>>>> À ce sujet, lire aussi : Face à la crise, Rudy Aernoudt présente son "vaste programme"
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Economiste, philosophe, professeur, politique, essayiste..., Rudy Aernoudt peut citer Milton Friedman et Che Guevara, Levinas ou Camus dans une conversation. Son dernier livre, concernant les mesures qu'il faudrait prendre pour ordonner un nouveau souffle au pays après la crise du coronavirus, est une preuve supplémentaire de la largeur de ses idées (*). Il embrasse tous les problèmes du pays, de la dette au manque d'esprit entreprise, de la fiscalité à la migration, de l'école à la notion de travail. "C'est une approche holistique, souligne-t-il. Ce n'est pas un restaurant où je ne prendrais que l'entrée ou le dessert." Rudy Aernoudt commence par rappeler quelques chiffres : au plus fort de la crise, avec un million de travailleurs en chômage technique et 350.000 indépendants ayant fait appel au droit passerelle, avec 400.000 chômeurs structurels, 400.000 malades de longue durée, 850.000 fonctionnaires, 650.000 employés dans le secteur des soins de santé et avec 2 millions de personnes recevant une pension de retraite, deux tiers des Belges (en dehors des jeunes) étaient payés par l'Etat ! TRENDS-TENDANCES. Or, dites-vous, ni la Belgique ni l'Europe n'ont l'ambition de devenir communiste... RUDY AERNOUDT. Oui, les chiffres et le commentaire ont même été repris par le gouverneur de la Banque nationale ! Le problème n'est pas que le gouvernement soit intervenu au moment de la crise. Il a bien fait. Le problème est le poids du gouvernement et de la dette publique avant la crise. Nous sommes entrés dans la crise en étant un canard boiteux. Je ne dis pas que la dépense publique est nécessairement moins efficace. Mais j'ai recensé 17 études qui ont estimé, par des méthodes différentes, que la fourchette optimale des dépenses publiques dans les pays de l'OCDE devait se trouver entre 35 et 42% du PIB. Nous sommes, en Belgique, 10 points de pourcentage au-dessus de la fourchette haute. C'est énorme. Il y a trop d'Etat et cela tue l'initiative privée. Pour moi, un Etat doit être efficace. Lorsque je prends des dépenses de santé dans des pays comme la France et la Belgique, je vois qu'elles sont importantes (8% du PIB) mais je vois aussi que les citoyens sont heureux de la qualité du système de santé. Dans d'autres domaines, en revanche, la qualité des services offerts par l'Etat est de piètre qualité. Pour réduire le poids de l'Etat et des dépenses publiques, vous demandez de réduire d'un tiers le nombre de fonctionnaires. Pourquoi ? Le coût de l'administration en Belgique est un tiers plus cher que la moyenne de l'OCDE. Je veux bien payer des taxes si l'argent est bien utilisé, mais quand il ne l'est pas, il y a un problème. De plus, les fonctionnaires sont nommés à vie et ont une pension qui est équivalente à 2,2 fois celle du privé. Seuls les fonctionnaires peuvent se payer une maison de repos. Dans une autre vie, quand j'étais secrétaire général de l'administration flamande, j'ai vu arriver un jour un docteur en économie de 42 ans. Il m'a dit : " Il ne faut plus compter sur moi. Je suis démotivé, laissez-moi tranquille et si vous me demandez encore de faire quelque chose, je tombe malade ". Je lui réponds alors de changer de métier. Il me sort un papier en disant : " Voilà la pension que j'aurai dans 18 ans. Si je ne trouve pas mieux dans le privé, je ne bouge pas ". Ce n'est pas une question de personnes. C'est une question de système. Les fonctionnaires en Belgique ne sont pas paresseux. Mais l'inefficacité est encore renforcée par la réforme de l'Etat. Prenons le Commerce extérieur. Il y a maintenant 1.000 fonctionnaires pour faire le même travail que les 400 fonctionnaires de l'Office belge du commerce extérieur avant la régionalisation de cette compétence. Il faut payer cette inflation de fonctionnaires et on en revient alors naturellement au problème de la fiscalité et de la dette. Justement, au niveau de la fiscalité, vous plaidez pour un taux d'imposition de 21 % qui serait globalisé à tous les revenus. Nous avons en Belgique une particularité unique que même la France n'a pas : la classe moyenne belge paie proportionnellement plus en impôts que ce à quoi elle participe au PIB. En d'autres termes, il y a un transfert de richesses de la classe moyenne vers les pauvres (ce qui est normal) mais aussi vers les riches, ce qui ne l'est pas. Notre système d'imposition est non seulement opaque et complexe ( la déclaration fiscale belge comprend 800 codes, contre 50 aux Pays-Bas, Ndlr) mais il n'est pas juste. Il fait reposer toute la charge sur ceux qui travaillent. Ceux qui font fonctionner l'économie ne sont donc pas motivés. Au niveau du travail, vous préconisez diverses mesures pour augmenter le taux d'emploi. C'est surtout destiné au sud du pays, non ? Disons que