Tatiana Kastouéva-Jean dirige depuis 2014 le Centre Russie de l'Ifri, l'institut français des relations internationales à Paris. Nous avons rencontré cette diplômée de l'Université d'État de Ekaterinbourg, également détentrice d'un Master franco-russe en relations internationales (délivré conjointement par Sciences-Po et l'Institut d'État des relations internationales de Moscou), à l'occasion d'une réunion organisée par l'Association française des journalistes financiers.
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Tatiana Kastouéva-Jean dirige depuis 2014 le Centre Russie de l'Ifri, l'institut français des relations internationales à Paris. Nous avons rencontré cette diplômée de l'Université d'État de Ekaterinbourg, également détentrice d'un Master franco-russe en relations internationales (délivré conjointement par Sciences-Po et l'Institut d'État des relations internationales de Moscou), à l'occasion d'une réunion organisée par l'Association française des journalistes financiers. Tatiana Kastouéva-Jean nous fait entrer dans la tête de Vladimir Poutine. Elle explique la manière de raisonner du pouvoir russe, mais aussi les erreurs d'appréciation qui font qu'aujourd'hui, la Russie s'est enfoncée dans une situation très difficile en Ukraine.Deux sous-estimations"Vladimir Poutine a sous-estimé deux facteurs, en a surestimé deux autres. Et il y a deux éléments d'incertitude", commence-t-elle.Le premier facteur surestimé est la capacité de résistance des Ukrainiens et leur volonté de défendre leur souveraineté. "Pour être franche, je ne pensais pas que Vladimir Poutine allait passer à l'acte, en raison du risque d'enlisement qu'il allait nécessairement affronter. C'est pour la Russie une guerre impossible à gagner. Depuis 2014, je vais en Ukraine une fois par an et je vois bien l'évolution de la société, la dynamique qui s'inscrit dans le pays. Et je crois que l'erreur de Vladimir Poutine se situe dans l'incompréhension de l'évolution de la société ukrainienne. Il lui est impossible de croire que la révolution orange puisse être autre chose qu'une opération manigancée par l'Occident. Vraiment. Et même actuellement. Alors que l'on voit que des villes russophones à 90%, comme Marioupol, ou Odessa, que l'on considérait comme prorusses, sont en train de basculer. Pas une seule ville ne se rend sans se battre".Mais c'est quelque chose que Vladimir Poutine continue d'ignorer. Il continue de proposer à l'armée ukrainienne de prendre le pouvoir. Il continue de croire que les Ukrainiens sont prêts à abandonner le gouvernement de Zelensky. Quand il propose de créer des couloirs humanitaires vers la Russie ce n'est pas du pur cynisme. C'est une proposition pour que les Ukrainiens échappent à l'ennemi. Mais ce qui a fait échouer son projet est le comportement de Volodymyr Zelensky. Il est perçu avec beaucoup de mépris à Moscou. Comme un clown, une marionnette qui était sensée fuir Kiev vers les États-Unis aux premiers coups de feu. Mais cela ne s'est pas passé comme prévu. Zelensky booste la population, incite l'Occident à prendre des sanctions plus fortes". Un autre facteur sous-estimé par Poutine est justement la réaction de l'Occident et l'ampleur des sanctions. "La surprise est flagrante, souligne Tatiana Kastouéva-Jean. Toutes les discussions que j'ai pu avoir avec les experts, les personnalités qui gravitent autour du Kremlin me le disent. Ils sont surpris par le gel des avoirs, quelque chose auquel les Russes ne s'attendaient pas, même s'ils avaient réalisé des stress tests. Mais l'ampleur et la rapidité des sanctions dès le début n'avaient pas été anticipées".Deux surestimationsParmi les points que Moscou a en revanche surestimés, il y a d'abord la performance de l'armée russe, poursuit la directrice de l'Ifri. Car depuis le début de l'année 2000 et l'arrivée de Poutine au pouvoir, l'armée fait l'objet d'une attention particulière. "Le pic