On a déjà beaucoup parlé de censure sur les réseaux sociaux en Chine, mais désormais, c'est à l'autre extrémité de l'échiquier que se pose la question : existe-t-il encore un espace pour la politique sur les réseaux sociaux ?

Lorsqu'un certain Mark Zuckerberg, dans son logement universitaire à Harvard University, jetait les bases de Facebook, il était sans doute loin d'imaginer l'avenir de sa plate-forme. Comme beaucoup d'autres réseaux sociaux, Facebook est passé du stade de moyen de communication innocent à celui d'outil de marketing surpuissant. Les mécanismes à qui l'on doit ce tour de force proviennent d'algorithmes qui apprennent à connaître toujours mieux les utilisateurs et parviennent à déterminer précisément le genre de messages qui les touchent. Ou pour le dire crûment : les profils individuels sont devenus des produits commerciaux.

Bien sûr, pointer du doigt la technologie qui a permis cette évolution serait une erreur. L'objectif des réseaux sociaux était en effet remarquable - et l'est toujours. Ces dernières années, les algorithmes se sont vus assigner un autre objectif. L'intelligence artificielle est vraiment en mesure de faciliter et d'enrichir notre vie, mais le résultat dépend de ce que l'on souhaite en tirer. Si des algorithmes venaient à prendre le contrôle des sphères bancaires, ils sèmeraient sans doute le désarroi. Comme l'algorithme essaie toujours d'obtenir le meilleur résultat possible à partir d'une conception rationnelle, certaines personnes ne pourraient plus obtenir de crédit ou de contrat d'assurance. Mais ce n'est pas parce que quelque chose est rationnel que cela respecte les valeurs éthiques.

Le documentaire Netflix 'The Social Dilemma' esquisse une image assez fidèle du combat auquel nous assistons. Facebook et compagnie sont nés avec les meilleures intentions du monde et procurent toujours beaucoup d'agrément aux gens, mais il ne faudrait pas oublier que leurs algorithmes servent désormais à des fins très différentes. Peut-être faut-il mettre en place des règlements éthiques pour encadrer - ou recadrer - leur fonctionnement. Ces dernières années, même le monde politique a découvert la puissance phénoménale de cet outil de marketing. L'invasion du Capitole est le point d'orgue d'une problématique qui a quotidiennement jalonné la présidence de Donald Trump : la diffusion de mensonges, de contre-vérités et de propagande politique.

Interdiction de publication sur les réseaux sociaux par les fonctions publiques

Tout comme les entreprises utilisent les réseaux sociaux pour diffuser de la publicité vers leurs cibles privilégiées, le monde politique comprend lui aussi à quel point l'opinion publique peut être influencée par Facebook, Twitter et Cie. Ce n'est pas en soi répréhensible, mais malheureusement, l'infoxication se répand comme une traînée de poudre. Donald Trump s'égosille depuis deux mois, mais sans en apporter la preuve, que les élections lui ont été volées par son successeur, Joe Biden. Une partie de son auditoire a fini par en être intimement convaincue. Et c'est ce qui explique les débordements que l'on a connus à Washington.

Des voix se sont déjà élevées à plusieurs reprises pour imposer des règles plus strictes aux réseaux sociaux, mais aujourd'hui, un douloureux constat s'impose : il faut que la situation change. L'ex-président George Bush a réagi avec dégoût face aux excès des manifestants : "Cette façon de contester les résultats électoraux est digne d'une république bananière, pas de notre nation démocratique." Si son verdict semble fondé, la situation nous a fait comprendre à quel point l'incitation à la révolte était possible n'importe où. Même chez l'oncle Sam. Même en Belgique. Qui oserait croire que cela ne pourrait jamais s'y produire ? À l'ère des réseaux sociaux, les opinions changent parfois très vite.

Certes, ces réseaux ne sont pas responsables du contenu des messages ni des mensonges qui y sont proférés, mais ils en accélèrent la diffusion et facilitent ce genre de propagande. Peut-être la solution doit-elle être recherchée auprès des plates-formes elles-mêmes. Y interdire totalement tout propos politique semble évidemment illusoire - et ce serait sans doute un pas trop loin. Il y a en effet une différence entre un message politique qui n'a d'autre but que d'informer le citoyen, et de la propagande politique dangereuse cherchant à toucher un maximum de personnes. Mais la situation dérape totalement lorsque la communication n'a d'autre objectif que d'accuser un individu ou déstabiliser des organisations.

La limite entre les deux est parfois ténue ; résoudre totalement le problème semble épineux. Pourtant, il doit être possible d'édicter des règlements éthiques, par exemple en interdisant à toute personne exerçant un mandat public ou administratif de créer un profil sur les réseaux sociaux. Interdire certaines libertés à des personnes dans le cadre de leurs fonctions n'est d'ailleurs pas si exceptionnel. Les jeux de hasard sont interdits aux notaires, huissiers et mêmes agents de police. Certaines professions ne peuvent acquérir de participations dans des sociétés. Alors, serait-ce choquant de vouloir interdire à tous les Trump en herbe de détenir un compte sur les réseaux sociaux ?

