"Le succès, c'est d'aller d'échec en échec sans perdre son enthousiasme ", a écrit Winston Churchill. L'homme d'Etat britannique parlait d'expérience et qui sait si, sans les multiples échecs qu'il a essuyés au long de sa carrière, il aurait accumulé les ressources pour triompher aux côtés des Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
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"Le succès, c'est d'aller d'échec en échec sans perdre son enthousiasme ", a écrit Winston Churchill. L'homme d'Etat britannique parlait d'expérience et qui sait si, sans les multiples échecs qu'il a essuyés au long de sa carrière, il aurait accumulé les ressources pour triompher aux côtés des Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale. On ne retient souvent d'un parcours professionnel que les réussites et pas les échecs. Or les seconds nous façonnent peut-être davantage que les premiers. Ils peuvent même, voire doivent, être valorisés selon certains auteurs qui, sans les promouvoir, leur rendent quelque part justice. C'est le cas du philosophe Charles Pépin qui, en 2017, s'est penché dans un livre sur les vertus de l'échec (*) ou encore de l'essayiste Idriss Aberkane qui déclare sur YouTube que " l'échec est un diplôme " et que " si vous n'avez pas ce diplôme, ne créez jamais une boîte ". Depuis toujours, l'échec est valorisé outre-Atlantique et surtout dans l'économie numérique où l'on peut assez facilement multiplier les expériences et les créations d'entreprises. Et donc les échecs mais aussi les succès. Ce n'est pas un hasard si la première de ces grandes conférences internationales sur l'échec s'est tenue à San Francisco. Lors de ces failcon ( fail pour échec et con pour conférence), qui se sont multipliées depuis, des entrepreneurs mais aussi des sportifs viennent témoigner sur ce qu'ils doivent à leurs échecs et comment ces erreurs les ont amenés à trouver l'idée qui a fait leur succès. Comme le pointe Charles Pépin, " certains théoriciens américains vantent le fail fast, voire le fail fast, learn fast, pour souligner le caractère vertueux de ces échecs rencontrés tôt ". Même s'il ne faut pas idéaliser pour autant ce modèle de la Silicon Valley, il est clair qu'il percole doucement dans les mentalités européennes, dans l'ensemble plus frileuses en matière d'entrepreneuriat et de prise de risque que les Etats-Unis. Toutefois, aujourd'hui, les entrepreneurs hésitent moins à évoquer les difficultés et les échecs qui ont jalonné leur parcours. Surtout si ce dernier a été, au final, couronné d'une réussite. Ainsi, le fondateur du site de rencontres Meetic, Marc Simoncini, soulignait récemment dans nos colonnes ( Trends-Tendances du 3 janvier 2019) que " l'échec est extrêmement important parce que peu d'entrepreneurs sont arrivés à faire quelque chose sans avoir échoué préalablement un bon nombre de fois. L'échec, c'est ce qui vous forme, ce qui vous apprend, ce qui vous endurcit. Sauf pour certains petits génies qui créent leur première boîte et obtiennent directement un énorme succès, il faut passer par l'échec, le subir. La vérité derrière les belles histoires d'iFrance, de Meetic, etc., ce sont toutes les difficultés, les échecs, les combats et les déceptions. C'est ça le vrai parcours d'un entrepreneur. Et puis, un échec, en réalité, ce n'est pas un échec mais une leçon... à condition que l'on recommence. Pour être un entrepreneur, il faut surtout une qualité : la résilience. Elle est commune à tous les entrepreneurs. Pour réussir, il faut pouvoir se relever et repartir ". Il n'est peut-être pas étonnant que cette " culture de l'échec " soit valorisée dans le monde des nouvelles technologies où l'on retrouve souvent des scientifiques. Or, qu'est-ce que la science sinon une succession d'essais et d'erreurs ? Et c'est en éliminant ces dernières qu'elle progresse. Comme aimait à le dire Thomas Edison, " je n'ai pas échoué des milliers de fois, j'ai réussi des milliers de tentatives qui n'ont pas fonctionné ". On peut ajouter cette réflexion d'Albert Einstein : " Une très grande série de succès ne prouve aucune