a été atteint en 2016 et 2017 où les dépenses militaires ont frôlé 5% du PIB, dit-elle. Certes, le budget militaire russe est dix fois inférieur au budget américain, mais dans certains secteurs, Poutine est clairement convaincu d'avoir un avantage sur les États-Unis. Notamment en matière d'armes supersoniques, des armes qu'il a présentées en mars 2018, avec les projections en 3D des dégâts qu'elles pouvaient causer aux États-Unis. Il se sentait protégé par la performance de son armée". Mais voilà que le chef de l'État russe découvre les soucis logistiques, les problèmes de commandement opérationnel, de communication, la présence de conscrits (Poutine a ordonné une enquête, car il semble que les conscrits ne devaient pas être présents). "Au fond, résume Tatiana Kastouéva-Jean, Poutine découvre que l'armée n'a pas échappé à la problématique de la corruption dans l'État. Il y a beaucoup de pertes humaines, de pertes de matérielles, des hauts gradés tués. Les soldats sont démotivés."Que peut faire la Russie dans ces conditions ? "Elle a le choix entre trois scénarios, répond Tatiana Kastouéva-Jean. Soit elle s'engage dans des combats urbains dans les grandes villes comme Kiev qui peuvent être extrêmement meurtriers. Un signe est que la Russie cherche à engager des Syriens et des Irakiens rodés dans ces combats de rue. Soit elle bombarde les grandes villes comme elle l'a fait à Alep et Grozny. Mais cela va à l'encontre de son objectif initial qui était de minimiser les pertes humaines et de préserver le patrimoine culturel. Kiev notamment est une ville de l'ancienne Russie. Et le troisième scénario, médiéval, que l'on voit se déployer à Marioupol, est le siège. Prendre une ville par la faim. C'est une guerre où Poutine peut emporter une victoire militaire, mais qu'il lui est impossible de gagner. Il ne peut pas occuper l'Ukraine, il n'en a pas les moyens humains. Dès que l'armée partira, les Ukrainiens reprendront les protestations et la guérilla. Comme on le voit déjà à Kherson, seule grande ville tombée aux mains des Russes. Autre surestimation: la résilience de l'économie. "Pendant le covid, au lieu de soutenir la population et les entreprises, la Russie a accumulé un trésor de guerre, des réserves de changes de 650 milliards de dollars". Un trésor qui est en grande partie inutilisable puisque les flux financiers sont coupés. "Depuis les sanctions de 2014, le pays a beaucoup travaillé sur son système de paiement intérieur (Mir), système qui est en train de tenir, ajoute Tatiana Kastouéva-Jean. Les cartes de paiement Mir fonctionnent aussi à l'extérieur, dans certains pays comme la Turquie, mais ils sont peu nombreux. Deux interrogationsIl reste deux points sur lesquels nous ne savons pas encore si les Russes se sont trompés ou pas. Il y a d'abord le soutien de la société russe. "Dans un premier temps, les Russes se sont rangés derrière leur président. Les sondages montrent qu'ils sont plus de deux tiers à soutenir l'action de Vladimir Poutine, souligne la politologue. Ce n'est pas neuf. Chaque fois qu'il y a une guerre (en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie...), nous observons cette réaction. Nous l'avons particulièrement vue avec ce que l'on a appelé l'euphorie de Crimée qui a suivi l'annexion. Mais il faut être très prudent, car la valeur des sondages dans un système autoritaire n'est pas la même que dans un régime démocratique. Et puis, il y a une différence entre les réactions à court terme et à long terme. Comment la population réagira-t-elle à la chute du pouvoir d'achat ? Cette réaction ne va pas se traduire automatiquement en protestations sociales, car les sanctions des autorités à l'encontre des protestataires peuvent aller très loin". Mais cela ne signifie pas qu'il n'y aura pas de réactions.L'autre inconnue est le soutien des puissances extérieures, et plus spécialement la Chine et l'Inde. "La Chine s'est