Bernard Delvaux, le patron de l'entreprise aéronautique wallonne Sonaca le soulignait voici quelques jours auprès de nos confrères de L'Echo : " Il faudra des mois, si pas un an, pour revenir aux cadences d'avant la crise ". Car des entreprises industrielles comme la Sonaca sont imbriquées dans une chaîne de valeur complexe qui, pour fonctionner, nécessite que chacun des acteurs redevienne opérationnel et que les clients reviennent sur le marché. Or, dans l'aéronautique, quelle compagnie survivra ? Et laquelle voudra renouveler sa flotte dans les mois qui viennent ?
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Bernard Delvaux, le patron de l'entreprise aéronautique wallonne Sonaca le soulignait voici quelques jours auprès de nos confrères de L'Echo : " Il faudra des mois, si pas un an, pour revenir aux cadences d'avant la crise ". Car des entreprises industrielles comme la Sonaca sont imbriquées dans une chaîne de valeur complexe qui, pour fonctionner, nécessite que chacun des acteurs redevienne opérationnel et que les clients reviennent sur le marché. Or, dans l'aéronautique, quelle compagnie survivra ? Et laquelle voudra renouveler sa flotte dans les mois qui viennent ? " Le point que met en évidence Bernard Delvaux de la Sonaca interroge en effet sur la capacité de rebond d'un certain nombre de secteurs, confirme Bernard Keppenne, chief economist de CBC banque. Le secteur aéronautique est un des exemples les plus frappants, parce qu'il y aura le plus de mal à redémarrer. Mais nous avons le même questionnement sur le secteur automobile aujourd'hui : on parle de chute de 60 à 70 % des immatriculations en Europe sur le mois de mars. Ce sont des statistiques totalement hallucinantes, qui incitent à une grande prudence. Nous voyons en Chine que la reprise économique est très lente, en raison de ces chaînes de valeur qui ont été complètement cassées et qui ne redémarrent pas encore aujourd'hui. Un autre élément pénalisant, ajoute Bernard Keppenne, est que les entreprises ont constitué pas mal de stocks. " Des stocks qu'il faudra écluser avant de penser à une reprise de l'activité. En outre, notre économie est le produit de secteurs bien plus interconnectés qu'on ne le pense. Quand le ministre-président flamand Jan Jambon, voici 15 jours, disait qu'il voulait voir davantage de monde au travail et pointait notamment le secteur de la construction, savait-il que ce secteur importe 76% des matériaux qu'il utilise, un pourcentage identique à celui des usines d'assemblage automobile du pays ? Les économistes d'ING Belgique ont publié une étude très intéressante qui montre bien à quel point les secteurs sont imbriqués les uns dans les autres. Ainsi, si la demande dans le secteur horeca diminue d'un million d'euros, l'effet total sur la production belge sera de 1,75 million. " Il faut comprendre que derrière l'horeca, il y a aussi le secteur du transport, les maraîchers, les livreurs, les brasseurs... toute une série d'autres secteurs dont l'activité dépend de l'horeca ", note Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux. Ce " multiplicateur " est même plus important encore dans la construction, où une diminution de la demande d'1 million se traduit au total par une baisse de 2,14 millions pour la production belge. Beaucoup de choses sont liées, et encore davantage dans une économie globalisée. " Nous sommes confrontés à un problème mondial, et les difficultés vont donc venir d'un peu partout ", poursuit Philippe Ledent. Des difficultés en amont, d'abord, parce que les entreprises auront du mal à s'approvisionner en " achats intermédiaires ", c'est-à-dire ce dont elles ont besoin, matières premières ou machines, pour poursuivre leurs activités. " Certains secteurs sont terriblement dépendants des importations, rappelle Philippe Ledent. L'automobile ou la construction, comme on l'a vu. Mais ailleurs aussi. Pour les