Cela ressemble à une confrérie. Le tablier blanc, la concentration, le silence monacal. Saint Hugues au réfectoire des Chartreux, peint par Zurbaran en 1635. On exagère à peine. A la Maison des métiers d'art de Cartier, à la Chaux-de Fonds, dans le Jura suisse, la haute horlogerie est affaire de dévotion. C'est ici, dans une ancienne ferme du 18e siècle, qu'une équipe de sertisseurs, émailleurs, polisseurs et autres fines lames façonne religieusement des montres joaillières d'exception produites en série limitée ou en pièces uniques. Une quarantaine de personnes s'activent sur trois étages. Enfin, s'activer est un grand mot. Aucun signe de nervosité ne filtre chez ces compagnons qui ne lèvent que rarement les yeux de leur établi. Le compte à rebours a pourtant commencé. En ce début du mois de décembre, au moment de notre visite, il ne reste que quelques semaines pour peaufiner les pièces qui seront présentées au prochain Salon international de la haute horlogerie (SIHH) de Genève, la grand-messe de la profession qui se déroule du 14 au 17 janvier.
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Cela ressemble à une confrérie. Le tablier blanc, la concentration, le silence monacal. Saint Hugues au réfectoire des Chartreux, peint par Zurbaran en 1635. On exagère à peine. A la Maison des métiers d'art de Cartier, à la Chaux-de Fonds, dans le Jura suisse, la haute horlogerie est affaire de dévotion. C'est ici, dans une ancienne ferme du 18e siècle, qu'une équipe de sertisseurs, émailleurs, polisseurs et autres fines lames façonne religieusement des montres joaillières d'exception produites en série limitée ou en pièces uniques. Une quarantaine de personnes s'activent sur trois étages. Enfin, s'activer est un grand mot. Aucun signe de nervosité ne filtre chez ces compagnons qui ne lèvent que rarement les yeux de leur établi. Le compte à rebours a pourtant commencé. En ce début du mois de décembre, au moment de notre visite, il ne reste que quelques semaines pour peaufiner les pièces qui seront présentées au prochain Salon international de la haute horlogerie (SIHH) de Genève, la grand-messe de la profession qui se déroule du 14 au 17 janvier. Un rendez-vous majeur pour Cartier, comme pour la dizaine de marques historiques qui voient dans la foire helvète l'occasion de se surpasser. C'est lors de la grand-messe genevoise que la Ballon Bleu serti vibrant a été dévoilée pour la première fois en 2015. L'un des chefs-d'oeuvre issus de la Maison des métiers d'art. Elle illustre bien les enjeux esthétiques qui se trament à La Chaux-de-Fonds où la tradition horlogère se perpétue depuis plusieurs siècles. Commercialisée par Cartier pour la première fois en 2007, la Ballon Bleu est vendue en temps normal à partir de 4.500 euros. La version " serti vibrant " est d'un autre calibre, si l'on peut dire. Editée à quelques dizaines d'exemplaires pour un prix qui oscille entre 170.000 et 230.000 euros, elle a nécessité cinq ans de recherche. Le but ? Faire ce qui n'a jamais été fait. " Les objets horlogers sont souvent statiques dans leur ornementation, cette pièce a été pensée d'un point de vue strictement dynamique ", détaille Marc Kübler, directeur de la Maison des métiers d'art. Il tient dans la main le précieux prototype. Au moindre mouvement, une myriade de diamants logés dans le cadran se mettent à onduler sous la glace. Un enchantement pour les yeux, une prouesse sur le plan technique. " Le premier challenge a été de définir une vibration que l'oeil humain est capable de percevoir. Si la fréquence est trop élevée, on ne perçoit pas la vibration des diamants, si elle est trop faible, le rendu manque de vivacité. Une fois que l'on a défini la bonne fréquence il faut encore trouver le moyen de la reproduire techniquement. " Le pôle innovation, installé sous les combles de l'ancienne exploitation agricole, a longtemps tourné autour de la question. La solution viendra d'un matériau à mémoire de forme issu du milieu médical, suffisamment élastique pour reproduire le fameux effet vibrant, assez robuste pour résister à la vie quotidienne d'une montre bracelet. Car en dépit de leur finesse d'exécution et de leur coût, " ces pièces subissent les mêmes épreuves d'endurance qu'une Santos-Dumont traditionnelle ", ajoute Marc Kübler en référence à l'un des modèles phares de la marque, apparu à l'époque du célèbre pionnier de l'aviation et relancé en 1978. Le choix du bon matériau n'est pas la seule trouvaille des experts qui ont dû inventer de A à Z le mécanisme d'arrimage des pierres précieuses. Les 123 gemmes du cadran reposent sur d'invisibles micro-ressorts usinés au laser. Leur diamètre n'excède pas deux dixièmes de millimètres... Chaque année ou presque, les " mains pensantes " de Cartier s'ingénient à mettre au point des nouveaux procédés d'ornementation ou à en réhabiliter d'anciens. L'innovation consiste parfois à explorer le passé. C'est ce qui s'est passé avec la granulation d'or, un savoir-faire porté à son plus haut degré de sophistication en Etrurie il y a 2.500 ans. La marque s'est mise en tête d'égaler son lointain modèle. Non sans mal. La technique repose sur la fabrication de microbilles à partir de fils d'or découpés et chauffés à la flamme puis assemblés un à un sans brasure. Pour percer le secret de la granulation, aussi enviable que celui de la fleur rouge des hommes dans Le Livre de la Jungle, Cartier a sollicité le Musée du Louvre. L'institution est connue pour posséder une importante collection d'objets étrusques. " Dans les sous-sols du Louvre, nous avons eu à notre disposition un accélérateur de particules qui permet de sonder la matière à l'échelle