abstenue à l'assemblée générale de l'ONU condamnant l'invasion. Beaucoup de choses non confirmées circulent : le fait que la Chine soit prête à aider la Russie, et même le fait que cette aide ait été demandée". Les banques chinoises ont suspendu les prêts pour l'achat de pétrole russe, pointe Tatiana Kastouéva-Jean, "mais la Chine dispose de son propre système de paiement, Unipay, qui peut surmonter l'arrêt de systèmes de paiement et le blocage des cartes imposés par l'Occident. L'Inde, cette semaine, a dit vouloir acheter davantage de matières premières russes. Mais ces pays sont sous la pression des États-Unis et s'exposeraient à des sanctions s'ils aidaient ouvertement la Russie.Nos erreursDe notre côté, nous avons peut-être surévalué les notions de démocratie, de gouvernance, de séparation des pouvoirs pour la Russie. Car Vladimir Poutine accorde une importance extrême à la souveraineté et à se protéger des influences extérieures. "Dès que Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir, il a remboursé les crédits au club de Paris ou au club de Londres (le groupe des créanciers extérieurs, NDLR), pour couper ces canaux d'influence occidentaux sur la prise de décision en Russie, rappelle Tatiana Kastouéva-Jean. C'est d'ailleurs le reproche qu'il a fait en 2014 aux autorités ukrainiennes, trop dépendantes selon lui des crédits extérieurs".L'erreur occidentale a été de considérer que la gouvernance démocratique allait accompagner l'ouverture de l'économie, que cela allait de soi, qu'il n'y avait pas besoin de faire un travail d'explication. "Mais dans la tête des Russes, les valeurs démocratiques sont le dernier des soucis, affirme la directrice de l'Ifri. Ils ne lient pas la qualité de la gouvernance à l'état des institutions démocratiques". Les années 90, ultralibérales, ont mis l'accent sur l'économie, et ont abouti à l'écroulement économique de la Russie et à l'humiliation du défaut de paiement de 1998. Le souvenir de ces événements reste cuisant en Russie"L'Occident a divergé de la Russie sur trois axes", note encore Tatiana Kastouéva-Jean. Premièrement, la vision de l'évolution du monde. "Pour nous, c'est le monde pacifique, la fin de l'histoire. Pour les Russes, c'est l'inverse. Ils ont continué de mettre l'accent sur la guerre. Les deux guerres de Tchétchénie ont été très violentes. Puis il y a eu la Transnistrie, la guerre civile au Tadjikistan, le haut Karabach, la Géorgie.... Les Russes ne sont jamais sortis de la guerre. Dans les sondages, rares sont les périodes où moins de 50% de la population russe dit ne pas sentir une menace militaire directe. Cela conditionne le soutien au pouvoir, avec des gens très formatés par la guerre froide et le traumatisme de la chute de l'URSS. Cette mentalité de guerre froide est toujours présente. Plus de 60% des Russes regrettent la disparition de l'URSS (ils sont même plus de 80% chez les personnes âgées)."La deuxième divergence concerne les outils avec lesquels on peut peser sur l'évolution du monde. "Pour les Russes, c'est l'arme nucléaire, une place au Conseil de sécurité de l'ONU, l'outil militaire, pour lequel un tiers des dépenses sont tenues secrètes. On ne se sait pas comment elles sont utilisées. Alors qu'en Occident, l'important, ce sont les flux, l'innovation, le poids économique..."Et le troisième axe de divergence est la compréhension des rapports entre gouverneurs et gouvernés, les droits de l'homme, la démocratie. "Pour la Russie, la démocratie est une grande faiblesse, c'est un État qui n'est pas résilient, qui est ouvert à des influences nocives, à l'intérieur comme à l'extérieur... Vladimir Poutine s'est impliqué à faire disparaître tous les contrepouvoirs. Il n'y a plus d'opposition, plus de parlement... plus aucune autre voix que la voix présidentielle. Et cela crée chez Poutine l'idée que de même qu'il manipule tout chez lui, cela se passe de la même manière ailleurs".