vérité, quand l'échec d'une seule vérification expérimentale prouve que c'est faux ". Derrière chaque échec, il y a une prise de risque. Mais sans prise de risque, il n'y a pas d'innovation. Pour Jean-Luc Maurange, CEO de CMI, " innover, c'est assumer la possibilité de l'échec. Entreprendre, c'est aussi prendre le risque d'échouer. Nous lançons en ce moment notre incubateur et accélérateur de start-up. Tout le monde sait que le taux de réussite est de moins de 20%. Cela n'a pas freiné plus de 100 collaborateurs de CMI à se lancer dans l'aventure. Il ne faut donc pas considérer l'échec comme une menace et une sanction qui brident les volontés et les énergies, mais comme un risque (qu'il faut bien entendu identifier et limiter autant que faire se peut) que l'on accepte de courir. 'Courir un risque' : quelle belle expression ! Je la préfère à 'essuyer des échecs'". On ne peut, en effet, pas dissocier l'échec du risque. Mais l'aversion au risque reste relativement forte en Belgique et explique, pour une large part, pourquoi nous manquons cruellement d'entrepreneurs. Surtout si l'on nous compare avec les Etats-Unis mais également avec des pays comparables en taille. Selon Jacques Bughin, directeur du McKinsey Global Institute, " l'équation risque-rendement n'est pas nécessairement la cause d'un taux plus faible d'entrepreneuriat en Belgique. Il est vrai que le risque de marché est large - le taux d'échec est de 45% pour les nouvelles entreprises qui meurent après cinq ans en Europe, mais il est plus élevé aux Etats-Unis (60%). Quant à la capacité d'avoir un rendement attractif, les marchés sont en effet fragmentés en Europe et le volume de venture capital par citoyen est plus faible que, par exemple, aux Etats-Unis, impactant le boom entrepreneurial. Mais Israël, la Suisse ou la Suède affichent de très bons track records en termes d'entrepreneurs qui ont réussi dans les affaires sans pour autant avoir la chance d'opérer dans des marchés de la taille des Etats-Unis. La raison est que ces pays se sont spécialisés dans des industries en forte croissance ( advanced manufacturing, Internet, biotechnologies, etc.) et qu'ils ont développé des écosystèmes forts coopérant entre industries, universités, support financier public sans oublier les incitants fiscaux. " Jacques Bughin délivre quelques statistiques dans la foulée pour étayer son propos : le taux d'entrepreneurs s'élève à 7% en Europe pour 13% aux Etats-Unis en 2017 (mais il chute outre-Atlantique et, bonne nouvelle, il grossit en Europe). En Israël, le taux est de 12% alors qu'il est de moitié en Belgique, à 6%. En Belgique, 52% des gens ont une perception positive de l'entrepreneuriat contre 60% en Europe et 65% aux Etats-Unis. Il en déduit que, parmi les personnes qui pensent que c'est intéressant, 20% de la force de travail s'essaie à l'entrepreneuriat aux Etats-Unis contre 11,5% en Belgique. En Israël, plus de la 25% de la force de travail planifie de lancer son entreprise. Baignée depuis toujours dans les nouvelles technologies, la génération Z (née autour de l'an 2000) prend-elle davantage de risques entrepreneuriaux que ses devancières ? " Pas nécessairement, répond Jacques Bughin. Mais le contexte le permet et cela se voit bien dans le secteur numérique où la densité de firmes en intelligence artificielle est aussi large qu'aux Etats-Unis. Certes, la Belgique et l'Europe sont à la traîne car la spécialisation des secteurs est surtout orientée B to B. La nouvelle génération n'est pas décomplexée face à l'échec car le risque persiste et l'aversion au risque est importante. Même si beaucoup aiment les slogans du type failright, failfast, learn from failure, le risque reste clé. Ce qui a changé, c'est qu'il s'est diversifié. La possibilité de croître est plus rapide vu l'essor technologique du numérique. Ce secteur offre une haute possibilité de disruption rentable, mais pas pour tous. Finalement, le risque d'un mauvais modèle reste large et le mythe selon lequel 'y a qu'à y aller' est loin d'être vrai. L'entrepreneuriat reste compliqué. Un entrepreneur travaille