La Chine est-elle en train de gagner ? Jusqu'il y a peu, beaucoup pensaient que la crise sanitaire l'avait reléguée parmi les perdants. Après tout, le pays était à l'origine du virus, il avait mis en place des mesures de traçage très critiquées et la crise avait porté un coup d'arrêt brutal à son objectif de créer une vaste classe moyenne, portée par une longue et forte croissance. La globalisation était à l'arrêt, portant un coup mortel à un pays qui est encore considéré comme l'atelier du monde. La Chine, porte-flambeau de la mondialisation, allait sombrer avec elle.
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La Chine est-elle en train de gagner ? Jusqu'il y a peu, beaucoup pensaient que la crise sanitaire l'avait reléguée parmi les perdants. Après tout, le pays était à l'origine du virus, il avait mis en place des mesures de traçage très critiquées et la crise avait porté un coup d'arrêt brutal à son objectif de créer une vaste classe moyenne, portée par une longue et forte croissance. La globalisation était à l'arrêt, portant un coup mortel à un pays qui est encore considéré comme l'atelier du monde. La Chine, porte-flambeau de la mondialisation, allait sombrer avec elle. Mais en peu de semaines, et avec une crise devenue désormais mondiale, les modèles de chacun sont remis en question. Et finalement, entre le protectionnisme de Donald Trump et une Europe laborieusement à la recherche de son projet, on peut se demander, comme le faisait The Economist voici quelques jours, si la Chine, son pouvoir fort et sa place unique dans une économie mondialisée, n'est pas en train de remporter la manche : à l'exception pour l'instant de notre pays empêtré dans ses diverses couches de compétences, plusieurs Etats occidentaux songent à adopter le même système de traçage digital afin d'essayer de localiser les personnes contaminées et de les isoler pour protéger le reste de la population. Et puis, loin de signifier la fin de la mondialisation, la crise montre plutôt sa résistance. " Cette crise n'amènera pas la fin du capitalisme, ni la fin de la mondialisation, même si ce discours est à la mode, confirme Samy Chaar, économiste en chef de la banque suisse Lombard Odier. Je ne crois pas à la relocalisation des chaînes de valeur : beaucoup d'entre elles ont l'Asie comme point d'ancrage. Or cette région du monde a été la première à se remettre au travail et a montré qu'elle était un partenaire fiable. " Pour prendre la mesure de ce qu'implique la mondialisation, prenons l'exemple, à la mode, des équipements médicaux. Alors que les gouvernements européens connaissent des pénuries dans l'approvisionnement de masques, des voix se sont élevées pour réclamer une politique industrielle qui ramènerait les chaînes d'approvisionnement vers l'Union européenne. " Emmanuel Macron a dit vouloir une 'souveraineté européenne et nationale' et une 'indépendance totale' dans certaines parties du marché médical. Certains représentants de l'industrie vont même plus loin et réclament une 'souveraineté sanitaire'. Mais de telles politiques protectionnistes feraient plus de mal que de bien à l'Union européenne, affirme Niclas Poitiers, un économiste qui a rédigé, avec son collègue Sybrand Brekelmans du think tank Bruegel, un article qui montre l'importance pour l'Europe de conserver un marché ouvert, même dans ce domaine d'activités. Certes, nous, Européens, sommes des importateurs nets des équipements de protection individuels nécessaires dans la lutte contre le virus. En 2019, l'Union a ainsi importé pour 17,6 milliards de dollars de ces biens et en a exporté pour 12,1 milliards de dollars. Mais l'arbre ne doit pas cacher la forêt. " Si l'on regarde la situation dans son ensemble, l'UE est l'un des leaders en termes de commerce de biens médicaux de haute technologie, observe Niclas Poitiers. En 2017, sa part des exportations mondiales de ces biens était de 29 %, soit près du double de la part de l'UE dans le total des exportations mondiales (15,2 %). L'UE est également un des principaux exportateurs de produits pharmaceutiques et de vaccins, représentant près