Ancien directeur de la recherche chez Natexis et Banque populaire, puis créateur de son propre cabinet conseil (ACDEFI), Marc Touati est aussi un habitué des caméras et des micros. Cet économiste médiatique vient de sortir Un monde de bulles (un ouvrage autopublié, disponible en librairie et sur Amazon). Cet essai ne condamne pas les bulles, qui font partie intrinsèque de la vie humaine et que nous ne pouvons pas éviter. Il veut toutefois attirer l'attention sur leur nombre et sur la bonne manière de les appréhender.

TRENDS-TENDANCES. Dans " Un monde de bulles ", vous ne parlez pas seulement de bulles financières.

MARC TOUATI. C'est en effet la thèse du livre. Nous avons affaire aujourd'hui à de multiples bulles : économiques, politiques, médiatiques. Nous ne pouvons pas les éviter. Les bulles sont liées à la nature humaine : à la cupidité quand il s'agit de bulles financières, au marketing politique quand il s'agit de la " bulle Macron " (c'est dangereux d'avoir un président élu sans vrai programme), aux simples effets de mode. Le Dow Jones à 24.000 points supposerait une croissance mondiale à 8 %. Or nous sommes à 3 % aujourd'hui. Mais les bulles font partie de la vie. L'important est de sortir par le haut. Toutefois, ce qui est inquiétant aujourd'hui, c'est qu'il y en a beaucoup en même temps.

L'Italie est un Lehman Brothers puissance 20.

Et que le monde a changé.

Oui, c'est ce que j'ai expliqué dans mon livre précédent ( " La fin d'un monde ", Ndlr). Les économies développées n'arrivent plus à réaliser une croissance forte. Les pays émergents montent en puissance. Nous n'avons pas fait grand-chose pour modifier la situation. Et ces changements sont désormais durables. Le drame est que tout est lié. Pour sortir de la crise de 2008, nous avons pratiqué des politiques de relance très fortes. Et nous avions eu raison de le faire. Mais nous avions parallèlement alimenté d'autres bulles. Nous avons réalisé des injections massives de liquidités qui normalement auraient dû générer une croissance forte. Cependant, cela n'a pas été le cas.

Il n'y a pas eu non plus d'allègement des dettes publiques et privées.

Et c'est en effet le problème. Normalement, en phase de reprise, au terme d'une grave crise, nous devrions, 10 ans plus tard, avoir eu le temps de restaurer la croissance, d'alléger la dette, de baisser le chômage, de réduire les déficits. Or la plupart des pays européens ne l'ont pas fait (à l'exception de la seule Allemagne). Je pense en fait à la prochaine crise. Et je me demande qui sont les pays les mieux armés pour s'en sortir et malheureusement le parent pauvre risque d'être l'Europe. Les Etats-Unis, malgré leurs dettes importantes, ont réussi à restaurer une croissance relativement forte et à atteindre le plein-emploi. La Chine a accumulé 3.000 milliards de dollars de réserves de change.

Et pourquoi l'Europe a laissé faire ?

Parce que je crois que nous souffrons en Europe depuis une quinzaine d'années d'un manque de " vista ". Nous n'anticipons pas suffisamment. Nous l'avons constaté notamment au début de la crise. En 2007. La Réserve fédérale américaine a baissé ses taux, alors que la Banque centrale européenne les a relevés encore en juillet 2008. L'euro s'est apprécié, le dollar a baissé, le pétrole a flambé. Nous nous sommes rendu compte de la catastrophe lorsque Lehman Brothers est tombé en faillite, mais la catastrophe était déjà là un an auparavant. Et lorsque la reprise s'est amorcée, en 2010-2011, la BCE a de nouveau relevé ses taux, ce qui a cassé le mouvement. Puis Mario Draghi est arrivé et on a réalimenté la planche à billets en 2015 ( avec les opérations de " quantitative easing " de la BCE, Ndlr), juste au moment où la Réserve fédérale arrêtait de faire tourner la sienne ! Et nous avons alimenté une nouvelle bulle.

