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Dix licornes numériques belges d'ici 2030. Faire de notre pays une SmartNation dans le même horizon pour une "Belgique inclusive, convergente et ambitieuse". Voilà le message enfin dévoilé par les "Digital Minds", groupe de réflexion entourant Mathieu Michel, secrétaire d'Etat à la Digitalisation, chargé de la Simplification administrative. Parmi eux, une vingtaine de personnalités du monde du digital dont Guillaume Boutin (Proximus), Thierry Geerts (Google), Claire Munck (BeAngels), Ibrahim Ouassari (Molengeek), Pierre Rion ou Saskia Van Uffelen (Digital Champion Belgium). Les "Digital Minds" ont enfin accouché d'une liste d'ambitions et de réflexions pour mieux positionner la Belgique sur ce créneau porteur et dans lequel notre pays semble trop lent. Mais il aura fallu attendre qu'un des membres du groupe, Laurent Hublet, CEO du campus BeCentral et ancien conseiller d'Alexander De Croo, claque la porte de ce groupe de réflexion pour que le secrétaire d'Etat se décide finalement à communiquer autour des priorités imaginées par les experts. C'est que les "Digital Minds", formés dès 2021 autour de Mathieu Michel, avaient élaboré dès le début de cette année un certain nombre d'axes d'amélioration. Mais cela n'avait pas été rendu public et n'aurait fait l'objet que de peu d'avancées. C'était en tout cas l'opinion de Laurent Hublet qui dévoilait dans une lettre ouverte les raisons de son départ. "Ces dernières semaines, écrivait-il sur son compte LinkedIn, le gouvernement fédéral a pris un ensemble de décisions qui vont à l'encontre de l'émancipation numérique de notre pays et de la création de jobs dans le secteur." Dans le collimateur: l'intention du gouvernement de créer une application d'authentification en ligne concurrente à itsme pourtant considérée comme pionnière, la mise en place d'un tarif social d'accès à internet qui "dépasse très largement les tarifs commerciaux pratiqués dans les pays voisins". Ou encore, au moment de sa démission, les réflexions sur le régime des droits d'auteur dont le secteur du logiciel risquait d'être exclu. Le coup d'éclat du patron de BeCentral aura eu l'effet inattendu d'un pavé dans une mare stagnante. En quelques jours, finalement, le "Monsieur numérique" belge aura publié une vision, inspirée par des acteurs de terrain et des spécialistes. "La volonté des 'Minds' n'est pas de décider ou d'imposer mais d'inspirer, conseiller et challenger les dirigeants politiques concernant les besoins, les obstacles et les opportunités de la digitalisation, avec l'objectif de faire de la Belgique un leader dans le digital, lit-on dans le document de trois pages qui contient cette nouvelle vision officielle. Dans le respect des rôles et de la légitimité de chacun, leur volonté est de faire adhérer à une vision qui transcende les gouvernements et les différents lieux de décision afin de profiter des talents qui ne demandent qu'à construire ensemble le monde de demain." Concrètement, la vision partagée des "Digital Minds" et de Mathieu Michel contient 10 priorités que notre pays devrait atteindre d'ici sept ou huit ans. Certains observateurs avisés regrettent déjà le manque de stratégie réelle, et qu'il ne s'agisse encore que de grandes ambitions un peu théoriques. "Les 10 directions sont évidemment bonnes, note un entrepreneur du digital, mais il faut clairement élaborer. Pour l'instant, ce sont des concepts et le problème des concepts, c'est que tout le monde peut les interpréter comme il veut." Un autre expert compare ces 10 directions aux "bonnes résolutions de chaque début d'année"... Il est vrai qu'on est loin, à ce stade, d'un vrai plan d'action. Mathieu Michel, de son côté, reconnaît que ces 10 ambitions "ont l'air évidentes". "Mais cela a été un énorme boulot pour que tout le monde soit d'accord, tout en sachant que parfois ce sont des intentions, parfois des choses très concrètes", précise-t-il. Et le secrétaire d'Etat d'enfin dévoiler sa vision et sa stratégie autour de son groupe de travail et sa politique en matière de numérique. "Quand j'ai pris ce poste, j'ai analysé le classement DESI (le baromètre européen de la position numérique des Etats membres, qui révèle que la Belgique n'est qu'en 16e position sur 27, Ndlr)", explique Mathieu Michel, qui a identifié des faiblesses belges en matière de connectivité, de talents, d'administration publique. Des faiblesses intimement liées au modèle institutionnel qui éclate les niveaux de responsabilité. "C'est pourquoi j'ai constitué ce groupe de réflexion avec la volonté d'avoir un schéma de gouvernance qui transcende à la fois les compétences mais aussi les institutions. J'ai été attentif à chercher des profils régionaux, sociétaux, technologiques." L'idée derrière cela? "Avoir des ambitions communes aux différents niveaux de pouvoir et à l'ensemble des dirigeants. On a déjà neuf ministres de la Santé... mais on a 50 ministres du Digital. Les 'Digital Minds' ont déterminé un cap à atteindre. Maintenant, l'idée est de poser ces ambitions sur la table des différents gouvernements. On a prévu la mise en place d'une conférence interministérielle du digital pour laquelle l'ordre du jour sera le classement DESI mis en relation avec les ambitions des 'Digital Minds'." Le secrétaire d'Etat parle d'une méthodologie plus que d'une stratégie. "C'est plus une méthodologie de travail qu'une stratégie, enchaîne Mathieu Michel. Cela permet la mise en place des manières de travailler pour que l'ensemble des enjeux soient bien identifiés. C'est essentiel. Et cette méthode construit une vraie stratégie. Si on parvient à l'implémenter dans un temps court, cela veut dire qu'on donne les outils pour que la vision puisse se développer. Si je travaille sur une ambition partagée par le plus d'écosystèmes possible, il sera plus compliqué de changer de cap." L'intention et l'approche semblent intéressantes. "Dommage toutefois qu'on en soit encore à ce stade avec une approche aussi générale, glisse un observateur avisé, après tant d'années où l'on sait que le numérique devient essentiel. Mais au moins, il y a un plan et une réflexion..." Reste à voir si la méthodologie et les priorités insufflées par les "Digital Minds" dépasseront le stade des bonnes intentions et seront (enfin) suivies d'action. Car on se souviendra qu'Alexander De Croo avait déjà réuni aussi, sous le nom de "Digital Minds for Belgium", un groupe de réflexion dans lequel on retrouvait d'ailleurs quelques membres des "Digital Minds" actuels. C'était à l'époque où Alexander De Croo était ministre de l'Agenda numérique et des Télécoms... Nous étions alors en 2015!