Deux grands enjeux au moins apparaissent : la délimitation des frontières maritimes et le statut des voies de communications maritimes. Tous deux convergent pour rendre le bassin pontique particulièrement sensible tant au plan juridique que géopolitique indépendamment même de sa dimension économique.

Des espaces maritimes disputés

En 1991, la dislocation de l'URSS fait apparaître deux nouveaux Etats riverains de la mer Noire (l'Ukraine et la Géorgie) avec lesquels il faut désormais compter et dont la présence diminue significativement la façade maritime Sud de la Russie. Au-delà de la longueur de la côte et du transfert de souveraineté de la Russie à l'Ukraine sur des bases navales aussi importantes que Sébastopol ou Odessa, c'est aussi le contrôle de la mer territoriale, de la zone contigüe, du plateau continental et de la zone économique exclusive qui s'en trouve affecté dans un espace stratégiquement sensible. Ainsi par exemple, la ligne médiane séparant en mer la Russie de la Turquie (membre de l'OTAN) est passée d'environ 870 kilomètres à l'époque soviétique à 262 kilomètres dans les années 1990.

La conquête de la Crimée en 2014 et la perspective du contrôle -fut-il totalement illégal au regard du Droit international - sur l'ensemble des côtes et des eaux ukrainiennes en 2022 sont donc de nature à permettre à la Fédération de Russie de rêver à un vaste espace maritime au-delà de la mer d'Azov et près que 400 kilomètres supplémentaires de ligne de partage maritime avec la Turquie, l'autre acteur majeur dans la zone. Reste la question délicate de l'Abkhazie, région de Géorgie que la Russie reconnaît comme indépendante depuis 2008 et dont la côte correspond à plus de la moitié de la façade maritime géorgienne. De ce point de vue, la guerre en Ukraine ne va pas sans raviver quelques inquiétudes frontalières de ce côté aussi.

Enfin, les quatre plus grands gisements gaziers du Nord de la mer Noire se situent sous le plateau continental ukrainien, à l'Est de la Crimée. Contrôler directement ou indirectement les côtes du Sud du pays tendrait donc aussi à s'assurer la mainmise sur ces ressources aussi stratégiquement qu'économiquement sensibles. Enclaver l'Ukraine serait aussi une manière de la priver tout à la fois d'une source d'approvisionnement énergétique précieuse, de rentrées financières et d'une possibilité d'offrir à d'autres Etats une alternative partielle au gaz russe.

Les voies de communication maritimes

Quelques grands axes maritimes relient les détroits turcs principalement à Odessa et Novorossiysk ainsi qu'au détroit de Kerch donnant accès à la mer d'Azov. Dans les trois cas, il s'agit à la fois d'axes commerciaux mais aussi de points d'appui de bases navales importantes. Il convient cependant d'observer que la construction par la Russie du pont qui enjambe le détroit de Kerch joue depuis son inauguration en 2018 une fonction de verrou politique autant qu'économique. Ainsi les navires dont le tirant d'air excède 33 mètres ne peuvent pas passer sous le tablier du pont. Il en résulte un obstacle pour l'accès des grands navires céréaliers à l'Est de l'Ukraine ainsi que pour l'exportation de la production sidérurgique de la région de Marioupol. Mais la guerre actuelle par laquelle la Russie ambitionne entre autres de relier les territoires du Sud de l'Ukraine, la Crimée et le Donbass réouvrirait à son seul avantage un segment de transport multimodal qu'elle avait grippé d'abord en 2014 lors de la conquête de la Crimée et ensuite par la construction du pont de Kerch.

Par ailleurs, la conquête du Sud de l'Ukraine serait aussi de nature à donner à la Russie un contrôle important sur les supports du trafic internet de et vers l'Ukraine qui passe par le Black Sea Fibre Optic Cable System (BSFOCS). L'avantage politique autant qu'économique escompté ne peut en être négligé.

La situation de la mer Noire est également influencée par les conditions de son accès vers le Sud grâce aux détroits du Bosphore et des Dardanelles. Tous deux bordés par la Turquie, ils sont soumis à un régime international déterminé par la convention de Montreux de 1936. La Turquie y fait référence lorsqu'elle décide le 28 février 2022 de fermer les détroits aux navires militaires sauf s'ils naviguent en vue de rejoindre leur port d'attache. La mesure est générale puisqu'elle s'applique aux navires appartenant tant aux Etats riverains de la mer Noire qu'à d'autres Etats. Dans le contexte actuel, il s'agit d'une mesure de prudente fermeté de la part de la Turquie. Il semble cependant que la Russie avait quelque peu anticipé la décision en faisant franchir les détroits par 6 navires de débarquements et un sous-marin durant la première quinzaine de février.

Regardée par la Russie à la fois comme un espace de protection de sa frontière maritime Sud, comme un accès aux mers chaudes et comme une clé possible d'isolement de l'Ukraine, la mer Noire conserve aujourd'hui son statut stratégique mythique depuis l'antiquité. Elle constitue aussi un enjeu sans doute un peu négligé de la guerre en Ukraine autant que des futures négociations de paix, voire de la structuration des relations internationales dans la région au lendemain du conflit.

