Pourquoi l'appelle-t-on le Bel20 ? Notre graphique sur la " belgitude " des 20 plus grandes entreprises cotées à Bruxelles (en page 20) est éloquent : seules cinq d'entre elles affichent un actionnariat connu majoritairement belge et, à l'autre bout de l'échelle, neuf n'ont pas 10% d'actionnaires belges. Notre économie est-elle définitivement rangée sous d'autres pavillons nationaux ? Comme souvent, la réponse mérite des nuances. A commencer par une nuance boursière fondamentale. Une part significative des actions de ces 20 entreprises sont détenues par des petits actionnaires, par nature anonymes mais parmi lesquels il serait logique de retrouver pas mal de citoyens belges. Certes, ils ne se déplacent pas forcément aux assemblées générales et ne pèsent aucunement sur les choix stratégiques, mais à tout le moins, ils permettent de conserver une partie des dividendes dans le pays.

Plus les entreprises génèrent de l'emploi, plus vous aurez de chances que leur contrôle soit étranger. " - David Van Den Abbeel (Crisp)

La deuxième nuance concerne la taille des entreprises. L'essentiel du tissu économique belge est constitué de PME familiales qui n'ont rien à voir avec la Bourse et les actionnaires étrangers. Notre économie repose donc bien sur une assise belgo-belge consistante. Mais nuance dans la nuance, " plus les entreprises sont grandes, plus elles génèrent de l'emploi et plus vous aurez de chances que leur contrôle soit étranger ", résume David Van Den Abbeel, coordinateur du secteur Economie au Crisp qui, à ce titre, suit de près l'évolution de l'actionnariat des entreprises wallonnes. Quand l'une d'entre elles décide de quitter le pays, on l'a vu avec Caterpillar, l'impact est alors très fort.

Enfin, la troisième nuance concerne le profil des investisseurs. " Quand vous attirez un fonds d'investissement qui cherche juste à diversifier son portefeuille, l'impact économique de la perte de contrôle est minime, poursuit David Van Den Abbeel. En revanche, quand il s'agit d'une entreprise avec une vision globale et des produits à vendre, elle choisit ses lieux d'implantation en fonction de plans stratégiques qui ne dépendent guère de la Belgique. Les conséquences économiques, notamment sur l'emploi, peuvent alors être très importantes. " Dans les deux sens : il y a certes eu des délocalisations (on ne va pas vous citer Caterpillar à chaque paragraphe) mais, sans ces grandes entreprises mondiales qui ont misé sur notre pays, le secteur logistique belge ne serait pas aussi florissant, précise le chercheur du Crisp en citant l'aéroport de Liège et le parc indus- triel de Mouscron. Sans interventions étrangères, l'industrie sidérurgique aurait vraisemblablement été gommée de la carte belge. Certes, elle n'a plus son lustre d'antan mais les capitaux français, indiens ou russes ont permis de maintenir un certain niveau d'activité, plusieurs milliers d'emplois et de reprofiler les unités vers des productions à haute valeur ajoutée. Et l'on vous parle par ailleurs de l'apport des géants de la pharma, parfois présents chez nous depuis plus de 50 ans, dans le développement de cet écosystème très performant.

L'ancrage belge, un choix politique

David Van Den Abbeel (Crisp) © PG

" Pour faire vivre l'économie, il n'y a pas 10.000 solutions, reprend David Van Den Abbeel. Avec la globalisation de la finance et la concurrence entre les territoires, la question des prises de contrôle par des sociétés étrangères touche toutes les régions d'Europe. Il n'y a plus de barrières, même symboliques. " Certains pays tentent d'en remettre. Koen Van Loo, le président du comité de direction de la SFPI (société d'investissement du gouvernement fédéral), relève ainsi que l'Allemagne et les Pays-Bas ont élaboré des procédures juridiques qui permettent de bloquer, ou à tout le moins de baliser, la reprise d'intérêts jugés " stratégiques " par des capitaux étrangers. " Il y a peut-être des leçons à en tirer pour notre pays ", dit-il.

Nous sommes montés dans le capital d'IBA avec l'objectif explicite de contribuer à garder l'entreprise en Belgique. " - Koen Van Loo (SFPI)

Sans aller jusqu'à cette extrémité, il existe cependant des formules pour tenter d'ancrer durablement les sociétés sur le territoire national. La plus évidente est de continuer à leur proposer ce dont elles ont besoin, c'est-à-dire de la main-d'oeuvre compétente, des incitants fiscaux, des terrains ainsi qu'une situation politico-réglementaire stable et lisible. " Sur ce dernier plan, la Belgique a perdu des points ces dernières années, souligne Vincent Delcorps, historien, professeur invité à l'UCLouvain et à l'Ihecs et coauteur du livre Que sont devenus nos fleurons nationaux ? Nous avons pu le vérifier avec le Brexit : Bruxelles ne récolte que des miettes face à Francfort et Amsterdam. " Cet élément est toutefois compensé par la présence des institutions européennes et la situation géographique favorable qui continuent d'attirer nombre d'investisseurs.

