Jeudi 9 juin 2022, musée de l'Hermitage, à Amsterdam. La date et le lieu resteront à tout jamais dans les annales de la finance européenne. Ce jour-là, à l'issue d'une réunion du Conseil des gouverneurs exceptionnellement délocalisée dans la cité néerlandaise, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, a confirmé qu'il serait mis fin dès le 1er juillet aux rachats d'actifs. Et surtout que les taux directeurs de l'institut basé à Francfort seraient relevés de 25 points de base (0,25%) lors de sa prochaine réunion, le 21 juillet. Avant sans doute une autre hausse de 0,5% en septembre, "si les perspectives d'inflation à moyen terme persistent ou se détériorent", indique la BCE dans son communiqué de presse du 9 juin.
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Jeudi 9 juin 2022, musée de l'Hermitage, à Amsterdam. La date et le lieu resteront à tout jamais dans les annales de la finance européenne. Ce jour-là, à l'issue d'une réunion du Conseil des gouverneurs exceptionnellement délocalisée dans la cité néerlandaise, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, a confirmé qu'il serait mis fin dès le 1er juillet aux rachats d'actifs. Et surtout que les taux directeurs de l'institut basé à Francfort seraient relevés de 25 points de base (0,25%) lors de sa prochaine réunion, le 21 juillet. Avant sans doute une autre hausse de 0,5% en septembre, "si les perspectives d'inflation à moyen terme persistent ou se détériorent", indique la BCE dans son communiqué de presse du 9 juin. Certes, la décision était largement attendue. Et depuis longtemps. Car cela fait maintenant 10 ans, depuis 2011, que la finance ne suit plus la logique de nos parents et grands-parents. A l'époque, la crise de la dette s'amorçait, menaçant des pays comme la Grèce et le Portugal. S'en suivirent des années de politique monétaire dite "non conventionnelle", mise en oeuvre par Mario Draghi, arrivé à la présidence de la BCE en novembre 2011 avec la détermination de sauver la zone euro par tous les moyens. Un chapitre de 11 années marquées par des taux bas, voire négatifs, que Christine Lagarde vient donc refermer. En français dans le texte, la planète finance ne marchera bientôt plus sur sa tête. Si tout va bien, il ne faudra plus payer pour placer son épargne ou recevoir de l'argent pour emprunter. Bonne nouvelle pour le secteur bancaire européen. Avoir des taux d'intérêt un peu plus normaux sera l'occasion de prêter un peu plus cher aux particuliers et aux entreprises et surtout en dégageant de meilleures marges. "Alors qu'elles vont bientôt être débarrassées de la pénalité sur les dépôts, les banques peuvent espérer de meilleurs revenus, confirme Eric Dor, professeur à l'IESEG de Lille. Toutes les études montrent en effet que, sur une longue période, une hausse des taux augmente le revenu net d'intérêt des banques, qui est une composante essentielle de leurs bénéfices." Petit bémol toutefois à ce facteur d'optimisme: l'impact peut s'avérer négatif à court terme pour certains avant d'être positif pour tout le monde. Une banque transforme en effet des échéances. Pour faire simple, elle emprunte à court terme pour prêter à long terme: elle collecte des dépôts d'épargne ou emprunte à court terme sur le marché interbancaire pour octroyer des crédits hypothécaires ou d'investissement sur des durées plus longues. "Quand les taux montent, cela se répercute donc tout de suite sur le financement du passif de la banque, indique Eric Dor. Par contre, en tout cas pour les actifs à taux fixe, l'augmentation de taux d'intérêt ne concerne que les nouveaux prêts puisque les anciens gardent le taux auquel ils avaient été accordés. Ce n'est que progressivement que le taux moyen sur l'actif, c'est-à-dire le portefeuille de crédits, va progresser. Pour certaines banques, l'augmentation sur le passif peut même dépasser temporairement l'augmentation des recettes de taux sur l'actif." De fait, cette mécanique taux fixe/taux variable dépend beaucoup de chaque banque. La situation peut aussi être fort différente d'un pays à l'autre. "Au Portugal par exemple, les prêts à taux variables sont fort répandus. Ils se montent même à 95% pour les prêts hypothécaires. Une banque portugaise est donc tout de suite gagnante en cas de de hausse des taux", illustre Eric Dor. N'empêche: face à cette nouvelle donne, il n'a pas fallu attendre longtemps pour voir notre marché bancaire commencer à frémir. Ainsi, ING Belgique a annoncé qu'à partir de septembre prochain, la banque ne fixerait plus de montants maximum sur les comptes d'épargne réglementés et cesserait d'appliquer un taux d'intérêt négatif sur les dépôts de plus de 250.000 euros. "La politique monétaire a exercé de terribles contraintes sur la capacité des banques à être attractives vis-à-vis des épargnants, ne pouvant pas se permettre d'être généreuses à cause de la pénalité imposée par la BCE sur les liquidités excédentaires déposées chez elles par les banques commerciales, note Eric Dor. Ces dernières ont davantage joué la carte du crédit bon marché. Elles ont pu faire du marketing attractif pour les emprunteurs en vantant les taux exceptionnellement bas. Par contre, pour les épargnants, elles ont dû canaliser leurs dépôts vers des produits de placement collectif à risque, sur lesquels elles reçoivent des commissions." Voir les taux remonter devrait donc être aussi l'occasion pour certains de redorer leur blason auprès des épargnants, alors que la plupart des banques du pays ont déjà commencé à relever leurs taux hypothécaires. Cette nouvelle situation n'est cependant pas sans risque. Outre la mécanique de taux mentionnée plus haut, la normalisation de la politique monétaire de la BCE arrive à un moment bien incertain pour l'économie européenne. "Si une hausse de taux est un facteur d'optimisme, il faut mettre cela en balance avec une série de facteurs potentiellement négatifs, souligne Eric Dor. Le premier de ces éléments négatifs, c'est le ralentissement de l'activité économique, voire une récession, ce qui contracte toute l'activité bancaire dans son ensemble. En banque de détail, le volume de prêts peut se réduire, les banques perdent en quantité ce qu'elles gagnent en marge. En banque d'investissement, les opportunités de montages d'émissions d'actions ou d'obligations, ou de fusions acquisitions, seraient moins fréquentes, même si l'augmentation observée de la volatilité sur les marchés joue normalement en faveur des activités de trading." Autre élément négatif à tenir à l'oeil: les mauvais crédits. "Le ralentissement de la croissance fait en effet craindre une augmentation du risque de crédit, ce qui pourrait conduire les banques et les investisseurs sur les marchés financiers à faire preuve d'une plus grande prudence, poursuit Eric Dor. Or, on sait que c'est un risque pour le moment en zone euro. Une hausse de taux peut se traduire par une augmentation des mauvais crédits, surtout en cas de récession. Quand on perd son boulot, il devient plus difficile de rembourser la mensualité de son prêt logement." Une crainte de voir l'Europe tomber dans un scénario de hard landing (un atterrissage brutal avec une économie en récession durable) qui est prise très au sérieux par les marchés. Ces derniers estiment visiblement que ces facteurs négatifs sont pour le moment plus importants que l'espoir d'une amélioration des marges, vu aussi la hausse des coûts généralisée, l'énorme endettement des Etats, l'approvisionnement en gaz russe qui se tarit, etc. La meilleure preuve en est que le secteur continue d'être massacré en Bourse, à commencer par certaines banques comme BNP Paribas dont la capitalisation boursière a fondu de plus de 20% depuis le début de l'année.