The Social Dilemma

Il faut bien entendu préserver le principe de liberté d'expression. Mais l'impact des propos extrémistes d'un ministre qui inciterait à la haine est tout de même fort différent de l'avis d'un médaillé olympique ou d'une star de cinéma. Ceci dit, il faudrait encore décider à qui accorder le privilège d'interdire. De qui doit venir l'initiative de mettre au point un code éthique ? C'est une excellente chose que Twitter et Facebook aient décidé d'eux-mêmes de bloquer (temporairement) le compte de Trump et d'effacer ses mensonges et incitations à la révolte. Mais il ne faut pas oublier que les campagnes publicitaires pour ces plates-formes demeurent toujours leurs principales sources de revenus.

En outre, cela pourrait créer un précédent qui finirait par accorder encore plus de poids aux réseaux sociaux. Qui est en effet Mark Zuckerberg pour museler la parole de certains individus ? Quelqu'un peut-il d'ailleurs s'arroger un tel pouvoir ? Et dans ce cas, tous les réseaux sociaux devraient être soumis à des règles identiques, sans quoi le problème se déplacera d'une plate-forme à une autre. Peut-être relève-t-il de la responsabilité d'organisations internationales, comme l'Union européenne, d'établir un code éthique pour les utilisateurs de réseaux sociaux. Mais pas question non plus de reproduire la situation connue en Chine, où l'autorité impose la censure et détermine ce que les citoyens peuvent ou ne peuvent pas voir.

La réponse appropriée se trouve probablement à mi-chemin, mais la notion de 'The Social Dilemma' est une fois de plus d'application. Certes, nous avons touché le fond ce mois-ci. Pas question de l'oublier. Dans les prochains jours, les réseaux sociaux se retrouveront au ban de la société, mais est-il encore possible de renverser la vapeur, ou du moins de corriger le tir ?

Par ailleurs, il n'est jamais mauvais de se regarder de temps en temps dans le miroir et d'oser rechercher la solution dans son propre emploi des réseaux sociaux. On peut se passer temporairement de beaucoup de choses, mais est-on encore capable de se priver de smartphone pendant 24 heures ? De renoncer à Facebook ou Twitter pendant une journée entière ? Si la réponse est non, on peut parler de dépendance. Or nulle dépendance n'est profitable...

Steven Hofmans, Customer experience advisor chez SAS, leader en Analytics.