moléculaire, se remémore Marc Kübler. Cela nous a permis de découvrir les composants chimiques qui étaient utilisés à l'époque et de comprendre le processus de fabrication. " L'analyse conclura à l'utilisation d'une pierre calcaire chauffée au charbon de bois afin d'abaisser le point de fusion du métal jaune. Les expériences autour de la granulation seront menées à huis clos avant d'être révélées au public en 2013 lors du Salon de Genève avec une montre Rotonde somptueusement ornée d'une tête de lion. Chaque métier ressuscité est une victoire contre l'oubli. Et une démonstration d'excellence. Le lancement de la montre Rotonde avec sa décoration de tortue en mosaïque de pierres en 2011 au prix de 123.000 euros, compte parmi les tours de force de Cartier. Autant que la technique du métal flammé avec ses mille et une nuances de couleurs obtenues par échauffement de la matière portée à incandescence grâce à l'utilisation de chalumeaux miniatures... Si l'appellation Maison des métiers d'art est aujourd'hui convoitée par tous les grands acteurs du luxe, de Chanel à LVMH pour prendre les derniers arrivés, le label en est encore à ses débuts quand Cartier inaugure son espace en 2014. L'idée ? Centraliser en un lieu unique ses savoir-faire élevés au rang de patrimoine immatériel. Mais la question n'est pas que géographique. Elle concrétise aussi l'intégration verticale voulue par la marque horlogère. En clair, plutôt que de confier l'ornementation de prestige uniquement à des " assembleurs " extérieurs comme par le passé, Cartier va petit à petit embaucher des artisans premium chargés de redonner du faste aux pratiques qui se sont raréfiées, voire volatilisées. Mais où les accueillir ? Dans un premier temps, ce sera la nouvelle manufacture de La Chaux-de-Fonds, un site de production ultra-moderne, enfoui à mi-hauteur dans le vallon, ouvert en 2001. Une période qui marque le retour du sertissage ou les premiers essais autour de l'émail, une technique quasi disparue des radars. Quand en 2012, Cartier fait l'acquisition d'une ancienne exploitation agricole à 50 mètres de sa manufacture, la marque se dit qu'elle tient l'écrin rêvé. Une agence d'architecture de la région transforme la bâtisse rurale, située à 1.000 m d'altitude, en un décor à la fois contemporain et rustique, où les baies vitrées côtoient les poutres apparentes. " Nous avons conçu ce lieu dans une ambiance chaleureuse et accueillante afin que nos invités se sentent comme à la maison ", précise la direction. Par invités, comprendre les meilleurs clients de Cartier. A la manière de Rolls-Royce qui entrouvre exceptionnellement les portes de son usine de Goodwood à ses meilleurs acheteurs. Chaque étage de la Maison est dédié à un savoir-faire particulier. Au premier niveau, sont réunies les opérations de sertissage. Le jour de notre passage, une jeune femme travaille sur une décoration de panthère qui viendra habiller un cadran. Sa main gauche tient fermement le boulet, un système de fixation qui tourne à 360 degrés pour faciliter la pose des pierres précieuses, tandis que sa main droite rabat de minuscules griffes de métal destinées à maintenir les gemmes. Les doigts sont arcboutés sur une onglette, un outil métallique qui ressemble à un petit burin. " Le sertissage demande de la force, reconnaît l'artisane. Le plus délicat, c'est la pose de l'oeil qui se fait toujours avec une émeraude et qui peut facilement casser. " Un geste malencontreux et la pierre, réputée fragile, risque de voler en éclats. Lorsque l'incident, rarissime, se produit, ce n'est pas le coût de la gemme verte qui contrarie le plus l'employeur mais la prise potentielle de retard sur une commande... Pour éviter toute perte de temps, chaque projet est accompagné d'un dossier de fabrication d'une cinquantaine de pages qui contient la fiche technique et les plans de montage. Une volumineuse carte d'identité qui passe de main en main et prend parfois le chemin du troisième étage où l'on croise Charles, le seul marqueteur de l'établissement. Il réalise des motifs animaliers à partir de feuilles d'or, de fleurs ou de brins de paille qu'il colore dans un poêlon rempli de sable porté à très haute température... L'artisanat de pointe a aussi ses systèmes D. En face, Sophie, sept ans de maison, fait partie des émailleuses. Pinceau au bout du pouce et de l'index, elle s'attelle à composer une tête de félin. A l'aide de son microscope, elle dépose une pâte de couleur dans une minuscule alvéole métallique d'un dixième de millimètre. " La difficulté, c'est que les émaux ont tous une composition différente qui ne va pas forcément avoir la même réaction au moment de la cuisson. Et c'est quand on passe la pièce au four, au moment où la matière se fige et que les couleurs ressortent, que l'on découvre le résultat. A ce stade, on ne peut plus rien modifier. Du coup, on se remet en mode expérimental à chaque fois. " Confrontée à une concurrence de plus en plus grande sur le créneau des montres joaillières, la Maison des métiers d'art de Cartier compte également sur son staff innovation du dernier étage, composé actuellement de six personnes, pour repousser les limites du faisable et du raisonnable. L'impression 3D est évidemment l'objet de toutes les attentions. " Nous poursuivons les essais autour de la fabrication additive mais les résultats ne sont pas encore satisfaisants, note le directeur. Ce ne sont pas les machines qui posent problème mais la granularité de la poudre qui ne permet pas d'atteindre le niveau de finition que nous souhaitons. D'ici quelques années, la technique sera au point. Cela nous permettra d'aller là où on n'est jamais allés. "Antoine Moreno