d'un tiers des exportations mondiales dans ces deux catégories. " Imaginons donc que les Européens décident de devenir complètement autonomes dans le domaine médical. " Si l'Europe devait fermer ses frontières à la Chine, la Chine fermerait les siennes à l'Europe en représailles ", rappelle Niclas Poitiers, qui ajoute qu'" au niveau pharmaceutique, en dehors de l'Union européenne, il y a deux pays très importants : les Etats-Unis et la Suisse. Si l'on tient compte de la Suisse, on ne peut pas dire que l'Europe soit trop dépendante des laboratoires pharmaceutiques étrangers. Et puis, avoir des chaînes d'approvisionnement mondiales pour des produits qui ne sont pas de haute technologie soutient le développement d'entreprises pharmaceutiques sur les marchés émergents, ce qui entraîne une augmentation des retombées en matière de recherche et de compétences. Cela permettra de mieux faire face à la prochaine pandémie. La médecine moderne est très complexe, et le partage mondial de la recherche et du développement de médicaments et d'équipements présente des avantages considérables ", souligne encore l'économiste de Bruegel. S'il y a un problème aujourd'hui, c'est au contraire un manque de coopération, abonde l'économiste André Sapir. " Fournisseur important d'équipements de protection, la Chine a complètement joué le jeu, poursuit-il. Elle ne nous a pas menacés ". Certes, il y a eu de graves problèmes d'approvisionnement parce que la demande a de loin excédé l'offre. Des avions remplis de masques arrivaient dans un aéroport et l'arrivage était racheté par des Etats qui offraient davantage. " Nous n'avons pas eu la capacité d'avoir une gestion de crise au niveau mondial, ni même européen, d'un certain nombre de produits vitaux, poursuit André Sapir. Il serait donc sage de constituer à l'avenir des réserves stratégiques pour ces produits, à l'image de ce qui existe déjà pour les produits pétroliers. On peut certes favoriser le fait d'avoir davantage de sources d'approvisionnement et d'assurer une véritable solidarité européenne. Mais de là à mettre en cause des chaînes de valeur, non... Autonomie ne veut pas dire protectionnisme. " Dépassons le cadre du marché pharmaceutique et penchons-nous sur les grands chiffres des échanges commerciaux de la Belgique avec le reste du monde. On observe deux points frappants. Le premier, c'est que notre balance commerciale est excédentaire : nous exportons davantage que nous importons. Le second, c'est que les trois quarts de nos échanges commerciaux se font avec l'Europe. En admettant donc que nous mettions en oeuvre une politique de relocalisation, elle serait limitée - on imagine mal une vague de relocalisations entre pays européens - et dommageable puisque nous perdrions davantage sur les exportations que nous ne gagnerions sur les importations. Dans ce débat sur le rapatriement des chaînes de production chez nous, nous sommes pris entre deux feux, explique l'économiste en chef de la banque française Natixis, Patrick Artus. D'une part, les Etats et les entreprises désirent relocaliser certaines activités. Mais de l'autre, nous désirons conserver notre pouvoir d'achat. " Or, un tiers des produits industriels que nous consommons est fabriqué dans les pays émergents, avec un coût qui est la moitié de celui pratiqué dans les pays de l'OCDE, rappelle Patrick Artus. Si nous relocalisions tout ce que nous avons délocalisé, il y aurait donc un tiers de la consommation (de produits industriels) dont le prix doublerait. Nous payerions environ 15% plus cher les ordinateurs, les voitures, les télécoms, le textile, etc. ". Une relocalisation massive serait donc inacceptable pour nos porte-monnaies. " Elle serait aussi extrêmement inefficace, d'autant qu'il faut tenir compte non seulement de la hausse des coûts de production, mais aussi des coûts engendrés par la relocalisation, il faudrait reconstruire des usines ", ajoute Patrick Artus. En outre, dans la pratique, une relocalisation générale des activités s'apparenterait à un jeu de mikado impossible. " Nous vivons dans un monde interconnecté, rappelle Michel