Pour avoir une idée de l'ampleur de la crise actuelle, il suffit de se rappeler quelques chiffres. En septembre 2020, le prix du gaz se négociait à un peu plus de 11 euros le MWh (mégawatt-heure) sur le marché du gaz naturel néerlandais, le TTF, qui est la référence européenne. Un an plus tard, il fallait débourser 62,5 euros. Et aujourd'hui, les prix évoluent aux alentours de 220-250 euros après avoir dépassé 300 euros en août.
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Pour avoir une idée de l'ampleur de la crise actuelle, il suffit de se rappeler quelques chiffres. En septembre 2020, le prix du gaz se négociait à un peu plus de 11 euros le MWh (mégawatt-heure) sur le marché du gaz naturel néerlandais, le TTF, qui est la référence européenne. Un an plus tard, il fallait débourser 62,5 euros. Et aujourd'hui, les prix évoluent aux alentours de 220-250 euros après avoir dépassé 300 euros en août. En septembre 2020, le prix de l'électricité se négociait sur le marché belge spot (au comptant), à un peu plus de 44 euros le MWh. Un an plus tard, il fallait débourser 136 euros. Et aujourd'hui, les prix évoluent aux alentours de 380-400 euros. Et encore, ces prix sont des prix moyens mensuels sur le marché "au jour le jour". Certaines heures, certains jours, ils ont dépassé très largement ces niveaux. Il y a donc ceux qui paient. Et ceux qui gagnent. Parmi ceux-ci, il y a bien évidemment les pays exportateurs d'énergies fossiles. La Russie en tête, dont les exportations de charbon, de pétrole et de gaz ne faiblissent pas, en tout cas en prix: elles atteignent 800 millions d'euros par jour, ce qui est grosso modo le niveau de janvier de cette année, avant l'entrée en guerre. Les exportations de gaz vers l'Europe représentaient cet été, avant la fermeture complète de Nord Stream, une centaine de millions d'euros par jour, soit le niveau de l'an dernier, malgré la baisse drastique de volume. Un think tank a calculé qu'entre le 24 février et le 24 août, la Russie a engrangé 158 milliards d'euros de recettes de ses ventes de charbon, pétrole et gaz, générant environ 40 milliards de taxes pour le Trésor russe. Gazprom, le géant gazier, a engrangé au premier semestre le résultat le plus élevé de son histoire: 41,6 milliards d'euros de bénéfices. Les marchés sont-ils devenus fous? Si oui, pourquoi? Et qui en profite? C'est ce que nous allons essayer de comprendre. Lire aussi | Fake stats: l'économie russe au bord de l'implosion?Prenons le marché du gaz. Bien sûr, l'envolée s'explique d'abord par l'offre et la demande. Les prix de l'énergie et des matières premières avaient déjà sensiblement progressé en 2021, lorsque la reprise de l'économie post-covid avait mis les chaînes d'approvisionnement sous tension. Et la tension a encore augmenté de quelques crans lorsque la Russie, qui représentait alors un tiers de l'approvisionnement gazier européen, a progressivement fermé le robinet. Face à cette réduction, tout le monde en Europe s'est précipité cet été pour faire des réserves, ce qui a alimenté la flambée des prix. "Le premier problème, explique Damien Ernst, professeur à l'ULiège, est l'Allemagne qui achète à tout prix pour remplir ses réserves de gaz. Les fournisseurs allemands peuvent le faire parce que même s'ils achètent leur gaz très cher aujourd'hui (250 ou 300 euros le MWh) et qu'ils le revendent l'année prochaine beaucoup moins cher, ils n'hésitent pas parce qu'ils bénéficient d'une garantie de l'Etat allemand." Une situation que l'on confirme chez Febeg, la fédération des producteurs et fournisseurs d'électricité et de gaz. "Les entreprises achètent une partie de leur fourniture d'énergie à l'avance, via des contrats à terme sur un mois, un trimestre, un an, voire plusieurs années. Mais aussi une partie sur le marché spot, au jour le jour. Or, ce marché est tendu parce que les entreprises néerlandaises et surtout allemandes ont voulu remplir leurs réserves et le gouvernement allemand leur a donné pas mal de moyens pour cela", observe Marc Van den Bosch, directeur général de Febeg. Aujourd'hui, les réserves européennes sont remplies à environ 85%, voire davantage, ce qui devrait commencer à faire baisser les prix. Mais ces réserves ne représentent qu'une petite partie de la consommation annuelle. "Les capacités de stockage européennes représentent moins du quart de la consommation totale", abonde Marc Van den Bosch. Les pays les mieux dotés sont l'Allemagne avec des réserves représentant un quart de sa consommation annuelle, et la France (un cinquième). Mais en Belgique, nos réserves ne nous permettent de fonctionner qu'une grosse semaine. Il faudra donc continuer à importer du gaz pour passer l'hiver. Lire aussi | L'Europe se prépare difficilement à bloquer le prix du gazTous les pays