nous consacrons 25 % de notre chiffre d'affaires à la R&D. " Chercher, c'est bien. Trouver, c'est mieux. La dernière découverte en date à Braine-l'Alleud est l'antiépileptique Briviact. Ce médicament, disponible aux Etats-Unis depuis 2016 ainsi que dans quelques pays européens (les discussions sont en cours en vue d'un remboursement en Belgique), a été inventé et développé en Wallonie. Et il y est désormais produit. L'entreprise fonde de gros espoirs sur ce médicament qui pourrait générer plus de 600 millions d'euros d'ici 2026. UCB traite déjà quelque 2,5 millions de patients épileptiques. Mais malgré ces traitements, 30 % d'entre eux ne parviennent pas à contrôler leurs crises, ce qui handicape parfois très lourdement leur vie sociale et professionnelle. " Le Briviact apporte une nouvelle solution thérapeutique pour les médecins afin que ce fameux seuil de 30 %, que nous avons tant de mal à réduire, baisse enfin ", concède Jean-Christophe Tellier. L'innovation apportée par le Briviact est double : d'une part, le dosage est d'emblée efficace, sans plus devoir passer par des essais intermédiaires. " Cela peut sembler anecdotique mais permettre au patient de retrouver plus vite une vie normale et d'avoir plus rapidement confiance en son traitement, c'est important ", déclare le patron d'UCB. D'autre part, la molécule agit rapidement dans le cerveau du patient, et là où l'on veut qu'il agisse. Dans un premier temps présenté comme une thérapie complémentaire à un traitement classique, le Briviact vient d'être autorisé comme monothérapie aux Etats-Unis. " Cette indication supplémentaire est acceptée 18 mois à peine après la première autorisation, nous pouvons être extrêmement fiers de cela ", ajoute Jean-Christophe Tellier. L'histoire devrait se prolonger car UCB développe actuellement une autre molécule originale, toujours dans l'espoir de soulager ces 30 % de patients réfractaires aux traitements connus. Tentons de vulgariser : deux neurones communiquent entre eux via une synapse. Chez un patient épileptique, les influx nerveux s'emballent au sein de cette synapse. " Notre molécule permet, pour la première fois, d'agir de part et d'autre de la synapse, à la fois sur le neurone amont et le neurone aval, explique le CEO d'UCB. Il y a donc deux mécanismes d'action avec une seule molécule. Nous espérons ainsi franchir une étape dans la capacité à traiter des patients sévères. Les premiers résultats cliniques sont positifs. Et tout cela, ça vient de Braine. " La lutte contre l'épilepsie est l'un des fleurons d'UCB depuis une vingtaine d'années. Un fleuron survenu un peu par hasard. En travaillant sur un projet de médicament contre la maladie d'Alzheimer, des équipes de Braine-l'Alleud ont découvert, dans les années 1990, une molécule susceptible d'être efficace con-tre l'épilepsie. Le pari n'était pas gagné d'avance mais les dirigeants d'UCB ont décidé d'approfondir cette voie. Cela a donné le Keppra, un médicament qui a généré quelque 778 millions d'euros de recettes l'an dernier, grâce notamment à une croissance de 55 % des ventes au Japon. Le site de Braine abrite d'ailleurs une ligne de production spécialement dédicacée au marché japonais (où le Keppra est encore sous brevet jusqu'en 2020, alors qu'il est dans le domaine public chez nous), pour lequel les réglementations en matière d'hygiène sont encore plus drastiques qu'ailleurs. Par un amusant clin d'oeil de l'histoire, la recherche en épilepsie d'UCB conduira peut-être bientôt à un médicament contre les troubles cognitifs, comme... la maladie d'Alzheimer. " Les molécules, c'est un peu comme les jeux de clés qui doivent trouver la bonne serrure, résume Jean-Christophe Tellier. L'écart entre la clé qui ouvrira la serrure et celle qui ne l'ouvrira pas est parfois ténu. " En l'occurrence, alors qu'un médicament antiépileptique vise à réduire une activité cérébrale, les chercheurs brainois ont découvert l'inverse, des molécules qui stimulent un cerveau un peu défaillant. " Nous étions là hors de notre domaine d'expertise et, au lieu de poursuivre nous-mêmes, nous avons participé à la création d'une nouvelle entreprise à laquelle nous avons cédé ces molécules ", précise Jean-Christophe Tellier. Ainsi naquit, en ce début 2018, Syndesi (" connexion " en grec) Therapeutics, avec la contribution, outre UCB, de plusieurs fonds internationaux spécialisés, de la SRIW et de Vives (UCL). UCB a donc, en quelque sorte, lancé sa propre start-up. Ne serait-elle pas un peu jalouse de l'aura médiatique de ces jeunes pousses qui font régulièrement la une de la presse belge ? " Non ce nn'est pas le cas, répond en souriant Jean-Christophe Tellier. Ces start-up sont bonnes pour tout le monde. Pour l'économie bien sûr, mais aussi pour l'évolution des connaissances, pour la compétition, pour la capacité à tester de nouvelles hypothèses et, bien entendu, pour le patient qui bénéficiera de plus de solutions. Ces nombreuses start-up constituent un excellent témoignage de la vivacité de l'industrie pharmaceutique en Belgique. " Il ajoute que cette vivacité ne tombe pas du ciel mais résulte des stratégies mises en place par les gouvernements successifs afin de promouvoir l'innovation : déduction pour revenus de brevets, exonération de précompte pour les chercheurs, primes régionales, pôles de compétitivité, etc. Les succès actuels d'UCB (chiffre d'affaires en hausse de 9 % à 4,5 milliards) s'inscrivent dans ce contexte global de la promotion d'un