agences de voyage, 71% des intrants, c'est-à-dire les éléments qui entrent dans le processus de production comme les chambres d'hôtel, les billets d'avion... sont importés. Ce pourcentage est de 68% dans la chimie, de 56% dans la métallurgie. Ce n'est pas tout. Les difficultés seront aussi en aval. Car une fois que l'on sortira du confinement en Belgique, cela ne signifiera pas que l'activité aura repris partout. Si un brasseur peut redémarrer sa production, il faut encore que la chaîne logistique suive, que les camions roulent, que les cafés soient ouverts, etc. De plus, les entreprises qui exportent sont dépendantes aussi de la réouverture de leurs marchés à l'étranger. Ces connexions entre secteurs en aval et en amont, en Belgique et à l'étranger, vont donc compliquer sérieusement le redémarrage, et allonger le délai avant de retrouver un véritable rythme de croisière. " Les blocages risquent donc de perdurer, résume Philippe Ledent, qui prend l'exemple d'Audi Forest. La chaîne d'assemblage est confrontée à un problème d'importation, puisqu'une grande partie des composants viennent de l'étranger, mais aussi à un problème interne à la Belgique, dû au confinement : l'arrêt de la demande intérieure. En effet, qui commande aujourd'hui encore une voiture et qui, lorsque le confinement sera levé, aura comme première réaction de s'acheter un nouveau véhicule ? De plus, la chaîne sera aussi confrontée à la question des exportations. Audi Forest produit des voitures électriques, destinées notamment au marché américain. Or, le développement de l'épidémie de coronavirus aux Etats-Unis est en décalage par rapport à ce qu'il se passe chez nous. Et, en raison des mesures prises qui sont différentes des nôtres, cette épidémie risque d'y durer plus longtemps... " " Je crois qu'on ne mesure pas encore pleinement la portée de ce qui est en train de se passer ", conclut Philippe Ledent. Tous ne logent cependant pas à la même enseigne. Les récentes levées de fonds réussies d'Iteos Therapeutics ou de Collibra montrent que tout n'est pas à l'arrêt. Des modèles d'affaires séduisent encore, malgré ces temps très troublés. La chimie, l'énergie, les télécommunications, le digital, la robotique et le secteur médical sont sans doute des activités qui pourraient assez vite sortir de crise, et ce pour diverses raisons. Bien évidemment, " la pharmacie et le secteur médical en général sont des secteurs phares aujourd'hui ", souligne Bernard Keppenne. " Il faut néanmoins être sélectif, embraye Alain Gérard, senior portfolio manager auprès de BNP Paribas Fortis. Des sociétés qui fournissent du matériel qui n'est pas prioritaire vont peut-être un peu souffrir, mais les budgets nationaux vont se réorienter vers le secteur et soutenir les laboratoires ou les entreprises actives dans le domaine sanitaire. " Quand on dit secteur pharmaceutique, nous pensons aux grands laboratoires. " Mais il y a aussi les plus petites entreprises, actives dans le diagnostic par exemple, qui vont bénéficier d'une demande accrue et de la volonté de réaliser davantage de contrôle à terme ", ajoute Olivier Fumière, analyste des risques crédits chez Belfius. La crise va remettre en cause une partie de nos modèles économiques. Et l'on voit dès aujourd'hui l'importance de disposer de solides réseaux de communication. " En cette période de confinement, les contacts physiques entre individus sont réduits mais les connexions numériques ont pris de l'importance et cette tendance se poursuivra, note ainsi Olivier Fumière. Les gagnants de la crise actuelle se trouveront sans doute dans les entreprises qui ont trait aux réseaux de communication. Des équipementiers comme Ericsson vont avoir du travail pour des années en aidant à passer à la 5G. " " Cette crise ne fait que renforcer les besoins en réseaux de communication ", confirme Xavier Timmermans, stratégiste auprès de BNP Paribas