Au début du mois de mars, 96% des Israéliens avaient reçu une première dose de vaccin contre le coronavirus, les Etats-Unis approchaient les 25% et le Royaume-Uni dépassait les 31%. En revanche, seuls 7,7% des membres de l'Union européenne et 5,5% des Belges étaient dans le cas.
...

Au début du mois de mars, 96% des Israéliens avaient reçu une première dose de vaccin contre le coronavirus, les Etats-Unis approchaient les 25% et le Royaume-Uni dépassait les 31%. En revanche, seuls 7,7% des membres de l'Union européenne et 5,5% des Belges étaient dans le cas. Mais peut-on encore tabler sur la vaccination de la majorité des Européens pour la fin de l'été? La Commission européenne le pense et a réitéré voici quelques jours la soutenabilité de cet objectif. Mais pour l'atteindre, il faudrait mettre le turbo dès maintenant. "Nous devrions désormais multiplier par sept le rythme des vaccinations, ce qui paraît difficile car cela suppose que nous n'aurions plus de soucis d'aucune sorte: ni dans la distribution, ni dans la production, ni dans la capacité des systèmes sanitaires, estime Ana Boata, directrice de la recherche macroéconomique chez l'assureur crédit Euler Hermès. En fait, nos calculs montrent que les pays de l'UE ont déjà six semaines de retard sur le calendrier, et le retard pour la Belgique est de six semaines et demie", ajoute la spécialiste. Or, même en respectant le calendrier de vaccination, la facture de la pandémie sera importante. Nous avions déjà abordé la question au début de mois de janvier avec Hans Bevers, le chief economist de Degroof Petercam. Il avait élaboré quatre scénarios en croisant deux paramètres: une vaccination rapide (effectuée ces six prochains mois) ou lente (qui prendrait environ un an), et un virus sous contrôle ou non (ce qui nécessiterait alors de confiner à nouveau). Avec une vaccination rapide (ce qui reste encore possible mais semble de plus en plus difficile) et un virus sous contrôle, l'économiste avait calculé que la Belgique connaîtrait une croissance de 5,5% cette année et de 4,5% l'an prochain. Au final, le PIB du pays ne perdrait d'ici à 2025 que 1,1% (soit 5,7 milliards en euros actuels) par rapport à ce qu'il aurait été sans crise sanitaire. Une perte qui, par contre, serait de 19 milliards dans le cas d'un scénario noir caractérisé par une vaccination lente et un virus non maîtrisé. Aujourd'hui, au vu des retards, Hans Bevers revoit légèrement son scénario de base. Il table sur une croissance de 4,5% cette année et 4,6% l'an prochain mais avec toujours, au final, un rattrapage en 2025. Et ceci avec un scénario qui reste relativement optimiste. "Je fais l'hypothèse qu'à partir de maintenant, il y aura une accélération du processus de vaccination, explique Hans Bevers. J'estime aussi qu'une véritable troisième vague sera évitée (mais qui sait?) et je pense enfin qu'il y aura une certaine détente dans un avenir proche, à partir d'avril ou mai, lorsque les personnes les plus vulnérables seront vaccinées." Selon cette simulation, le manque à gagner (cumulé) causé par la crise pour l'économie belge serait alors d'un peu plus de 75 milliards d'euros... Mais peut-on pour autant exactement évaluer le coût de cette trop lente vaccination? "Pour être honnête, il est difficile de chiffrer ce que coûterait un mois ou un trimestre de retard dans la vaccination, répond Hans Bevers. Car en cas de retard, on observe des taux de croissance un peu plus élevés plus tard. Mais il est possible d'essayer d'estimer le coût total en comparant la trajectoire de croissance prévue au scénario hypothétique sans coronavirus."Certes, il n'est pas facile d'estimer la facture de ce retard à l'allumage dans la vaccination. Essayons tout de même. Pour Koen De Leus, le chief economist de BNP Paribas Fortis à qui nous avons posé la question, "reporter la vaccination d'un mois signifie que l'économie s'ouvrira un mois de moins et que tout sera repoussé d'autant. Selon nos prévisions, cela représente une perte de 0,3 à 0,4% du PIB par mois de retard, soit 1,5 à 1,8 milliard de valeur ajoutée." Pour Ana Boata, l'addition serait un peu plus salée encore: "Aujourd'hui, 20% de l'économie est encore en pause en Belgique. Chaque semaine de retard coûte 0,6 milliard d'euros. Nous approchons donc aujourd'hui des 4 milliards de pertes", dit-elle. Et pour l'Union européenne, le coût d'un retard de vaccination est de 18 milliards par semaine. Aujourd'hui donc, en accusant six semaines de retard, les Européens ont déjà payé 108 milliards. "Le grand problème de l'Europe, on le sait, est qu'elle a mal anticipé le rythme de livraison des doses, car elle a voulu négocier au niveau de l'Union, et non à celui de chaque pays. Elle comptait sur l'effet de masse pour obtenir un rabais sur les prix. Mais le fait de passer par la Commission nous a rendus moins agiles, juge Ana Boata. C'était un mauvais raisonnement parce qu'on a vu finalement que ceux qui ont payé davantage ont été fournis plus rapidement". "La Belgique et l'Europe paient donc maintenant deux fois", renchérit Koen De Leus. Une fois pour avoir