exportateurs d'énergies fossiles profitent de la situation: les revenus pétroliers de l'Arabie saoudite, qui étaient avant-guerre d'une vingtaine de milliards de dollars par mois, ont doublé. La Norvège, devenue premier fournisseur de gaz pour l'Europe occidentale, en a exporté en juillet pour 13 milliards d'euros... A côté de la Russie, les premiers gagnants sont les Etats-Unis et le Qatar, expliquait voici quelques jours à nos confrères de Knack Ivo Van Isterdael, le chief advisor energy market de la Creg, notre régulateur du marché de l'énergie. Ces pays font en effet d'énormes profits en exportant un gaz - dont le prix de revient n'a pas changé - vers l'Europe où les prix ont été multipliés par 10. Il existe en effet des écarts énormes entre les prix des marchés américain, asiatique et européen. Tout simplement parce que ces marchés ne sont que très partiellement interconnectés. Pour acheter un mètre cube de gaz sur le marché américain, où il vaut 10 fois moins qu'en Europe, et le ramener chez nous, il faut un méthanier, et leur nombre n'est pas infini: il n'en existe que 500 à 600 dans le monde. Chaque méthanier envoyé en Europe des Etats-Unis ou du Qatar génère actuellement un "surprofit" de 200 millions d'euros, note Ivo Van Isterdael. "Puisque nous sommes en guerre, nos trois amis - les Etats-Unis, le Qatar et la Norvège - devraient dire: nous vous livrons notre gaz à 50 euros le MWh. Les prix du marché s'effondreraient immédiatement", ajoute-t-il. Mais ce n'est pas le cas. On assiste donc à un énorme transfert de richesse, comme lors des chocs pétroliers des années 1970, lorsque les pays de l'Opep étaient noyés sous les pétrodollars. On ajoutera qu'à côté des producteurs non russes, une série d'acteurs profitent des trous dans le filet des sanctions contre la Russie pour blanchir le pétrole et le gaz russe et organiser des commerces très lucratifs (voir l'infographie ci-dessous) Un autre élément explique la flambée des prix, et il est financier. Certains fournisseurs, comme le groupe allemand Uniper, sont pris en tenaille parce qu'ils n'ont couvert avec des contrats long terme qu'une partie du gaz qu'ils vendent à des clients qui ont généralement des contrats à prix fixe. Ils vont chercher le gaz qui leur manque sur le marché spot et le paient aujourd'hui très cher. Mais les traders en énergie, ceux qui font le marché en vendant et achetant des contrats, éprouvent aussi de grandes difficultés financières. Avec des prix du gaz qui évoluent fortement depuis deux ans, le marché européen a attiré beaucoup de spéculateurs, tels des hegde funds. Sur le marché du gaz, une grande partie des achats s'effectue "à terme": un fournisseur s'engage à fournir à un client autant de gaz à tel prix dans le futur (dans un an, deux ans, six mois...). Ce type de contrat a l'avantage de rassurer à la fois le fournisseur et son client en posant un prix et une quantité fixes dans le futur. Mais pour s'assurer que la transaction se passe sans problème, on va demander aux contrepartie de mettre un montant en garantie. Le fournisseur va devoir mettre un certain montant de côté pour que, si jamais il tombe en faillite et ne peut pas livrer son client, le client puisse utiliser cette garantie pour aller s'approvisionner chez un autre fournisseur. Or, quand les prix sont multipliés par quatre ou cinq, le montant des garanties demandées augmente en proportion, non seulement sur les nouveaux contrats, mais aussi sur les anciens encore en cours. C'est ce qui se passe aujourd'hui et c'est ce qui menace financièrement bon nombre d'acteurs du marché, des spéculateurs, mais aussi des entreprises qui se couvrent via ces contrats à terme, et à qui leurs contreparties exigent des "appels de marge", c'est-à-dire de "remettre au pot". "Ces acteurs sont étranglés financièrement", note Damien Ernst. Si les agents dans le marché n'ont pas les poches suffisamment profondes, ils doivent se retirer ou, s'ils sont liés par des contrats qu'ils ne peuvent plus garantir, ils menacent de tomber en faillite: dans une situation de crise, les banques sont très réticentes à prêter de l'argent pour financer ces positions. Ces problèmes font penser à ceux des banques en 2008 qui avaient des contrats sur des produits toxiques et sur lesquels les contreparties ont demandé des appels de marge de plus en plus élevés. Car comme en 2008, les sommes en jeu sont considérables. Selon le groupe norvégien Equinor, les entreprises européennes de l'énergie auraient besoin aujourd'hui de 1.500 milliards d'euros pour couvrir le coût de leur exposition au marché gazier. Equinor ne compte même pas les groupes britanniques. Et on ne parle que de gaz. Or, la multiplication des appels de marge concerne en fait tous les marchés de l'énergie et des matières