Louis le Hardÿ de Beaulieu, Professeur à l'Université catholique de Louvain

Président honoraire de l'Académie Royale de Marine de Belgique

Deux grands enjeux au moins apparaissent : la délimitation des frontières maritimes et le statut des voies de communications maritimes. Tous deux convergent pour rendre le bassin pontique particulièrement sensible tant au plan juridique que géopolitique indépendamment même de sa dimension économique.Des espaces maritimes disputés En 1991, la dislocation de l'URSS fait apparaître deux nouveaux Etats riverains de la mer Noire (l'Ukraine et la Géorgie) avec lesquels il faut désormais compter et dont la présence diminue significativement la façade maritime Sud de la Russie. Au-delà de la longueur de la côte et du transfert de souveraineté de la Russie à l'Ukraine sur des bases navales aussi importantes que Sébastopol ou Odessa, c'est aussi le contrôle de la mer territoriale, de la zone contigüe, du plateau continental et de la zone économique exclusive qui s'en trouve affecté dans un espace stratégiquement sensible. Ainsi par exemple, la ligne médiane séparant en mer la Russie de la Turquie (membre de l'OTAN) est passée d'environ 870 kilomètres à l'époque soviétique à 262 kilomètres dans les années 1990. La conquête de la Crimée en 2014 et la perspective du contrôle -fut-il totalement illégal au regard du Droit international - sur l'ensemble des côtes et des eaux ukrainiennes en 2022 sont donc de nature à permettre à la Fédération de Russie de rêver à un vaste espace maritime au-delà de la mer d'Azov et près que 400 kilomètres supplémentaires de ligne de partage maritime avec la Turquie, l'autre acteur majeur dans la zone. Reste la question délicate de l'Abkhazie, région de Géorgie que la Russie reconnaît comme indépendante depuis 2008 et dont la côte correspond à plus de la moitié de la façade maritime géorgienne. De ce point de vue, la guerre en Ukraine ne va pas sans raviver quelques inquiétudes frontalières de ce côté aussi. Enfin, les quatre plus grands gisements gaziers du Nord de la mer Noire se situent sous le plateau continental ukrainien, à l'Est de la Crimée. Contrôler directement ou indirectement les côtes du Sud du pays tendrait donc aussi à s'assurer la mainmise sur ces ressources aussi stratégiquement qu'économiquement sensibles. Enclaver l'Ukraine serait aussi une manière de la priver tout à la fois d'une source d'approvisionnement énergétique précieuse, de rentrées financières et d'une possibilité d'offrir à d'autres Etats une alternative partielle au gaz russe.Les voies de communication maritimesQuelques grands axes maritimes relient les détroits turcs principalement à Odessa et Novorossiysk ainsi qu'au détroit de Kerch donnant accès à la mer d'Azov. Dans les trois cas, il s'agit à la fois d'axes commerciaux mais aussi de points d'appui de bases navales importantes. Il convient cependant d'observer que la construction par la Russie du pont qui enjambe le détroit de Kerch joue depuis son inauguration en 2018 une fonction de verrou politique autant qu'économique. Ainsi les navires dont le tirant d'air excède 33 mètres ne peuvent pas passer sous le tablier du pont. Il en résulte un obstacle pour l'accès des grands navires céréaliers à l'Est de l'Ukraine ainsi que pour l'exportation de la production sidérurgique de la région de Marioupol. Mais la guerre actuelle par laquelle la Russie ambitionne entre autres de relier les territoires du Sud de l'Ukraine, la Crimée et le Donbass réouvrirait à son seul avantage un segment de transport multimodal qu'elle avait grippé d'abord en 2014 lors de la conquête de la Crimée et ensuite par la construction du pont de Kerch.Par ailleurs, la conquête du Sud de l'Ukraine serait aussi de nature à donner à la Russie un contrôle important sur les supports du trafic internet de et vers l'Ukraine qui passe par le Black Sea Fibre Optic Cable System (BSFOCS). L'avantage politique autant qu'économique escompté ne peut en être négligé.La situation de la mer Noire est également influencée par les conditions de son accès vers le Sud grâce aux détroits du Bosphore et des Dardanelles. Tous deux bordés par la Turquie, ils sont soumis à un régime international déterminé par la convention de Montreux de 1936. La Turquie y fait référence lorsqu'elle décide le 28 février 2022 de fermer les détroits aux navires militaires sauf s'ils naviguent en vue de rejoindre leur port d'attache. La mesure est générale puisqu'elle s'applique aux navires appartenant tant aux Etats riverains de la mer Noire qu'à d'autres Etats. Dans le contexte actuel, il s'agit d'une mesure de prudente fermeté de la part de la Turquie. Il semble cependant que la Russie avait quelque peu anticipé la décision en faisant franchir les détroits par 6 navires de débarquements et un sous-marin durant la première quinzaine de février.Regardée par la Russie à la fois comme un espace de protection de sa frontière maritime Sud, comme un accès aux mers chaudes et comme une clé possible d'isolement de l'Ukraine, la mer Noire conserve aujourd'hui son statut stratégique mythique depuis l'antiquité. Elle constitue aussi un enjeu sans doute un peu négligé de la guerre en Ukraine autant que des futures négociations de paix, voire de la structuration des relations internationales dans la région au lendemain du conflit.Louis le Hardÿ de Beaulieu, Professeur à l'Université catholique de Louvain Président honoraire de l'Académie Royale de Marine de Belgique