Kempeneers, COO overseas de l'Awex, l'Agence wallonne à l'exportation. Il ne serait pas évident de décider tout seul de relocaliser des activités sans tenir compte de toute la chaîne d'approvisionnement et de production, du début jusqu'à la fin. Les grandes sociétés qui dirigent le monde, qu'elles soient américaines ou chinoises, maîtrisent toutes les ramifications du digital et de l'industrie, en ce compris les matières premières, les plastiques, l'énergie parfois. Enormément d'activités ne sont pas en Belgique et se retrouvent dans des unités de multinationales un peu partout dans le monde. Cela ne s'est pas créé du jour au lendemain. " Et Michel Kempeneers d'ajouter : " Alors, vouloir aller en sens inverse et créer une chaîne complète en Belgique... ". Parler de déglobalisation après la crise sanitaire est donc " une exagération massive, abonde Patrick Artus. Nous n'allons pas relocaliser les biens de consommation : textile, jouet, électroménager de base... Nous n'allons pas relocaliser les sèche-cheveux ou les chaussures. Nous assisterons à un phénomène beaucoup plus limité, s'apparentant à de la chirurgie, et correspondant à deux mouvements, un public et un privé. Côté public, les Etats poussés par les opinions sont cette fois-ci fermement décidés à relocaliser un certain nombre d'industries stratégiques, dans la pharmacie, les télécoms et les énergies renouvelables. Nous ne voulons pas dépendre de la Chine, de l'Inde ou de la Corée pour les antibiotiques, les relais télécoms, les batteries ou les piles à combustible. Une partie importante des plans européens portera sur ce type d'investissement. " " Du côté privé, poursuit l'économiste en chef de Natixis, j'ai été frappé lors de discussions avec les chefs d'entreprise du fait qu'ils pensent que les chaînes de valeurs mondiales sont certes efficaces et rentables, mais aussi trop dangereuses. Les composants chinois ne représentent peut-être que 1% de l'ensemble des composants d'une voiture européenne, et pourtant, dès l'apparition du coronavirus, cela a suffi à arrêter les chaînes de production. Dans quelques domaines tels les composants électroniques, l'automobile, les machines-outils, les entreprises européennes vont donc diversifier les risques et se réorganiser sur une base régionale. Je parle de trois grandes régions : les Amériques, l'Asie et l'Europe associée à l'Afrique du Nord. Pour réduire les coûts de transport et disposer d'un back-up, nous aurons une triple chaîne de valeur, mais cela ne concernera que très peu de domaines. " Michel Kempeneers confirme l'aspect " chirurgical " des relocalisations qui pourraient être envisagées. " Nous pouvons relocaliser des activités à haute valeur ajoutée, notamment celles qui tournent autour de nos écosystèmes que sont la logistique, l'ingénierie mécanique, les sciences du vivant et l'agro- industrie. En revanche, ajoute-t-il, je ne suis pas convaincu que nous ayons intérêt à miser sur des filières à moindre valeur ajoutée, comme des produits en plastique ou des équipements de protection (masques ou autres). Que nous ayons des stocks stratégiques, entretenus et de qualité, bien entendu. Que nous ayons plusieurs filières d'approvisionnement pour ne pas dépendre que de la Chine, du Vietnam ou de la Corée, oui bien sûr. " Et dans cette réorganisation, l'Awex entend jouer un rôle. " Nous pouvons aider les entreprises à trouver d'autres sources d'approvisionnement pour qu'elles ne soient pas coincées, comme l'ont été ces dernières semaines celles qui dépendaient d'un ou deux fournisseurs asiatiques, souligne Michel Kempeneers. Le sourcing intelligent est une approche que l'Awex va développer dans les prochains mois. " D'ailleurs, la relocalisation en Europe ne résoudrait pas les problèmes de fragilité apparus lors de la crise sanitaire. " Si un fabricant d'automobiles, de smartphones ou de jouets ne s'approvisionne pas de façon suffisamment diversifiée et ne constitue pas de stocks suffisants (économisant trop en pratiquant un just-in-time excessif), il perdra des parts de marché par rapport à ses concurrents et n'aura que ses yeux pour