Impatients de renoncer aux combustibles russes pour asphyxier le Kremlin, les pays européens, bellicistes mais pas combattants, ont improvisé, dans la précipitation, des solutions de rechange... calamiteuses. Le remède s'avère pire que le mal.

Depuis l'invasion de l'Ukraine, les sanctions européennes contre la Russie ont provoqué une hausse brutale des prix du gaz, du pétrole, des céréales. Et déclenché une bataille mondiale pour l'accès aux énergies et aux céréales.

Pour nos achats en énergies fossiles, nous sommes passés du Charybde de l'ogre russe dans le Scylla d'autres autocraties, tout aussi pernicieuses, et bien plus onéreuses. Un tiers de nos échanges internationaux énergétiques s'effectuent maintenant, non plus à la faveur de contrats à long terme, mais au comptant : le plus offrant remporte la cargaison. Résultat : le prix du gaz en Europe plane sept fois plus haut qu'un an plus tôt... et la Russie vend aujourd'hui sept fois plus cher son gaz.

En quoi défendons-nous mieux nos "valeurs démocratiques" en faisant la nique à un régime qui martyrise 44 millions d'Ukrainiens pour passer dans les bras de régimes monarchiques absolus qui méprisent la moitié de l'humanité : les femmes ?

Ce fut une image pittoresque de voir, le dos courbé, le ministre de l'économie et du climat allemand Robert Habeck s'incliner respectueusement devant le cheikh qatari Tamim Ben Hamad Al-Thani. Si M. Habeck marque ainsi sa déférence vis-à-vis d'un défenseur des droits humains aussi irréprochable que l'émir du Qatar, avant de faire courbette, le lendemain, devant celui des Émirats arabes unis, c'est pour acheter de l'énergie climatiquement peu correcte : du gaz naturel liquéfié (GNL) susceptible de remplacer le gaz russe qui propulsait jusque-là l'économie allemande.

Des courbettes et des salamalecs pour acheter du pétrole à des pays (notamment l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis) que nous accusons régulièrement de crimes de guerre (plus de 3 000 civils tués) au Yémen dans leurs tentatives sanglantes pour mater la rébellion houtiste. On quitte les bras d'un criminel de guerre pour se jeter dans les bras d'autres criminels de guerre.

La picaresque "diplomatie des valeurs" européennes, les justifications morales apportées par l'exécutif européen pour diversifier ses approvisionnements, comme les ronds de jambe de M. Habeck au Proche Orient inspirent une certaine hilarité dans l'hémisphère sud.

En outre, en acceptant le hara-kiri énergétique que nous a proposé Mme von der Leyen, l'exécutif européen, propagandiste de l'interventionnisme occidental dans des "guerres justes", a choisi de sanctionner les populations du Vieux Continent, en particulier celles aux niveaux de vie les plus modestes (environ 100 millions de citoyens dans l'UE) ainsi que les populations les plus pauvres du "reste du monde" qui sont confrontés au spectre des pénuries et de la famine.

Et ce privilège d'un suicide honorable s'accompagne pourtant d'une hypocrisie intellectuelle : les dirigeants européens essaient par tous les moyens de propagande d'instiller l'idée qu'ils coupent les vivres à la Russie, qu'ils privent le régime de Poutine de ressources financières vitales : eh bien, c'est tout simplement faux.

Le boycott de Moscou ne fait même pas mal au régime de Poutine qui vend le même volume de ressources énergétiques (non plus tant aux Européens mais au "reste du monde") à des prix du marché devenus nettement plus élevés depuis les sanctions européennes. Nous n'avons pas gagné la guerre de l'énergie et en tout cas la Russie ne l'a assurément pas perdue. Et nous n'allons probablement pas gagner la guerre alimentaire.

Les seuls dindons de la farce sont les contribuables européens. L'idéologie des patriciens aux commandes des instances européennes se paie avec la souffrance (les privations, la sueur, les larmes) des plébéiens. Evidemment, nos grands manitous ne surveillent pas cette cocotte-minute fumante que sont les populations précarisées de l'UE. Et leur manque du sens de la "realpolitik" se paie au prix d'une inflation socialement toxique, d'un ralentissement économique potentiellement catastrophique, de nouvelles allégeances diplomatiques. Les Etats-Unis, eux, se frottent les mains...

Les pontes de l'exécutif européen n'avaient pas prévu que l'Arabie saoudite pouvait ignorer nos demandes répétées d'augmenter la production pétrolière du royaume afin de pallier l'embargo contre la Russie. Personne n'avait pensé que le régime saoudien considérait sa relation avec le régime poutinien comme stratégique (depuis que la création de l'OPEP+ en 2016, qui associe Moscou aux négociations sur le niveau de production de pétrole s'est traduite par une coordination très fructueuse entre la Russie et l'Arabie saoudite).

