Certes, ce n'est pas nouveau. Si les réseaux sociaux nous arrachent du temps de cerveau disponible qui pourrait être dévolu à la lecture, s'ils perturbent - voire interrompent - parfois notre lecture par les sollicitations des notifications, ils ne sont pas pour autant un ennemi du livre. Entre celui-ci et les réseaux sociaux, une sorte de modus vivendi s'est instaurée. Sous la forme d'une promotion paradoxale, les réseaux sociaux vantent la profondeur de la lecture sur un média qui jouit pleinement de sa superficialité. Il est assez ironique de voir s'exprimer cette ferveur pour l'écrit - que l'on trouvait à l'oeuvre dans les blogs littéraires apparus il y une vingtaine d'années - sur des écrans aux images aussi volatiles. Le mariage de la carpe et du lapin.
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Certes, ce n'est pas nouveau. Si les réseaux sociaux nous arrachent du temps de cerveau disponible qui pourrait être dévolu à la lecture, s'ils perturbent - voire interrompent - parfois notre lecture par les sollicitations des notifications, ils ne sont pas pour autant un ennemi du livre. Entre celui-ci et les réseaux sociaux, une sorte de modus vivendi s'est instaurée. Sous la forme d'une promotion paradoxale, les réseaux sociaux vantent la profondeur de la lecture sur un média qui jouit pleinement de sa superficialité. Il est assez ironique de voir s'exprimer cette ferveur pour l'écrit - que l'on trouvait à l'oeuvre dans les blogs littéraires apparus il y une vingtaine d'années - sur des écrans aux images aussi volatiles. Le mariage de la carpe et du lapin. Au fil du temps, ce sont même des affinités électives qui ont fini par se nouer entre les réseaux sociaux et le livre (presque à part égale avec la nourriture). Notamment à travers des rendez-vous comme celui qu'incarne le hashtag #VendrediLecture sur Twitter où chacun prodigue son conseil de lecture avant le week-end - la couverture du livre faisant foi -, ou avec #bookstagram, un mot-dièse qui regroupe tous les statuts sur les livres sur Instagram, ou bien les nombreux groupes de lecture sur Facebook. Sans compter la présence d'auteurs, libraires ou éditeurs sur les réseaux sociaux et qui, à des degrés plus ou moins marqués, assurent la promotion des livres. Mais au-delà de la lecture proprement dite, le livre a progressivement endossé un autre statut sur les réseaux sociaux. Il s'est métamorphosé en une forme de support artistique en soi devenant ainsi un vecteur pour des rituels entre internautes. Par exemple, celui qui consiste à intégrer la couverture d'un livre dans un paysage ou un visage. Il y a également le jeu de détournement de couvertures comme le fait à merveille l'artiste et auteure Clémentine Mélois - souvent copiée jamais égalée - qui transforme, par exemple, le livre Moby Dick en Maudit Bic ou Nuit Tranquille de Paul Verveine (et non de Paul Verlaine) en pastichant les couvertures originales. On peut du reste retrouver ses créations dans un livre brillamment intitulé Cent titres (Grasset). Il y a aussi le hashtag #HaikuLivresque qui propose de créer un petit poème en superposant la tranche de trois livres comme par exemple Je m'en vais/ Seul dans le noir/ A la lumière d'hiver (respectivement les titres des livres de Jean Echenoz, Paul Auster et Philippe Jaccottet photographiés l'un sur l'autre). Ou bien encore, il y a les échanges de shelfies - mot valise constitué de " shelf " (étagère) et " selfie " - pour désigner les photos prises devant des rayonnages de bibliothèques. De fait, le livre fournit idéalement aux réseaux sociaux une viralité rêvée. A la fois en tant que vecteur identitaire et culturel (" Dis-moi ce que tu lis et je te dirais qui tu es ") et en tant que contenu esthétique. Bref, le bon vieux livre papier, celui de Gutenberg, est devenu, à l'ère des réseaux sociaux, un support à forte viralité : en un mot, " instagrammable ". Mais il semble qu'à la faveur du confinement que nous vivons, le livre soit parvenu à se départir de son pur statut d'objet instagrammable. Comme si, en l'absence des lieux habituels de sociabilité du livre - les librairies et les bibliothèques - les réseaux sociaux lui avaient permis de libérer son aura sociale. Car au-delà des mises en scène et des shelfies, on a vu naître une véritable ferveur pour les livres, pas seulement pour leurs couvertures ou leurs tranches photogéniques, mais comme miroir de nos inquiétudes - d'où la renaissance des classiques comme La Peste de Camus redevenu un best-seller - tout autant que comme fenêtre ouverte sur l'extérieur et sur les autres. Dans nos espaces soudainement confinés, libéré de sa valeur d'usage sur les réseaux sociaux, le livre a enfin retrouvé sa valeur de partage.