pleurer, note le prix Nobel d'économie Jean Tirole dans une tribune publiée récemment dans le quotidien français Les Echos. Gageons que, suite au Covid-19, les acteurs du secteur privé engageront de nouvelles réflexions quant à la diversification de leur approvisionnement. " Mais, ajoute Jean Tirole, ce risque de rupture de chaîne peut provenir partout : de Chine mais aussi du fournisseur voisin. " Le risque de disruption d'approvisionnement était en Chine en janvier, en France aujourd'hui ", dit-il. La crise ne favoriserait donc que quelques relocalisations dans les domaines stratégiques ou dans ceux qui présentent les chaînes les plus fragiles.Toutefois, elle pourrait aussi renforcer la popularité des " circuits courts ", qui sont essentiellement présents dans l'industrie agroalimentaire. " Un système ultra-court, du maraîcher au consommateur, est certainement à encourager, " observe François Heroufosse, general manager de Wagralim, le pôle de compétitivité wallon pour le secteur agroalimentaire. Certains métiers spécifiques pourraient profiter de cette tendance. " Le domaine des protéines végétales nous intéresse beaucoup, poursuit François Heroufosse : il y a une forte hausse de la consommation, c'est une tendance de fond. L'Europe doit importer 30% de sa consommation, notamment le soja qui entre dans l'alimentation animale. Nous pouvons contribuer à une plus grande indépendance protéique de l'Europe, en développant la culture et la transformation de légumineuses. Nous y songions avant la crise, nous devons l'accélérer maintenant. " Le sud du pays a en effet des entreprises bien positionnées dans ce créneau comme la raffinerie tirlemontoise à Wanze, qui produit aussi du gluten de blé, ou Cosucra le spécialiste de la transformation des pois. La Wallonie est aussi le deuxième producteur européen d'épeautre, derrière l'Allemagne. " L'idée est de transformer cet épeautre pour réaliser différents produits alimentaires, note encore François Heroufosse : des pâtes (Pastificio della Mamma à Herstal), des produits de boulangerie (Puratos), des boissons alcoolisées... Toute une série de produits de consommation humaine peuvent être pensés à travers une filière plus courte et néanmoins de taille industrielle. " Revenons à notre question initiale. Dans ce monde où la globalisation ne sera pas remise fondamentalement en cause et où la relocalisation ne sera que très ponctuelle, la Chine a-t-elle gagné ? La réponse, finalement, dépend de la perspective temporelle que l'on adopte. " A court terme, c'est évident, répond Patrick Artus. La Chine est sortie de la crise plus vite et mieux que nous. Le virus est désormais sous contrôle, en raison d'une organisation sociale très autoritaire mais très efficace. En outre, la Chine est assise sur une montagne d'épargne. Elle peut profiter de cette crise pour accroître son expansion internationale vers l'Europe du Sud, l'Afrique... ". C'est d'ailleurs ce qui fait peur en Europe. Ces derniers jours, encouragés par la Commission européenne, certains pays, comme la France (mais pas la Belgique), ont renforcé leur législation destinée à les protéger contre les prises de participation étrangères dans leurs industries à haute valeur ajoutée. Toutefois, à plus long terme, la victoire chinoise n'est pas inscrite dans les astres. " Sur le plan politique, le modèle chinois sera plus dur encore que le modèle antérieur, poursuit Patrick Artus. A moyen terme, le capitalisme chinois sera donc plus étatique et plus contrôlé. Il y a certes de très grandes entreprises technologiques en Chine - Alibaba, Tencent, Baidu, etc. - qui n'ont pas été créées comme des entreprises d'Etat, mais elles sont désormais sous contrôle étatique. Et cela pose donc une question importante : peut-on être un grand pays innovant avec un régime très autoritaire ? Face à un modèle californien de petites sociétés très innovantes qui peuvent devenir demain Google ou Apple, peut-on avoir une grande dynamique économique avec un tel contrôle étatique ? " Et Patrick Artus d'ajouter : " Je n'ai pas la réponse ".Par Christophe De Caevel et Pierre-Henri Thomas.