Fortis. On voit aussi, dans l'industrie, les inconvénients d'avoir des chaînes de valeur trop dispersées. " Les nouvelles technologies vont aussi pouvoir permettre une certaine forme de réindustrialisation en Europe. En robotisant les chaînes de production, nous pourrons avoir à peu près les mêmes coûts de production qu'en Asie ", ajoute Bernard Keppenne. Il y a aussi ces sociétés qui ont profité de la crise et qui pourront donc rebondir plus facilement. " Même si ce n'était pas leur volonté, les chaînes de grands magasins, mais aussi Amazon, Netflix, Proximus... ont bénéficié du thème 'rester à la maison' ", rappelle Alain Gérard. " La consommation de base, secteur non cyclique, devrait a priori évoluer favorablement après la crise, mais avec des nuances très importantes en fonction du positionnement de certaines entreprises, précise Bernard Keppenne. Une série de petites entreprises qui travaillent dans l'alimentaire mais dans des niches bien spécifiques sont cependant impactées lourdement aujourd'hui ", dit-il. Elles auront plus de mal à repartir d'un bon pied. Et puis, il y a aussi des activités qui sont certes affectées, mais dont les bilans sont suffisamment solides et les activités indispensables pour pouvoir réagir après la période de confinement. Ainsi, la chimie, note Bernard Keppenne, " devrait rebondir rapidement car le secteur va profiter de la baisse du prix du baril de pétrole et il trouvera moins de problèmes d'engorgement et de rupture de chaîne de valeur ". Les banques et le secteur pétrolier devraient redémarrer eux aussi rapidement. Certes, les taux bas et l'impact de la crise sur la qualité des portefeuilles de crédits vont affecter les banques. Mais ces dernières bénéficient aussi de l'aide des Etats et des banques centrales. " Dans ce contexte, le secteur bancaire a une très bonne capacité de résistance, d'autant que les banques ont été réformées et consolidées après la crise de 2008 ", observe Bernard Keppenne, qui ajoute que " les bilans sont très solides ". " Le secteur de l'énergie ( le secteur pétrolier, Ndlr) est entré très tôt dans la crise, observe Alain Gérard. Il a connu sur les marchés boursiers une baisse sans doute exagérée, suite au désaccord entre la Russie et l'Arabie saoudite, incapable de s'entendre sur une baisse de production. " Certes, le marché est donc aujourd'hui inondé de pétrole, mais ce n'est pas dans l'intérêt de la Russie, des Etats-Unis et de l'Arabie saoudite de laisser cette situation perdurer. " Nous sommes quasiment certains que les prix du pétrole vont remonter ", poursuit Xavier Timmermans, qui table sur un baril à 45-55 dollars à la fin de l'année. Mais au final, la capacité de rebond dépendra des caractéristiques propres à chaque entreprise : son modèle d'affaires, sa capacité de résilience, sa santé financière, sa réactivité, etc. KBC Securities a ainsi analysé les bilans et les comptes de résultats des entreprises cotées du Benelux, en posant une dizaine de questions : comment ont-elles réagi lors des crises précédentes ? Quelle est l'exposition de leur activité au Covid-19 ? Ont-elles beaucoup d'échéances à rembourser prochainement ? Quelle est la santé de leur bilan ? Ont-elles beaucoup de frais fixes ? Sont-elles sensibles à une annulation de leurs dividendes ? Etc. La banque a par ailleurs retenu un groupe de 11 sociétés qui " devraient aider les investisseurs à traverser la tempête ". Ces sociétés résilientes (AB InBev, ASMI, Barco, Basic-Fit, D'Ieteren, GrandVision, Hal, Kinepolis, Orange Belgium, UCB, WDP) font partie de secteurs très différents : optique, cinéma, microprocesseurs, immobilier, électronique, holding, brasserie, etc. Finalement, comme le disait Carlos Tavares, le patron de PSA, dans nos colonnes en mars dernier : en cette période darwinienne, les sociétés qui traverseront le mieux la crise seront celles qui auront le plus " d'estomac ".