Des bulles que je dois craindre si je suis un épargnant ?

Oui. Il y en a trois grosses : celle des actions, celle des obligations, celle de l'immobilier. Il y en a encore d'autres plus petites, comme celle liée au bitcoin. Ce n'est pas négligeable, certains petits épargnants se sont brûlés les doigts. Mais, pour moi, la bulle la plus dangereuse est celle des obligations. En raison du fait de cumuler des taux d'intérêt aussi bas et une dette publique aussi élevée. Nous voyons, en Italie notamment, que le retour de manivelle peut être très violent : il y a moins d'un an, les taux d'intérêt italiens végétaient à 1,5 %. Ils sont passés à 3,2 % (avant d'un peu baisser aujourd'hui après une réaction de la Banque centrale européenne). Lorsque la Grèce menaçait de quitter la zone euro, rappelez-vous, les taux d'intérêt grecs sont montés jusqu'à 40 %.

L'Italie est le maillon faible de la zone euro ?

Je pense malheureusement que oui. La situation italienne est plus dangereuse que la situation grecque car l'Italie, pays sans croissance, pèse 15,4 % du PIB de la zone euro (contre 2,3 % pour la Grèce) et surtout 2.300 milliards de dettes. L'Italie est un Lehman Brothers puissance 20.

Le vrai drame est le suivant : nous n'enregistrons plus de croissance structurelle. Dans les années 1960, nous avions en France les prélèvements obligatoires qui représentaient 30 % du PIB et nous avions une croissance structurelle de 5 %. Aujourd'hui, nous sommes à 45,4 % (la Belgique n'est pas loin) alors que la croissance structurelle est tombée à 0,8 % (1 % en Belgique). Certains illuminés vous diront qu'il faut faire de la décroissance, mais nous l'avons déjà. Et décroissance signifie chômage, pauvreté...

Que faire alors ?

Il est malheureusement un peu tard pour nous, Européens. Il va falloir repenser la zone euro, qui ne tient pas à 19. A moins de faire un budget fédéral et d'harmoniser la fiscalité et le contexte réglementaire... Mais de cela, personne ne veut. Il faut donc malheureusement faire une zone euro à sept ou huit pays, qui peuvent créer une zone monétaire optimale. Mon ouvrage se veut pédagogique. Il veut rappeler un peu de bon sens, notamment aux épargnants qui doivent garder en mémoire qu'on ne peut pas avoir de rendements élevés sans risques élevés. Et qu'aujourd'hui, il vaut mieux rester liquide.

Quand on voit la violence de la crise de 2008, vous ne craignez pas que la suivante soit plus forte encore et risque de tout emporter ?

Il y a ce risque, mais je ne veux pas sombrer dans le pessimisme. Nous avons aujourd'hui encore un grand potentiel de croissance mondiale, dans les pays émergents, en Chine, en Inde, etc. Ces poids lourds vont continuer à croître, ne fût-ce que pour rejoindre notre niveau de développement. C'est inévitable. Il y a ensuite les révolutions technologiques qui se préparent dans l'énergie et l'agro-alimentaire. Il existe encore des champs énormes de croissance inexploités. Je ne suis donc pas pessimiste sur le long terme. Ce qui m'inquiète davantage, c'est la situation européenne, et les problèmes sociétaux qu'elle engendre (la pauvreté, les inégalités, le populisme, etc.). De ce point de vue, la politique menée par Donald Trump aux Etats-Unis est assez intéressante. Cela fait des années que je plaide pour une baisse des impôts. On me répond qu'on ne peut pas. Mais Trump l'a fait et cela fonctionne. Notre système ne marche plus depuis 20 ans. Regardez : la France va lancer un plan pauvreté de 8 milliards. Où va-t-elle trouver cet argent ? Nous ne le savons pas. Il faut travailler en amont, favoriser la croissance et la création de richesse. La clé pour moi réside dans la pression fiscale.