La Belgique serait-elle en train de devenir un pays de cigales dépensières? Selon les derniers chiffres de la Banque nationale, le taux d'épargne des ménages a continué à baisser lors des trois derniers mois de 2021 pour s'établir à 12,5%, contre 14,3% sur la même période en 2020.
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La Belgique serait-elle en train de devenir un pays de cigales dépensières? Selon les derniers chiffres de la Banque nationale, le taux d'épargne des ménages a continué à baisser lors des trois derniers mois de 2021 pour s'établir à 12,5%, contre 14,3% sur la même période en 2020. Au total, sur l'ensemble de l'année écoulée, cette part du revenu des ménages non dépensée et mise de côté est retombée à 16,4% après avoir affiché un pic historique à 20,1% en 2020. En réalité, il était même allé jusqu'à franchir la barre des 25% au deuxième trimestre de 2020, soit quasiment le double de ce qu'il était avant le début de la crise du coronavirus en Belgique. Normal? Macro-économiste à la BNB, Geert Langenus explique ces chiffres en recul par une désépargne qui était prévisible: "Un taux d'épargne supérieur à 20%, comme nous l'avons connu durant la crise du covid, est tout à fait anormal. Il est le reflet de ce que la littérature économique appelle l'épargne forcée. Pendant la pandémie, l'économie a été en grande partie fermée. Nous n'avons pas pu voyager, aller au cinéma, écouter des concerts, etc. Dans le même temps, la majorité de la population a subi un impact très limité sur ses revenus. D'un point de vue macroéconomique, cela a conduit à un surplus d'épargne d'environ 25 milliards d'euros sur l'ensemble de 2020. En fait, il y a eu une bulle d'épargne. Et la situation s'est normalisée dans le courant de l'année dernière pour revenir plus ou moins à un niveau d'avant-crise, comme prévu." Economiste et fondateur de la société de gestion Orcadia, Etienne de Callataÿ prolonge le raisonnement: "Deux raisons principales expliquent cette baisse du taux d'épargne. La première, c'est effectivement l'épargne forcée observée en 2020, qui résulte du fait que les ménages n'ont pas pu dépenser comme ils l'entendaient, notamment en loisirs, en voyages et restaurants, ou tout simplement parce que les magasins étaient fermés. La seconde raison, c'est l'épargne de précaution de 2020. Par épargne de précaution, il faut entendre les ménages qui, confrontés à l'incertitude, ne sachant pas ce qu'il allait advenir de leurs revenus professionnels, ont mis davantage d'argent de côté. Aujourd'hui, avec la normalisation de l'économie et un marché du travail qui se porte bien, nombre de ménages peuvent se permettre de ne plus garder de poire pour la soif." Mais, ajoute-il, "simultanément, certains ménages, qui ont le plus à souffrir de la hausse des prix de l'énergie, se voient quant à eux obligés d'aller puiser dans leurs économies. L'un dans l'autre, ces deux phénomènes expliquent que les ménages épargnent moins aujourd'hui". La guerre en Ukraine et la flambée des prix de l'énergie, mais aussi les séquelles du covid et les pénuries, poussent en effet le prix des biens et services vers des sommets rarement atteints depuis 40 ans. A tel point que près de six Belges sur dix disent ressentir que leur vie est devenue entre 1 à 10% plus chère, et que pour plus de quatre consommateurs sur dix l'augmentation dépasse les 10%. C'est ce que révèle une récente enquête réalisée par la banque ING, qui analyse le ressenti de la population belge et son comportement face à l'inflation galopante. Une situation qui voit près de la moitié des Belges avoir commencé à réduire leurs dépenses quotidiennes notamment en matière d'alimentation, d'habillement et de loisirs et que plus la moitié d'entre eux chauffent moins leur habitation. D'aucuns, toujours selon le sondage réalisé par la banque au lion orange, réduisent aussi leur épargne. Plus