On a déjà beaucoup parlé de censure sur les réseaux sociaux en Chine, mais désormais, c'est à l'autre extrémité de l'échiquier que se pose la question : existe-t-il encore un espace pour la politique sur les réseaux sociaux ?Lorsqu'un certain Mark Zuckerberg, dans son logement universitaire à Harvard University, jetait les bases de Facebook, il était sans doute loin d'imaginer l'avenir de sa plate-forme. Comme beaucoup d'autres réseaux sociaux, Facebook est passé du stade de moyen de communication innocent à celui d'outil de marketing surpuissant. Les mécanismes à qui l'on doit ce tour de force proviennent d'algorithmes qui apprennent à connaître toujours mieux les utilisateurs et parviennent à déterminer précisément le genre de messages qui les touchent. Ou pour le dire crûment : les profils individuels sont devenus des produits commerciaux.Bien sûr, pointer du doigt la technologie qui a permis cette évolution serait une erreur. L'objectif des réseaux sociaux était en effet remarquable - et l'est toujours. Ces dernières années, les algorithmes se sont vus assigner un autre objectif. L'intelligence artificielle est vraiment en mesure de faciliter et d'enrichir notre vie, mais le résultat dépend de ce que l'on souhaite en tirer. Si des algorithmes venaient à prendre le contrôle des sphères bancaires, ils sèmeraient sans doute le désarroi. Comme l'algorithme essaie toujours d'obtenir le meilleur résultat possible à partir d'une conception rationnelle, certaines personnes ne pourraient plus obtenir de crédit ou de contrat d'assurance. Mais ce n'est pas parce que quelque chose est rationnel que cela respecte les valeurs éthiques.Le documentaire Netflix 'The Social Dilemma' esquisse une image assez fidèle du combat auquel nous assistons. Facebook et compagnie sont nés avec les meilleures intentions du monde et procurent toujours beaucoup d'agrément aux gens, mais il ne faudrait pas oublier que leurs algorithmes servent désormais à des fins très différentes. Peut-être faut-il mettre en place des règlements éthiques pour encadrer - ou recadrer - leur fonctionnement. Ces dernières années, même le monde politique a découvert la puissance phénoménale de cet outil de marketing. L'invasion du Capitole est le point d'orgue d'une problématique qui a quotidiennement jalonné la présidence de Donald Trump : la diffusion de mensonges, de contre-vérités et de propagande politique.Interdiction de publication sur les réseaux sociaux par les fonctions publiquesTout comme les entreprises utilisent les réseaux sociaux pour diffuser de la publicité vers leurs cibles privilégiées, le monde politique comprend lui aussi à quel point l'opinion publique peut être influencée par Facebook, Twitter et Cie. Ce n'est pas en soi répréhensible, mais malheureusement, l'infoxication se répand comme une traînée de poudre. Donald Trump s'égosille depuis deux mois, mais sans en apporter la preuve, que les élections lui ont été volées par son successeur, Joe Biden. Une partie de son auditoire a fini par en être intimement convaincue. Et c'est ce qui explique les débordements que l'on a connus à Washington.Des voix se sont déjà élevées à plusieurs reprises pour imposer des règles plus strictes aux réseaux sociaux, mais aujourd'hui, un douloureux constat s'impose : il faut que la situation change. L'ex-président George Bush a réagi avec dégoût face aux excès des manifestants : "Cette façon de contester les résultats électoraux est digne d'une république bananière, pas de notre nation démocratique." Si son verdict semble fondé, la situation nous a fait comprendre à quel point l'incitation à la révolte était possible n'importe où. Même chez l'oncle Sam. Même en Belgique. Qui oserait croire que cela ne pourrait jamais s'y produire ? À l'ère des réseaux sociaux, les opinions changent parfois très vite.Certes, ces réseaux ne sont pas responsables du contenu des messages ni des mensonges qui y sont proférés, mais ils en accélèrent la diffusion et facilitent ce genre de propagande. Peut-être la solution doit-elle être recherchée auprès des plates-formes elles-mêmes. Y interdire totalement tout propos politique semble évidemment illusoire - et ce serait sans doute un pas trop loin. Il y a en effet une différence entre un message politique qui n'a d'autre but que d'informer le citoyen, et de la propagande politique dangereuse cherchant à toucher un maximum de personnes. Mais la situation dérape totalement lorsque la communication n'a d'autre objectif que d'accuser un individu ou déstabiliser des organisations.La limite entre les deux est parfois ténue ; résoudre totalement le problème semble épineux. Pourtant, il doit être possible d'édicter des règlements éthiques, par exemple en interdisant à toute personne exerçant un mandat public ou administratif de créer un profil sur les réseaux sociaux. Interdire certaines libertés à des personnes dans le cadre de leurs fonctions n'est d'ailleurs pas si exceptionnel. Les jeux de hasard sont interdits aux notaires, huissiers et mêmes agents de police. Certaines professions ne peuvent acquérir de participations dans des sociétés. Alors, serait-ce choquant de vouloir interdire à tous les Trump en herbe de détenir un compte sur les réseaux sociaux ?The Social DilemmaIl faut bien entendu préserver le principe de liberté d'expression. Mais l'impact des propos extrémistes d'un ministre qui inciterait à la haine est tout de même fort différent de l'avis d'un médaillé olympique ou d'une star de cinéma. Ceci dit, il faudrait encore décider à qui accorder le privilège d'interdire. De qui doit venir l'initiative de mettre au point un code éthique ? C'est une excellente chose que Twitter et Facebook aient décidé d'eux-mêmes de bloquer (temporairement) le compte de Trump et d'effacer ses mensonges et incitations à la révolte. Mais il ne faut pas oublier que les campagnes publicitaires pour ces plates-formes demeurent toujours leurs principales sources de revenus.En outre, cela pourrait créer un précédent qui finirait par accorder encore plus de poids aux réseaux sociaux. Qui est en effet Mark Zuckerberg pour museler la parole de certains individus ? Quelqu'un peut-il d'ailleurs s'arroger un tel pouvoir ? Et dans ce cas, tous les réseaux sociaux devraient être soumis à des règles identiques, sans quoi le problème se déplacera d'une plate-forme à une autre. Peut-être relève-t-il de la responsabilité d'organisations internationales, comme l'Union européenne, d'établir un code éthique pour les utilisateurs de réseaux sociaux. Mais pas question non plus de reproduire la situation connue en Chine, où l'autorité impose la censure et détermine ce que les citoyens peuvent ou ne peuvent pas voir.La réponse appropriée se trouve probablement à mi-chemin, mais la notion de 'The Social Dilemma' est une fois de plus d'application. Certes, nous avons touché le fond ce mois-ci. Pas question de l'oublier. Dans les prochains jours, les réseaux sociaux se retrouveront au ban de la société, mais est-il encore possible de renverser la vapeur, ou du moins de corriger le tir ?Par ailleurs, il n'est jamais mauvais de se regarder de temps en temps dans le miroir et d'oser rechercher la solution dans son propre emploi des réseaux sociaux. On peut se passer temporairement de beaucoup de choses, mais est-on encore capable de se priver de smartphone pendant 24 heures ? De renoncer à Facebook ou Twitter pendant une journée entière ? Si la réponse est non, on peut parler de dépendance. Or nulle dépendance n'est profitable...Steven Hofmans, Customer experience advisor chez SAS, leader en Analytics.