davantage, mais estime que c'est très valorisant ( 80% des fondateurs préfèrent en effet prendre des risques, Ndlr). " Pour Jean-Luc Maurange, la jeune génération qui intègre CMI " a toujours une très grande volonté de réussir et de succès, d'ailleurs souvent plus immédiat et rapide. Mais elle est aussi sûre que sa vie professionnelle sera faite de plusieurs expériences, dans plusieurs entreprises et que donc il sera possible de repartir et de rebondir. Ils auront plusieurs chances dans plusieurs vies ". Dans le même temps, il confirme que les managers, à l'instar des entrepreneurs, ne parlent pas plus facilement de leurs échecs aujourd'hui que par le passé. " Cela reste difficile, confie-t-il. Nous n'évoluons pas encore dans une culture anglo-saxonne. Mais si le sentiment est que tout a été fait pour réussir, alors oui, l'entreprise l'admet davantage. Les retours d'expérience sont devenus des outils clés dans les démarches de progrès afin d'analyser nos échecs ou semi-réussites dans une démarche pédagogique. Dans le but de comprendre, et si possible corriger, pas dans un souci de culpabiliser. Et enfin, tout doit rester collectif. On ne peut pas admettre que, forcément, la réussite serait collective et l'échec individuel. On gagne ou on perd ensemble. " Si le taux d'échec des nouvelles entreprises est relativement élevé à cinq ans, ce risque n'est pas excessif. Il l'est bien davantage pour les nouveaux produits de grande consommation lancés sur le marché (75%). " C'est bien pourquoi, je réitère que le risk return privé est attractif pour l'activité entrepreneuriale, pointe Jacques Bughin. Et cela l'est encore davantage du point de vue macroéconomique car on a un large effet de débordement sur l'économie. Par exemple, la moitié du 1% des hommes les plus riches sont des entrepreneurs mais ils ne capturent qu'entre 4 et 5% de la valeur des marchés qu'ils ont créés ou 25% de l'économie selon les calculs du récent prix Nobel d'économie, William Nordhaus. Donc, il nous faut des entrepreneurs. " Et pour ce faire, le directeur du McKinsey Global Institute préconise notamment de comprendre et changer la perception exagérée des risques que pourrait nourrir l'entrepreneur ou encore de capitaliser sur les succès engrangés en profilant et assurant la croissance des gazelles surtout si elles créent de l'emploi et de nouveaux écosystèmes. " Il convient également d'avoir la possibilité d'arrêter rapidement si un risque se matérialise, de sorte que les conséquences sont faibles ( fail fast). Ce risque pourrait être collatéralisé par des produits financiers, ce que les venture capitalists et autres banques commencent à faire dans le numérique. " " On apprend peu par la victoire, mais beaucoup par l'échec ", dit un proverbe japonais. C'est bien là une vertu de l'échec : apprendre de ses erreurs afin de ne pas les répéter et progresser. Dans le livre qu'il a consacré à l'échec, Charles Pépin rapporte les propos confiés par un chef d'entreprise : " Quand un de mes collaborateurs se plante une fois, je lui dis bravo, mais s'il se plante une deuxième fois de la même façon, je lui dis que c'est un con ". Autant l'entrepreneur doit prendre le risque de se tromper, autant le patron doit accepter que ses employés puissent également se tromper. C'est ce qui permettra à l'entreprise d'innover et de progresser. L'important est ensuite de pouvoir rebondir et se relancer dans de nouveaux projets. Mais il faut également être capable de pouvoir stopper à temps, comme un sportif qui anticipe le claquage. " Il faut éviter que la persévérance qui est positive ne se transforme en obstination qui est négative ", confie Eric Vanden Bemden, coordinateur du programme reSTART de Beci qui accompagne les entrepreneurs en rebond. Aujourd'hui, si l'échec n'est pas encore reconnu comme un diplôme comme aux Etats-Unis, il est de plus en plus accepté, pour autant que l'entrepreneur ait appris de celui-ci. Afin de prouver à de futurs investisseurs que son potentiel de créateur, loin d'avoir été entamé, n'en est que plus prometteur pour transformer l'échec passé en futur succès.