Et pour ce faire, les médias sont devenus l'assistant par excellence, l'indispensable chambre d'écho pour le tintamarre de la rue, et non pour le propos feutré des chaumières. Pour les médias, le "bonnes" images et les "bons" sujets se glanent auprès des manifestants sur le pavé plutôt qu'auprès des non-manifestants, dans leur chez-soi. On aurait mauvaise grâce à leur en faire grief. Néanmoins, cette pratique obligée crée un biais, estompé par l'habitude.

La minorité majorée

Dans tous les cas, abstraction faite du nombre des individus concernés, quasi toujours c'est une minorité qui déclenche une protestation. Elle s'efforce de faire tache d'huile et, si possible, de devenir majoritaire. On voit - et on admire ? - ceux qui bougent les premiers. On ne voit pas ceux qui, spontanément, ne bougeraient pas sans contagion, soit par manque d'énergie, soit parce que la situation leur convient.

Lorsque les médias répercutent ces mobilisations, les interviewers ne disposent que d'insatisfaits. Et souvent ce sont les plus mécontents qui accaparent les micros. Les médias préféreront les agités spectaculaires aux tranquilles marcheurs. Les casseurs auront aussi leur trop grande part du gâteau, alors qu'ils ne représentent qu'une infime partie des participants. L'opinion se focalise ainsi sur ceux qui visent à se l'approprier. Elle laisse pour compte combien d'autres, peu loquaces, restés dans l'ombre.

La majorité minorée

"Il y a bien des façons de passer à l'acte. Se taire en est une", a dit Jean-Bertrand Pontalis. Le biais médiatique gomme cette forme d'action, qui ne peut que passer inaperçue.

Entonne-t-on un hymne aux libertés bafouées ou organise-t-on un convoi prétendant les restaurer de toute urgence ? Les choristes donnent de la voix, les moteurs vrombissent. On se compte. On étoffe les nombres officiels jugés trop chiches. Or quel grand nombre s'avère incontestable ? Celui des non-chanteurs et des non-convoyeurs.

Les uns et les autres ne sont-ils pas pourtant à remercier ? Les premiers parce qu'ils prêchent vigilance et mesure dès lors que les libertés sont en cause. Les seconds parce que leur acceptation des règles permet à la vie de continuer. Et même aux manifestations de continuer à s'organiser.

Tous ceux-là qui, de toujours, ont respecté les règles méritent eux-mêmes le respect. Leur action discrète ne saute pas aux yeux. Elle se perçoit indirectement par ses corollaires : des libertés survivent, malgré - ou grâce à - d'autres libertés bridées.

Le militantisme silencieux

Pourquoi les silencieux ne sortent-ils pas de leur mutisme et de leurs demeures pour clamer leur soutien aux mesures de prévention ? Faudrait-il les y inciter ? Pourquoi ? Leur retenue n'a-t-elle pas tout son sens civique ?

Comment prétendre soutenir l'arsenal des précautions en tendant au virus la perche d'un rassemblement de foule ? Une non-manifestation peut en dire plus qu'une manifestation. Ne pas convoquer un cortège ou un convoi, ce n'est pas se défiler. C'est un acte militant de simple bon sens, qui rejoint la majorité dans ce qu'elle ressent comme le bien commun.

Une autre raison de ne pas occuper la rue s'impose de plus en plus - au grand dam de la liberté d'expression. Des groupuscules divers aux motivations disparates saisissent chaque occasion pour entraîner à la violence, à l'agression des forces de l'ordre et au vandalisme sauvage. Ne pas préparer un terrain pour les casseurs devient ainsi un acte militant : protéger le bien commun et les biens communs.

Les silencieux resteront donc silencieux. Chez eux. Plutôt que de défiler, même en silence. Avec sans doute l'espoir - pourquoi pas la confiance ? - que, même sans contacts rapprochés, la solidarité, majoritaire, en contaminera davantage que l'individualisme minoritaire.