les vaccins, mais aussi une fois pour avoir voulu négocier les prix les plus bas, en se mettant donc au bout de la queue pour les recevoir. Mauvais calcul donc. Selon certaines estimations, l'Union européenne a déboursé 22 milliards pour acheter les vaccins. Mais elle affiche (aujourd'hui) des retards qui coûtent à son économie 108 milliards, et chaque semaine supplémentaire de retard sur le calendrier augmentera ce montant. Pour l'Europe, et pour notre pays, la facture liée à cette lenteur est donc aujourd'hui cinq fois plus importante que le coût des vaccins. En d'autres termes, un euro consacré à l'accélération de la vaccination (c'est-à-dire aux infrastructures, à l'augmentation de la production de vaccins) pourrait permettre aux pays de l'Union européenne d'économiser cinq fois plus en termes de production perdue. Moralité: plutôt que pinailler, il aurait mieux valu payer un peu plus cher afin d'être sûrs d'être approvisionnés. "Aujourd'hui, le vaccin est le multiplicateur économique le plus important, résume Ana Boata. Même si on décide de relances budgétaires, elles ne serviront à rien s'il n'y a pas de confiance et si on ne peut pas rouvrir l'économie." On pourrait cependant se dire que ce retard pourrait être au moins partiellement résorbé grâce à la force du rebond qui surviendra une fois l'immunité collective atteinte. Après tout, le frigo que je n'achète pas aujourd'hui, je me le procurerai demain, et l'investissement que je n'ai pas réalisé aujourd'hui dans mon entreprise, je peux le projeter pour demain. Certes, mais une autre partie de ce qui a été perdu pendant le confinement l'est définitivement. Je n'irai pas deux fois plus au théâtre ni au restaurant demain. De plus, il est difficile d'estimer l'ampleur du rebond de la consommation des ménages et de l'investissement des entreprises car elle dépend en grande partie du degré de confiance retrouvée de ces acteurs lorsque la pandémie sera derrière nous. "Le problème, souligne Ana Boata, est que nous avons aujourd'hui très peu de visibilité sur la réouverture des économies. Même au Royaume-Uni, très en avance sur nous, l'économie ne devrait être rouverte qu'en juin... L' Allemagne est le premier pays qui dit ouvertement qu'il y aura une 'résurrection' à Pâques". Mais si nous n'arrivons pas à vacciner 70% des Européens d'ici la fin de l'été ou, pire encore, si nous n'arrivons pas à vacciner à cette date les 30% d'Européens les plus vulnérables, nous risquons d'avoir une nouvelle vague et donc de devoir à nouveau confiner. "Malheureusement pour nous, poursuit l'économiste d'Euler Hermes, cette année pourrait ressembler beaucoup à l'année 2020." En outre, plus on accumule du retard, plus on aggrave la blessure de l'économie. "Le coût indirect de ces retards pourrait en effet encore augmenter, estime Koen De Leus. Plus l'économie restera fermée longtemps, plus les faillites d'entreprises seront nombreuses lorsque elle rouvrira. Car dans l'intervalle, leurs liquidités vont se tarir encore davantage et leur solvabilité se révélera bien plus compromise. Et puis un mois de report supplémentaire signifiera aussi plus de chômeurs, ce qui pourrait nuire à la vigueur de la reprise..." Une série d'autres facteurs à la lisière de l'économie pourraient également contribuer à handicaper le dynamisme de notre économie si nous tardons à vacciner. On songe, par exemple, aux pertes de productivité qui apparaissent lorsqu'une population est en mauvaise santé et qu'elle craint la maladie. On songe aussi à la détérioration de l'enseignement. On songe encore, même s'il n'aura de conséquences que bien plus tard, au "coup de mou" démographique. Non seulement le Covid nous a pris une dizaine de mois d'espérance de vie, ce qui est énorme, mais il a aussi freiné la fécondité. On a vu qu'en France, le nombre de naissances comptabilisées en janvier 2021 était 13% plus bas (! ) que celui de janvier 2020.Quant à la force de la reprise à plus long terme, elle est elle aussi difficile à estimer. Ana Boata souligne que les plans de relance européen et nationaux ne sont pas encore mis en oeuvre, et que fort peu de gouvernements travaillent déjà à rediriger les travailleurs des secteurs fragilisés en chômage partiel vers des emplois dans les secteurs en croissance. Or, la grande inconnue reste de savoir comment évolueront les économies demeurées debout grâce au soutien public quand celui-ci sera suspendu. "En Europe, nous avons l'impression que nous sommes le mouton noir de cette pandémie, observe l'économiste d'Euler Hermes. Nous l'avons moins bien gérée, nous n'arrivons pas à sortir des aides publiques et le processus de relance est lent, car très bureaucratique." Ce qui va se passer ces prochaines semaines est donc crucial. Mars sera critique: serons-nous capables d'accélérer le tempo et de vacciner très vite une grande partie de la population pour atteindre l'immunité collective et faire redémarrer l'économie? On l'a vu, tant que nous ne le pouvons pas, notre économie accusera environ 0,6 milliard d'euros de perte par semaine de retard. Une facture intenable à terme.