Le rôle des fonds d'investissement publics

Koen Van Loo (SFPI) © BELGA IMAGE

Les fonds d'investissement publics apportent aussi un arrimage intéressant. Ils sont là, avec les fonds dédiés des universités, pour le lancement des spin-off et autres entreprises innovantes. " Ce modèle de premier niveau est très performant et il intéresse de plus en plus de pays étrangers, assure Koen Van Loo (SFPI). C'est ensuite, quand on veut faire grandir ces entreprises et qu'il faut des tours de table de 20-30 millions, que cela devient compliqué. " La SFPI tente de combler cette lacune avec le Belgian Growth Found, lancé le mois dernier. Elle investit en outre de plus en plus, comme ses homologues régionales, dans des fonds internationaux actifs en Belgique. " Il est dommage que la Belgique n'ait pas investi dans un fonds souverain comme la Norvège ou le Danemark, ou un fonds de pension comme les Pays-Bas, regrette Vincent Delcorps. Ces fonds ont un effet de levier bien plus important. Un puissant outil public eut été bien utile à l'époque de l'OPA sur la Générale de Belgique. "

Les sociétés publiques d'investissement jouent partiellement ce rôle en accompagnant aussi des grandes entreprises innovantes. " Nous sommes, par exemple, montés dans le capital d'IBA avec l'objectif explicite de contribuer à garder l'entreprise en Belgique, ajoute Koen Van Loo. C'est peut-être symbolique mais la présence d'acteurs publics fait réfléchir ceux qui pourraient envisager des reprises plus agressives. Nous jouons notre rôle mais nos moyens ne sont pas illimités. Nous ne pourrions pas ancrer ABInBev. " Mais faut-il ancrer une telle brasserie ? En dépit de l'évolution de son actionnariat, elle a maintenu son centre de décision à Louvain et mise bien entendu sur la réputation de la bière belge à travers le monde. " C'est un peu comme les Qataris ou d'autres qui rachètent des clubs de foot, glisse Frédéric Druck (Essenscia Wallonie-Bruxelles). Cela reste la même équipe, dans la même ville. L'important, ce n'est pas le détenteur du capital. " Et de citer une série de leaders de la chimie mondiale fermement implantés en Belgique, les Solvay, Tessenderloo, Recticel, Ravago...

Vincent Delcorps (UCLouvain et Ihecs) © PG

Dans les choix d'investissement de la SFPI, il y a aussi les enjeux stratégiques. C'est pour cela qu'elle détient 25% de Brussels Airport ou qu'elle a pris l'an dernier une participation dans Euroclear (2%), un élément clé pour tout le secteur financier belge. " Nous venons avec un message de long terme et de développement de l'activité en Belgique, confie Koen Van Loo. Nos partenaires respectent ce message. Beaucoup mieux, en fait, que s'il émanait d'un investisseur privé. Ils comprennent nos objectifs et en tiennent compte. " La stratégie dépasse les enjeux purement économiques. " Dans une négociation diplomatique, un chef d'Etat qui représente trois grandes banques internationales et quelques puissants groupes industriels aura plus de poids que celui qui n'a pas de grande société derrière lui ", souligne Vincent Delcorps. Les chiffres ne disent pas tout, la dimension symbolique joue un rôle important. Quand un ministre belge de l'Energie doit discuter avec Electrabel ou avec Engie, ce n'est pas tout à fait la même chose."

"Dans une négociation diplomatique, un chef d'Etat qui représente de puissants groupes industriels aura plus de poids que celui qui n'a pas grand-chose derrière lui." - Vincent Delcorps (UCLouvain et Ihecs)

Le patriotisme dans un Etat de plus en plus décentralisé

L'historien précise toutefois que le paysage économico-politique belge est marqué par une forte segmentation. Le brassage entre l'économique et le politique, très visible par exemple en France, n'existe guère chez nous. Sur le plan des conflits d'intérêts et des renvois d'ascenseur, c'est sans doute très bien. Mais cela n'aide pas au patriotisme économique. " Cette fragmentation entre les secteurs, les piliers, les communautés nationales, c'est la toute grosse faiblesse de la Belgique, dit-il. Comment voulez-vous mener une politique nationale forte, une mobilisation pour la défense des intérêts, quand les réformes de l'Etat délèguent de plus en plus de compétences vers les entités fédérées ? " Pour Vincent Delcorps, ce n'est peut-être pas une simple coïncidence si le rachat de Côte d'Or survient peu après la troisième réforme de l'Etat... La division communautaire affecte le nationalisme économique. Notre tableau montre que Colruyt est la plus belge des entreprises du Bel20. Mais le distributeur a-t-il envie de jouer cette carte nationale, au risque d'apparaître comme insuffisamment flamand ? " Le patriotisme économique, c'est surtout au niveau régional qu'il a été brandi, encore récemment par Paul Magnette quand il était ministre-président, poursuit Vincent Delcorps. KBC et Argenta ont aussi joué assez fort la carte flamande par opposition, à l'époque, à une Générale jugée très belgicaine et francophone. "

Déterminer la nationalité de ces entreprises n'est pas simple, entre la localisation des emplois et du siège social, entre la nationalité des actionnaires et du CEO. " Avoir un actionnaire belge n'est pas une fin en soi, explique Vincent Delcorps. Albert Frère ne jouait quasiment jamais la carte de l'ancrage belge (cela lui fut d'ailleurs reproché) au contraire, par exemple, d'une famille comme Solvay. " A l'inverse, bien qu'appartenant à une société française et dirigée par un Français, CMI s'affirme résolument comme belge et même wallonne, au point de reprendre l'appellation d'origine de John Cockerill. " Quand le chocolat Côte d'Or a été racheté dans les années 1980 (il est désormais au sein du groupe Mondelez), les repreneurs ont eu l'intelligence de continuer à jouer la carte belge, poursuit Vincent Delcorps. Cela a une valeur en Belgique et à l'étranger, quels que soient les actionnaires de la société. Si ING investit autant dans le sponsoring des Diables Rouges, c'est bien pour cette image nationale, pour ne pas se mettre le grand public, les clients, à dos alors que l'actionnariat de la banque n'a plus grand-chose de belge. "