La famille d’armateurs Cigrang pousse la discrétion à son paroxysme

Christian Cigrang (en 2007)Le grand timonier de la troisième génération. © pg

C’est le remaniement de l’actionnariat de la banque d’investissement Degroof Petercam qui contraint les Cigrang à affronter la lumière des projecteurs. Incroyablement discrète, cette famille d’armateurs contrôle surtout deux des plus grands conglomérats de transport maritime non cotés du pays.

Zeebrugge est le plus grand port automobile du monde: si votre voiture est d’origine chinoise, il y a de fortes chances qu’elle ait été acheminée, inspectée et préparée par une filiale de la Compagnie luxembourgeoise de navigation (CLdN). Par ailleurs, l’été dernier, en pleine crise énergétique, des tonnes de charbon ont été transportées depuis Anvers par le Rhin vers les géants industriels allemands pour éviter au principal moteur économique de l’Europe de tomber en panne sèche. Ces nombreuses expéditions ont été en grande partie assurées par Cobelfret, ou Compagnie belge d’affrètements.

Les Cigrang, leurs propriétaires, sont aussi peu connus que ces entreprises sont essentielles au bon fonctionnement de nos économies. Elle a beau être active dans le monde entier, la famille reste anversoise avant tout. “Je suis née et j’ai grandi à Anvers”, déclare fièrement Camille Cigrang (28 ans), descendante de la quatrième génération, à l’occasion d’une rare interview. Christian Cigrang (58 ans), le grand timonier de la troisième génération, jouerait régulièrement aux cartes avec des amis dans un café très connu de la grand-place d’Anvers ; peu friand de voitures de luxe, il se déplace souvent à vélo.

Racines luxembourgeoises

Le nom Cigrang n’a rien d’anversois. Les frères Léon et Marcel Cigrang ont quitté le Luxembourg pour s’installer à Anvers dans l’entre-deux-guerres. Mené par Christian Cigrang, le clan est composé des descendants de Léon. La plupart des familles d’armateurs se caractérisent par leur discrétion mais chez les Cigrang, qui n’ont jamais donné la moindre interview, celle-ci est poussée à son paroxysme. Par modestie et pragmatisme, estiment certains: le fret maritime n’étant pas une activité de détail, il n’est nul besoin de la mettre sous les feux de la rampe.

“Les Cigrang sont des gens très sérieux, stricts et corrects, mais aussi très attachés à leur vie privée”, commente un responsable actif dans le secteur. D’autres voient là l’arrogance propre à certains ultra-riches. Les Cigrang possèdent une île dans les Baléares (Espagne) et Christian est propriétaire de la Josef Kun House, d’une très grande valeur architecturale, posée sur le flanc escarpé d’une colline de Los Angeles.

La discrète famille anversoise contrôle deux des plus grandes sociétés non cotées de Belgique.

C’est à Christian Cigrang, son capitaine, que le groupe doit sa position d’acteur mondial du secteur maritime. On dit l’homme intelligent, charmant, raisonnable, à l’écoute, mais aussi dur comme l’acier. D’une réserve sans pareille, Christian a créé deux des plus grandes entreprises non cotées de Belgique. Creuser l’information est toutefois tout sauf simple. Un enchevêtrement de sociétés finit tout de même par mener à des holdings pivots luxembourgeois. C. Vrac SA est le holding pivot au-dessus de Cobelfret, principalement actif dans le transport de vrac sec et l’affrètement maritime. Cobelfret a achevé l’exercice 2022 sur un chiffre d’affaires de 930 millions d’euros et un bénéfice net de 56 millions d’euros. Son chiffre d’affaires a notamment été porté par la demande chinoise de minerai de fer, de céréales et d’autres matières premières agricoles. Selon son site web, l’entreprise dessert 95 pays, vers lesquels une flotte de plus de 100 navires achemine 48 millions de tonnes de fret par an.