c'est beaucoup plus visible au sud. Mais le problème est le même au nord. Quand j'explique à des étrangers qu'en Belgique, un chômeur est payé par les syndicats, lesquels reçoivent en plus de l'argent pour assurer ce payement, personne ne me croit. Il faut donc changer les syndicats et cela vaut tant pour le nord que pour le sud du pays. De même, lorsque je vois que le taux d'emploi des migrants est inférieur en Belgique que dans les autres pays, ce n'est pas la faute des migrants, c'est la faute du système. De même, si le salaire que je reçois en allant travailler n'est pas plus élevé que les indemnités que je perçois en restant au chômage, je ne vois pas pourquoi j'irais travailler. C'est humain et étant donné ce qu'est l'être humain, il faut à la fois manier la carotte et le bâton. Mais ici, nous n'avons ni l'un, ni l'autre. Il y a des changements plus difficiles à faire parce qu'ils sont culturels. Je pense au politique qui devrait penser davantage au bien commun qu'à son propre intérêt, ou au rôle surprotecteur de l'Etat qui est un frein à l'entrepreneuriat et à la création... Quand je plaide pour un électrochoc pour la Belgique, c'est en effet aussi au niveau culturel. Si je prends la thématique des entreprises, j'observe qu'en Belgique, celles-ci sont très subsidiées. Mais les entreprises n'ont pas besoin de subsides ! Il faut simplement leur donner un contexte dans lequel elles peuvent se développer. Je déjeunais récemment avec un chef d'entreprise qui avait attendu pas moins de 22 ans avant d'avoir un permis de construire pour un bâtiment. Comment avoir une croissance économique dans de telles conditions ? Il faut en effet changer la culture et se dire que les entrepreneurs sont ceux qui créent la richesse. Il faut donc créer un contexte pour leur faciliter la tâche. Si je voulais paraphraser Kennedy, je dirais : il faut se demander non pas ce que l'Etat peut faire pour nous mais ce que nous pouvons faire pour accélérer le développement économique pour créer un pays dans lequel j'ai envie de travailler. Lorsque j'étais chef de cabinet, je m'étais rendu à Shanghai. J'y avais rencontré la maire (c'était une femme à l'époque) et je lui avais présenté le dossier d'une entreprise flamande d'une vingtaine de personnes qui avait reçu une lettre qui lui demandait de déménager dans les 15 jours parce que l'on allait construire le cinquième ring autour de la ville. Je lui parle du problème, et la maire me répond : " Monsieur Aernoudt, si je comprends bien, vous ne voulez pas que nous fassions notre nouveau ring ? " Je ne dis pas qu'il faut aller jusque-là mais cette anecdote montre bien la différence de culture entre certains pays comme la Chine et nous. Je vous rappelle que le ring d'Anvers a pris des années et des années de travaux. Nous ne pouvons pas continuer comme cela. Les chefs d'entreprise en ont assez de cette situation. Créons donc un contexte dans lequel les entrepreneurs peuvent entreprendre et donnons-leur une seconde chance s'ils se cassent la figure une première fois. Le développement économique, selon vous, passerait aussi par une relocalisation de certaines activités. Est-ce réaliste ? Nous n'avons pas d'études au niveau européen sur l'avantage des relocalisations, mais des Américains en ont réalisé. Avec la hausse des salaires en Chine ces 10 dernières années, avec le coût de la logistique, en prenant en considération le coût écologique (pourquoi consommer ici des produits fabriqués en Chine), avec le fait que la digitalisation et la robotisation réduisent le coût de la composante travail dans les produits... Bref, lorsque l'on regarde le coût opérationnel total, on constate que 56 % des entreprises américaines qui ont délocalisé en Chine auraient intérêt à revenir aux Etats-Unis. De plus, le Covid-19 a montré que nous dépendions en grande partie des Chinois pour de nombreux médicaments. Nous sommes mis dans un état de dépendance dans une série de domaines stratégiques : les médicaments, les terres rares, etc. Cela a-t-il donc encore du sens de chercher à optimiser les coûts à court terme ? Ne faut-il pas plutôt penser à long terme ? Attention, je ne suis pas anti-mondialiste. Je parle de " glocalisation ". Certaines activités resteront globales. Mais d'autres retourneront au niveau local. Pensez-vous que ce type de programme a une chance d'avoir une vie politique ? C'est une question évidemment très difficile. Mais Mark Twain disait : " personne ne leur avait dit que c'était impossible, alors ils l'ont fait ! ". Pour que cela bouge, toutefois, il est important que les citoyens disent : " c'est ce que nous voulons ". C'est déjà arrivé. Ce sont les citoyens qui ont finalement mis la thématique du climat sur le tapis. Et ce moment créé par la crise du coronavirus est un moment privilégié pour s'interroger sur le sens de notre travail, sur le sens de ce que nous faisons, le sens de l'Etat...