premières où les prix montent depuis deux ans. C'est pour cela d'ailleurs que la Banque centrale européenne, lors de son dernier conseil la semaine dernière, a décidé de maintenir grand ouvert le robinet de liquidités. Et c'est pour cela aussi que des Etats commencent, comme en 2008, à aider certaines grandes sociétés pour leur permettre de répondre à ces appels de marge et ne pas tomber en faillite. L'Allemagne a sauvé Uniper, la Suisse a ouvert un crédit de 4 milliards de francs au principal producteur/fournisseur du pays, le groupe Axpo, et la Finlande a octroyé une ligne de 2,4 milliards d'euros au groupe Fortum. Et à l'heure d'écrire ces lignes, le Royaume-Uni envisageait lui aussi d'octroyer un crédit d'urgence à Centrica. Lire aussi | Crise énergétique: une aide bancaire trop limitée?On comprend donc ces tensions sur le marché du gaz. Mais pourquoi le marché de l'électricité est-il, lui aussi, en folie? Pour deux grandes raisons. Tout d'abord, plusieurs pays éprouvent des problèmes de production. En France, sur les 56 réacteurs que compte le parc nucléaire, 31 (!) étaient à l'arrêt au début du mois de septembre, certains pour maintenance, mais d'autres pour contrôler des problèmes de corrosion. De son côté, l'Allemagne, qui comptait sur un grand parc de centrales au gaz pour produire son électricité, risque d'être en mal d'électrons cet hiver si les producteurs d'électricité doivent fermer des centrales qui produisent à perte. Et la sécheresse a réduit la production des centrales hydroélectriques dans de nombreux pays. Mais ces problèmes ne sont pas généraux. Chez nous, Elia, le gestionnaire de notre réseau électrique, n'envisage pas de coupure de courant. "En Belgique, nous avons toujours eu un message rassurant pour cet hiver. Si nous prenons les capacités de production disponibles, nous sommes à l'abri d'un problème d'approvisionnement, nous dit Jean Fassiaux, porte-parole d'Elia. Mais les prix, c'est un problème différent." En effet, pourquoi, alors que les capacités de production semblent correctes, a-t-on des prix qui fusent? Parce que depuis le début des années 2000 et la décision de libéraliser le marché de l'électricité, le prix de l'électricité est lié à celui du gaz. Dans le système européen, c'est le prix marginal, c'est-à-dire le prix pour le dernier mégawatt produit, qui détermine le prix du marché. Les producteurs ne font tourner leurs centrales que s'ils sont sûrs de la rentabiliser. Le système fonctionne selon un ordre de préséance ("l'ordre de mérite", dans le jargon) qui veut que lorsqu'il y a une demande d'électricité, on commence par solliciter les centrales qui produisent au coût marginal le plus faible. Et si cela ne suffit pas, on mobilise celles qui ont un coût marginal plus élevé. Si cela ne suffit pas encore, on mobilise celles qui ont un coût marginal très élevé. En pratique, on commence donc par solliciter les énergies renouvelables (hydrauliques, solaires, éoliennes) puisque le coût d'un mégawatt supplémentaire produit par une centrale hydraulique ou un parc de panneaux solaires est nul. Vient ensuite le nucléaire. Et puis, avec le coût marginal le plus élevé, les centrales au gaz, au fioul et au charbon. Comme la demande d'électricité est importante, on fait tourner actuellement les centrales au gaz, au fioul ou au charbon. Bref, celles qui vendent leur électricité le plus cher. Et ce sont elles qui déterminent le prix du marché. L'économiste allemand Lion Hearth qui enseigne la politique de l'énergie à la Hertie School explique pourquoi avec une petite histoire. Deux fermiers cultivent du blé. Le premier est très modernisé, ce qui lui permet de produire un boisseau à un coût de 2 euros. L'autre n'est pas mécanisé et a un coût de production de 10 euros. Mais leur blé est de qualité identique. Ils vont tous les deux sur le marché parce qu'il y a une forte demande de blé. "Le second fermier ne pourra pas vendre son blé en dessous de 10 euros, sinon il fera une perte. Le fermier le plus efficient sait qu'il peut vendre son blé 10 euros puisque c'est ce que paient les consommateurs au fermier d'à côté. Pourquoi donc vendrait-il en dessous de 10 euros?" "Le système a apporté des bénéfices pendant 20 ans. Pendant le covid, on a vu des prix de 20 ou 30 euros, voire à certains moments des prix négatifs, observe Marc Van den Bosch. Le système fonctionne mais, temporairement, on pourrait bloquer le prix du gaz pour les centrales électriques fonctionnant au gaz, comme en Espagne", ajoute-t-il. Une correction bienvenue, car, comme le fait remarquer Ivo Van Isterdael dans Knack, nous sommes en temps de guerre, et "en temps de guerre, il faudrait être idiot pour faire encore confiance aux mécanismes de marché". 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