CLdN Links SA, la société mère consolidante qui chapeaute les activités automobiles à Zeebrugge, est plus grande encore. Son chiffre d’affaires a frôlé l’an dernier le milliard d’euros, pour un bénéfice net de 127 millions d’euros. La valeur des navires inscrits au bilan dépasse le milliard d’euros. CLdN Links emploie plus de 2.000 personnes, dont 325 en Belgique. Elle doit la majeure partie de son chiffre d’affaires à ses services de ferry, notamment dans la péninsule ibérique, en Scandinavie et au Royaume-Uni. Elle assure également des transports terrestres et possède des terminaux de chargement et de déchargement dans cinq ports européens, dont celui de Zeebrugge. Selon son site internet, la Compagnie luxembourgeoise de navigation transporte plus d’un million de voitures par an. A présent que les chaînes logistiques se débloquent, 2023 s’annonce meilleure encore que les années de pandémie.

Haute finance

Mais les investissements ne s’arrêtent pas là. Sa participation dans la SA Degroof Petercam est la principale diversification de la famille. Cette banque est un des centres de la haute finance belge. Le fonds d’investissement Cobepa, propriété des de Spoelberch, l’actionnaire de référence du brasseur AB InBev, y est présent également. Plusieurs actionnaires familiaux ont regroupé leurs participations dans la société DSDC, qui détient près de 51,5% de Degroof Petercam (ou plutôt, qui les a détenus jusqu’au 23 mai, date à laquelle elle a cessé ses activités, selon les informations glanées dans la Banque-Carrefour des Entreprises). Est-ce lié au fait que la banque d’affaires privée est en quête de nouveaux actionnaires?

Cobepa et les Cigrang détenaient des actions DSDC. Avec une participation de 27,25%, la famille était même le deuxième actionnaire de la société, derrière les de Spoelberch. Elle contrôlait de ce fait (indirectement, par l’intermédiaire du holding luxembourgeois CLdN Finance SA) quelque 14% de Degroof Petercam, une participation inscrite pour 205 millions d’euros dans les livres de la banque.

La famille est tellement secrète que plusieurs des membres de la banque, sollicités par Trends- Tendances, ne la connaissent pas. Pas même Bruno Colmant qui a pourtant passé sept ans chez Degroof Petercam, dont deux dans le fauteuil de CEO. Frank Van Bellingen, en revanche, y est célèbre. Celui que l’on décrit comme le bras droit de Christian y assure un mandat d’administrateur au nom des Cigrang. “Frank Van Bellingen est l’homme le plus intelligent du monde, estime Bruno Colmant. C’est le financier le plus brillant que je connaisse. Il est évidemment dur comme l’acier, mais comment pourrait-il en être autrement? Il est tellement exigeant que c’en est parfois épuisant. Il n’est pas impossible que Christian Cigrang soit forgé dans le même moule.”

Degroof Petercam a payé à la famille un dividende de plus de neuf millions d’euros en 2021. Les autres participations n’ont pas toutes été aussi rentables. Christian Cigrang s’est, par exemple, lancé dans la mode. Il a contribué à la fondation du Musée de la mode d’Anvers ; les stylistes Raf Simons et Christian Wijnants, ainsi que des marques comme A.F. Vandevorst et Eat Dust Clothing ont bénéficié de financements eux aussi.

Ego démesurés

Mais la démarche est onéreuse. Elle passe par le holding SA CLCC, dans lequel la famille a investi depuis sa création, en 2014, 18 millions d’euros, dont 14 millions sont d’ores et déjà perdus. La journaliste Veerle Windels, qui travaille notamment pour notre confrère Trends Style, a régulièrement rencontré Christian Cigrang dans ce contexte. “Il voulait savoir qui était intéressant dans cette sphère aujourd’hui, relate-t-elle. Il lui a consacré beaucoup d’argent. Mais j’imagine qu’il s’attendait à un retour sur investissement nettement plus rapide. Ce que peu de gens savent, c’est qu’il faut investir au moins dans trois saisons, soit une période d’un an et demi. Cela exige énormément de capitaux. Christian Cigrang n’avait peut-être pas non plus conscience de l’ego démesuré de certains acteurs du monde de la mode: ce n’est pas parce qu’on leur donne des sous qu’ils acceptent tout ce qu’on veut. Sans doute estimait-t-il que ce milieu le changeait de celui du commerce maritime…” Camille Cigrang, la nièce de Christian, est elle aussi active dans la mode. Elle possède sa propre ligne de vêtements, baptisée Ciel Jour & Nuit.

© National

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