écosystème pharmaceutique belge ou wallon. Mais ils sont aussi les fruits d'un important tournant stratégique opéré au début du siècle. L'entreprise a alors décidé de se délester de la chimie pour se concentrer sur la pharmacie, et en particulier les spécialités pointues. Notons qu'à la même époque, et avec une tout aussi jolie réussite, cet autre fleuron belge qu'est Solvay adoptait la stratégie inverse et se reconcentrait sur la chimie. UCB, et son site de Braine-l'Alleud, se sont depuis lors de plus en plus tournés vers les médicaments à valeur ajoutée. Une partie de la production de masse a progressivement été transférée ailleurs en Europe ou en Asie. Mais, à l'inverse, des processus de production de pointe au sein du groupe ont été internalisés à Braine-l'Alleud. Depuis, UCB investit chaque année de 80 à 100 millions en machines et équipements, afin de consolider le bond technologique de son site historique. Cette option se traduit positivement dans les chiffres : l'emploi à Braine-l'Alleud a progressé de 12 % en trois ans pour dépasser les 1.600 unités. En y ajoutant les 600 emplois du siège central à Anderlecht, on constate que la Belgique concentre près d'un tiers des effectifs mondiaux d'UCB, alors qu'elle représente moins de 3 % de ses ventes. " La moitié des exportations mondiales d'UCB partent de Braine, précise Jean-Christophe Tellier. Chaque année, plus de 1,8 milliard de comprimés sont expédiés hors de Belgique. Si vous y ajoutez les efforts en matière de recherche, notamment sur l'épilepsie, vous voyez combien l'ancrage belge est demeuré absolument critique par rapport à la stratégie d'UCB. " Voilà pourquoi la Wallonie vient d'octroyer à UCB un prix " exceptionnel " pour ses performances à l'exportation. Le virage stratégique d'UCB au début de ce siècle s'est aussi matérialisé par deux grosses acquisitions à l'étranger, ce qui n'est pas le scénario le plus fréquent pour les entreprises belges : l'allemande Schwarz, qui disposait d'un joli portefeuille de molécules prometteuses, et la britannique Celltech. " Cette biotech très innovante nous a apporté une capacité de recherche en biotechnologie, qui est aujourd'hui un élément majeur de notre développement ", précise Jean- Christophe Tellier. C'était toutefois un pari car, à l'époque (2004), Celltech n'avait encore aucune molécule sur le marché. Cela n'a heureusement pas tardé puisque c'est de la recherche britannique qu'est né le Cimzia, un médicament contre les maladies auto-immunes, notamment rhumatismales, et qui est aujourd'hui le numéro 1 des ventes d'UCB (1,4 milliard d'euros en 2017). Et il a encore de beaux jours devant lui puisqu'une extension des indications vient d'être validée en Europe et aux Etats-Unis : Cimzia peut convenir aux femmes en âge de procréer car il est le seul anticorps monoclonal qui puisse traiter ces maladies auto-immunes et qui ne traverse pas la barrière placentaire. Il ne se retrouve pas non plus, ou alors en quantités infimes, dans le lait maternel. " Grâce à cela, les patientes et leurs médecins ont une option de traitement supplémentaire, qui n'oblige plus à choisir entre avoir un enfant et traiter la maladie, se réjouit le patron d'UCB. C'est d'autant plus intéressant que l'on sait depuis longtemps que, quand la maman souffre d'une maladie auto-immune, la meilleure façon de s'assurer que sa grossesse se passe bien est que sa maladie soit contrôlée, que l'activité inflammatoire soit la plus basse possible. L'extension d'indication de Cimzia va leur offrir une solution qui n'existait pas. " Cette évolution vers les médicaments biotechnologiques (c'est-à-dire produits à partir de cellules animales ou végétales plutôt que d'éléments chimiques) se matérialise aussi à Braine-l'Alleud, avec la construction, en 2012, d'une usine bio-pilote de plus de 5.000 m2. Cet investissement de 65 millions d'euros permet à UCB de produire des médicaments biotechnologiques en recherche et développement. Il s'agit de productions à petite échelle mais à forte valeur ajoutée, dont la diversité exige une certaine flexibilité de la part du personnel. " Quatre-vingt- cinq pour cent de nos collaborateurs sur Braine exercent aujourd'hui un autre métier que celui qu'ils exerçaient en 2010. Cela atteste d'une remarquable capacité d'adaptation, souligne Cleo Ricci, responsable des opérations. Cela implique un important travail de formation continue et, au final, tout cela contribue à la robustesse de notre entreprise. " Il insiste sur " les effets en cascade " de tels investissements : il ne faut pas seulement découvrir la molécule, il faut ensuite mettre au point les procédés de réception par le patient (comprimé à avaler, injection, etc.) et, si tout le processus aboutit, anticiper le passage à la production à grande échelle. Ici aussi, il y a de l'innovation. UCB a mis au point le premier injecteur électronique pour des produits anti-inflammatoires. Il est actuellement en phase de test dans trois pays européens. Une première mondiale (Amgen a suivi quatre mois plus tard, la course est lancée), dont Cleo Ricci n'est pas peu fier. " Tout cela se fait à Braine, dit-il. Un cercle vertueux se crée. En 2010, une vingtaine de personnes travaillaient au développement biotechnologique. Aujourd'hui, ils sont plus de 300 ! " L'évolution est radicale : en 2010, UCB ne s'occupait quasiment pas de biotechnologie. Aujourd'hui, la moitié de ses projets relèvent de la biotech et la progression ne devrait pas s'arrêter là.