Les dirigeants européens ont beau jeu de dire qu'ils ne financent plus l'effort de guerre russe, d'autres le font à leur place : l'embargo européen sur le pétrole et les céréales russes a fait pschitt en un rien de temps ! Face aux sanctions, le Kremlin a réorienté très vite le commerce des hydrocarbures vers l'Asie. Ce qui fait les affaires des coquins. Depuis l'invasion russe, les importations de pétrole russe de Pékin et New Delhi ont bondi. Et pourvue d'importantes capacités de raffinage, l'Inde a les moyens de transformer du brut russe en gazole pour le revendre à l'Europe avec une marge confortable (2). La géopolitique des sanctions empreinte parfois d'étranges chemins...que Mme von der Leyen préfère taire.

Le plus piquant dans l'histoire, c'est que depuis l'invasion russe, l'hydrocarbure le plus polluant (le charbon) connaît un formidable retour en grâce. Face à la crise énergétique, la consommation mondiale explose au point que les géants miniers peinent à satisfaire la demande (3). Une splendide négation de la transition vers les énergies dites "vertes" : un autre résultat du triomphe de l'émotionnel sur le rationnel, dans l'exécutif européen.

Les grands pontifes de la Commission, du Parlement et du Conseil de l'Europe n'ont pas non plus pris le temps d'examiner les caractéristiques du commerce mondial de blé, céréale consommée depuis l'Antiquité, par la quasi-totalité de l'humanité sous différentes formes d'aliments essentiels. Du coup ils n'avaient pas prévu l'inflation concernant les céréales suite au boycottage de la Russie (1er exportateur mondial de blé) et, par effet boule de neige, le risque de faire basculer plus d'un cinquième de l'humanité du Sud dans la pauvreté, le dénuement et la faim (4).

Carl-Alexandre Robyn

Ingénieur-conseil financier, fondateur du Cabinet d'expertise Valoro

(1) Source : chiffre cité dans "Situation alimentaire mondiale", bulletin du 08 mai 2022, www .fao.org

(2) Emily Schmall et Stanley Reed, "India finds Russian oil an irresistible deal, no matter the diplomatic pressure", The New York Times, 4 mai 2022.

(3) Will Wade et Stephen Stapczynski, "Russia's war is turbocharging the world's addiction to coal", Bloomberg, 25 avril 2022.

(4) Selon un document de la FAO, quarante-cinq pays africains et pays les moins avancés sont concernés par cette menace, dont dix-huit dépendant à plus de 50 % de l'Ukraine ou de la Russie pour leurs importations de blé (l'Erythrée, la Mauritanie, la Somalie et la Tanzanie en dépendent à 100 %). En Afrique subsaharienne, 30 % du blé consommé provient ainsi de Russie et d'Ukraine. L'Egypte, premier acheteur mondial de blé, dépend à 61 % de la Russie et à 23 % de l'Ukraine pour ses importations de blé.