d'un tiers des répondants disent mettre moins d'argent de côté: 14% de la population indique même avoir retiré de l'argent de son compte épargne. "De façon étonnante, observe Charlotte de Montpellier, senior economist chez ING Belgique, alors que la Belgique est l'un des seuls pays au monde où un mécanisme d'indexation automatique protège les revenus contre l'évolution de l'inflation, les Belges estiment que leur santé financière s'est autant, voire plus, dégradée que leurs homologues dans les autres pays européens." L'épargne des Belges pourrait-elle, dès lors, encore se dégrader en 2022? "Ce n'est pas impossible mais c'est difficile à dire, estime Geert Langenus. Il est vrai que les prix extrêmement élevés de l'énergie obligent certains ménages à puiser dans leurs économies pour payer leurs factures. Mais il y a aussi beaucoup d'incertitude à cause de la guerre en Ukraine. Les derniers indicateurs font état d'une diminution de la confiance des consommateurs. L'épargne de précaution due à cette peur de l'avenir pourrait venir compenser ce phénomène de désépargne liée à l'augmentation des prix. Par ailleurs, les taux d'intérêt sont en train d'augmenter, ce qui peut aussi favoriser plus d'épargne." Quid, effectivement, de l'impact du taux de l'épargne réglementée qui est devenu, comme on le sait, ridicule en Belgique. Avec 0,11% sur le livret et une inflation de 9,5%, un épargnant voit son pouvoir d'achat s'éroder de quasiment 10% en un an. Et pourtant, les encours sur le livret restent importants, tournant toujours aux alentours des 300 milliards d'euros. "La faiblesse des taux peut inciter certains à épargner moins mais, a priori, cela reste marginal, soutient Etienne de Callataÿ. Deux éléments jouent en sens contraire en matière d'impact des taux d'intérêt sur le volume d'épargne. Il y a d'abord l'effet substitution selon lequel il ne sert à rien d'épargner quand l'épargne ne rapporte rien. Il y a ensuite ce que l'on appelle l'effet revenu: si une épargne rapporte peu, on doit épargner davantage pour atteindre un certain pouvoir d'achat futur. Au total, l'influence de la faiblesse des taux d'intérêt sur le comportement d'épargne m'apparaît comme relativement faible." Par contre, note l'économiste en chef de Natixis Patrick Artus, "il faudra réduire les déficits publics qui ont beaucoup augmenté dans les pays de l'OCDE pendant la crise du covid, pour soutenir les ménages et les entreprises, et maintenant avec la guerre en Ukraine, et la hausse des dépenses publiques militaires, de relocalisations industrielles, de transition énergétique, de soutien du pouvoir d'achat avec la hausse des prix de l'énergie. Il faut donc s'attendre, dans le futur, à une hausse des impôts qui, si elle est rationnellement anticipée, doit conduire dès aujourd'hui à une hausse de l'épargne des ménages". A la question de savoir si la Belgique est donc en train de devenir un pays de cigales, la réponse est donc claire: c'est non! D'autant que "ce n'est pas parce que le taux d'épargne revient à un niveau plus habituel que les ménages n'épargnent plus, explique Geert Langenus. Beaucoup de Belges ont profité de la pandémie pour utiliser une partie de l'épargne qu'ils avaient accumulée durant cette période pour l'investir dans la rénovation de leur logement. Le taux d'investissement des ménages, qui comprend notamment la construction et la rénovation de logements, tourne ainsi autour de 10% sur l'ensemble de l'année 2021, contre environ 9% en 2020. De plus en plus, les Belges s'orientent aussi vers des placements plus rentables que le livret (actions, fonds de placement, etc.)." Même conclusion du côté d'Etienne de Callataÿ: "La Belgique est historiquement un pays de fourmis, avec un taux d'épargne bien supérieur à la moyenne européenne. Cette tendance s'est amoindrie au fil du temps mais pas au point de devenir un pays de cigales pour autant".