François-Xavier Druet, Docteur en Philosophie et Lettres

Et pour ce faire, les médias sont devenus l'assistant par excellence, l'indispensable chambre d'écho pour le tintamarre de la rue, et non pour le propos feutré des chaumières. Pour les médias, le "bonnes" images et les "bons" sujets se glanent auprès des manifestants sur le pavé plutôt qu'auprès des non-manifestants, dans leur chez-soi. On aurait mauvaise grâce à leur en faire grief. Néanmoins, cette pratique obligée crée un biais, estompé par l'habitude.La minorité majoréeDans tous les cas, abstraction faite du nombre des individus concernés, quasi toujours c'est une minorité qui déclenche une protestation. Elle s'efforce de faire tache d'huile et, si possible, de devenir majoritaire. On voit - et on admire ? - ceux qui bougent les premiers. On ne voit pas ceux qui, spontanément, ne bougeraient pas sans contagion, soit par manque d'énergie, soit parce que la situation leur convient.Lorsque les médias répercutent ces mobilisations, les interviewers ne disposent que d'insatisfaits. Et souvent ce sont les plus mécontents qui accaparent les micros. Les médias préféreront les agités spectaculaires aux tranquilles marcheurs. Les casseurs auront aussi leur trop grande part du gâteau, alors qu'ils ne représentent qu'une infime partie des participants. L'opinion se focalise ainsi sur ceux qui visent à se l'approprier. Elle laisse pour compte combien d'autres, peu loquaces, restés dans l'ombre.La majorité minorée"Il y a bien des façons de passer à l'acte. Se taire en est une", a dit Jean-Bertrand Pontalis. Le biais médiatique gomme cette forme d'action, qui ne peut que passer inaperçue.Entonne-t-on un hymne aux libertés bafouées ou organise-t-on un convoi prétendant les restaurer de toute urgence ? Les choristes donnent de la voix, les moteurs vrombissent. On se compte. On étoffe les nombres officiels jugés trop chiches. Or quel grand nombre s'avère incontestable ? Celui des non-chanteurs et des non-convoyeurs.Les uns et les autres ne sont-ils pas pourtant à remercier ? Les premiers parce qu'ils prêchent vigilance et mesure dès lors que les libertés sont en cause. Les seconds parce que leur acceptation des règles permet à la vie de continuer. Et même aux manifestations de continuer à s'organiser.Tous ceux-là qui, de toujours, ont respecté les règles méritent eux-mêmes le respect. Leur action discrète ne saute pas aux yeux. Elle se perçoit indirectement par ses corollaires : des libertés survivent, malgré - ou grâce à - d'autres libertés bridées.Le militantisme silencieuxPourquoi les silencieux ne sortent-ils pas de leur mutisme et de leurs demeures pour clamer leur soutien aux mesures de prévention ? Faudrait-il les y inciter ? Pourquoi ? Leur retenue n'a-t-elle pas tout son sens civique ?Comment prétendre soutenir l'arsenal des précautions en tendant au virus la perche d'un rassemblement de foule ? Une non-manifestation peut en dire plus qu'une manifestation. Ne pas convoquer un cortège ou un convoi, ce n'est pas se défiler. C'est un acte militant de simple bon sens, qui rejoint la majorité dans ce qu'elle ressent comme le bien commun.Une autre raison de ne pas occuper la rue s'impose de plus en plus - au grand dam de la liberté d'expression. Des groupuscules divers aux motivations disparates saisissent chaque occasion pour entraîner à la violence, à l'agression des forces de l'ordre et au vandalisme sauvage. Ne pas préparer un terrain pour les casseurs devient ainsi un acte militant : protéger le bien commun et les biens communs.Les silencieux resteront donc silencieux. Chez eux. Plutôt que de défiler, même en silence. Avec sans doute l'espoir - pourquoi pas la confiance ? - que, même sans contacts rapprochés, la solidarité, majoritaire, en contaminera davantage que l'individualisme minoritaire.François-Xavier Druet, Docteur en Philosophie et Lettres