Impatients de renoncer aux combustibles russes pour asphyxier le Kremlin, les pays européens, bellicistes mais pas combattants, ont improvisé, dans la précipitation, des solutions de rechange... calamiteuses. Le remède s'avère pire que le mal.Depuis l'invasion de l'Ukraine, les sanctions européennes contre la Russie ont provoqué une hausse brutale des prix du gaz, du pétrole, des céréales. Et déclenché une bataille mondiale pour l'accès aux énergies et aux céréales. Pour nos achats en énergies fossiles, nous sommes passés du Charybde de l'ogre russe dans le Scylla d'autres autocraties, tout aussi pernicieuses, et bien plus onéreuses. Un tiers de nos échanges internationaux énergétiques s'effectuent maintenant, non plus à la faveur de contrats à long terme, mais au comptant : le plus offrant remporte la cargaison. Résultat : le prix du gaz en Europe plane sept fois plus haut qu'un an plus tôt... et la Russie vend aujourd'hui sept fois plus cher son gaz. En quoi défendons-nous mieux nos "valeurs démocratiques" en faisant la nique à un régime qui martyrise 44 millions d'Ukrainiens pour passer dans les bras de régimes monarchiques absolus qui méprisent la moitié de l'humanité : les femmes ?Ce fut une image pittoresque de voir, le dos courbé, le ministre de l'économie et du climat allemand Robert Habeck s'incliner respectueusement devant le cheikh qatari Tamim Ben Hamad Al-Thani. Si M. Habeck marque ainsi sa déférence vis-à-vis d'un défenseur des droits humains aussi irréprochable que l'émir du Qatar, avant de faire courbette, le lendemain, devant celui des Émirats arabes unis, c'est pour acheter de l'énergie climatiquement peu correcte : du gaz naturel liquéfié (GNL) susceptible de remplacer le gaz russe qui propulsait jusque-là l'économie allemande.Des courbettes et des salamalecs pour acheter du pétrole à des pays (notamment l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis) que nous accusons régulièrement de crimes de guerre (plus de 3 000 civils tués) au Yémen dans leurs tentatives sanglantes pour mater la rébellion houtiste. On quitte les bras d'un criminel de guerre pour se jeter dans les bras d'autres criminels de guerre. La picaresque "diplomatie des valeurs" européennes, les justifications morales apportées par l'exécutif européen pour diversifier ses approvisionnements, comme les ronds de jambe de M. Habeck au Proche Orient inspirent une certaine hilarité dans l'hémisphère sud.En outre, en acceptant le hara-kiri énergétique que nous a proposé Mme von der Leyen, l'exécutif européen, propagandiste de l'interventionnisme occidental dans des "guerres justes", a choisi de sanctionner les populations du Vieux Continent, en particulier celles aux niveaux de vie les plus modestes (environ 100 millions de citoyens dans l'UE) ainsi que les populations les plus pauvres du "reste du monde" qui sont confrontés au spectre des pénuries et de la famine. Et ce privilège d'un suicide honorable s'accompagne pourtant d'une hypocrisie intellectuelle : les dirigeants européens essaient par tous les moyens de propagande d'instiller l'idée qu'ils coupent les vivres à la Russie, qu'ils privent le régime de Poutine de ressources financières vitales : eh bien, c'est tout simplement faux.Le boycott de Moscou ne fait même pas mal au régime de Poutine qui vend le même volume de ressources énergétiques (non plus tant aux Européens mais au "reste du monde") à des prix du marché devenus nettement plus élevés depuis les sanctions européennes. Nous n'avons pas gagné la guerre de l'énergie et en tout cas la Russie ne l'a assurément pas perdue. Et nous n'allons probablement pas gagner la guerre alimentaire.Les seuls dindons de la farce sont les contribuables européens. L'idéologie des patriciens aux commandes des instances européennes se paie avec la souffrance (les privations, la sueur, les larmes) des plébéiens. Evidemment, nos grands manitous ne surveillent pas cette cocotte-minute fumante que sont les populations précarisées de l'UE. Et leur manque du sens de la "realpolitik" se paie au prix d'une inflation socialement toxique, d'un ralentissement économique potentiellement catastrophique, de nouvelles allégeances diplomatiques. Les Etats-Unis, eux, se frottent les mains...Les pontes de l'exécutif européen n'avaient pas prévu que l'Arabie saoudite pouvait ignorer nos demandes répétées d'augmenter la production pétrolière du royaume afin de pallier l'embargo contre la Russie. Personne n'avait pensé que le régime saoudien considérait sa relation avec le régime poutinien comme stratégique (depuis que la création de l'OPEP+ en 2016, qui associe Moscou aux négociations sur le niveau de production de pétrole s'est traduite par une coordination très fructueuse entre la Russie et l'Arabie saoudite).Les dirigeants européens ont beau jeu de dire qu'ils ne financent plus l'effort de guerre russe, d'autres le font à leur place : l'embargo européen sur le pétrole et les céréales russes a fait pschitt en un rien de temps ! Face aux sanctions, le Kremlin a réorienté très vite le commerce des hydrocarbures vers l'Asie. Ce qui fait les affaires des coquins. Depuis l'invasion russe, les importations de pétrole russe de Pékin et New Delhi ont bondi. Et pourvue d'importantes capacités de raffinage, l'Inde a les moyens de transformer du brut russe en gazole pour le revendre à l'Europe avec une marge confortable (2). La géopolitique des sanctions empreinte parfois d'étranges chemins...que Mme von der Leyen préfère taire.Le plus piquant dans l'histoire, c'est que depuis l'invasion russe, l'hydrocarbure le plus polluant (le charbon) connaît un formidable retour en grâce. Face à la crise énergétique, la consommation mondiale explose au point que les géants miniers peinent à satisfaire la demande (3). Une splendide négation de la transition vers les énergies dites "vertes" : un autre résultat du triomphe de l'émotionnel sur le rationnel, dans l'exécutif européen.Les grands pontifes de la Commission, du Parlement et du Conseil de l'Europe n'ont pas non plus pris le temps d'examiner les caractéristiques du commerce mondial de blé, céréale consommée depuis l'Antiquité, par la quasi-totalité de l'humanité sous différentes formes d'aliments essentiels. Du coup ils n'avaient pas prévu l'inflation concernant les céréales suite au boycottage de la Russie (1er exportateur mondial de blé) et, par effet boule de neige, le risque de faire basculer plus d'un cinquième de l'humanité du Sud dans la pauvreté, le dénuement et la faim (4).Carl-Alexandre RobynIngénieur-conseil financier, fondateur du Cabinet d'expertise Valoro(1) Source : chiffre cité dans "Situation alimentaire mondiale", bulletin du 08 mai 2022, www .fao.org(2) Emily Schmall et Stanley Reed, "India finds Russian oil an irresistible deal, no matter the diplomatic pressure", The New York Times, 4 mai 2022.(3) Will Wade et Stephen Stapczynski, "Russia's war is turbocharging the world's addiction to coal", Bloomberg, 25 avril 2022.(4) Selon un document de la FAO, quarante-cinq pays africains et pays les moins avancés sont concernés par cette menace, dont dix-huit dépendant à plus de 50 % de l'Ukraine ou de la Russie pour leurs importations de blé (l'Erythrée, la Mauritanie, la Somalie et la Tanzanie en dépendent à 100 %). En Afrique subsaharienne, 30 % du blé consommé provient ainsi de Russie et d'Ukraine. L'Egypte, premier acheteur mondial de blé, dépend à 61 % de la Russie et à 23 % de l'Ukraine pour ses importations de blé.