Kent D. Logsdon est un des hauts diplomates américains qui connaît le monde énergétique sur le but des doigts. Il est "Principal deputy assistant secretary", soit le numéro 2, du Bureau of Energy Resources (BER) du département d'Etat (le ministère des affaires étrangères) américain,

Le BER a pour mission de chapeauter la politique étrangère américaine pour ce qui touche à la sécurité énergétique du pays et qui a également pour tâche de promouvoir les intérêts du pays et des entreprises américaines du secteur.

Nous l'avons rencontré à Austin, Texas, lors d'un séjour organisé par le département d'Etat (le ministère des affaires étrangères) américain.

La révolution du GNL

"Nous vivons vraiment une période très intéressante, explique-t-il. Entre le monde qui existait voici une quarantaine d'années sous Kissinger et aujourd'hui, on peut apprécier l'importance du changement". Un changement au niveau de la communauté mondiale, mais aussi plus particulièrement au niveau américain. "En 2011, nous avions des discussions au sein du bureau pour savoir comment amener du GNL aux Etats-Unis pour satisfaire nos besoins. Aujourd'hui, nous nous demandons comment soutenir les exportations, souligne-t-il. LNG a un rôle important à jouer parce que dans beaucoup de cas, il est "gratuit" car c'est un produit dérivé de l'exploitation pétrolière et dont les coûts de transport ont diminué."

Les exportations de GNL américain ont commencé fin février 2016 et elles s'accélèrent. De nouveaux trains de liquéfaction de gaz ont été construits l'an dernier et au début de cette année. Une autre vague d'investissements est attendue prochainement et cela devrait conduire, selon les prévisions de l'agence internationale de l'énergie, les Etats Unis à devenir, d'ici 2024, le premier exportateur de GNL, avec 113 milliards de m3, devançant le Qatar et l'Australie.

Mais la grande question, pour le gouvernement américain, reste la sécurité énergétique.

Nord Stream 2, pomme de discorde

Dans les relations entre la Maison Blanche et l'Union européenne, l'énergie est un point particulièrement sensible. Washington voit en effet d'un très mauvais oeil se développer deux projets de pipe-lines : Turkish Stream, qui doit livrer du gaz russe au Sud de l'Europe, et Nord Stream 2, qui double une ligne déjà existante entre la Russie et l'Allemagne. Mais en raison des hésitations danoises (le pipe-line traverse les eaux territoriales du pays), ce projet, détenu par Gazprom mais financé à moitié par un groupe de sociétés occidentales (BASF et Uniper en Allemagne, OMV en Autriche, le groupe anglo-néerlandais Shell et le français Engie) ne sera pas terminé le premier janvier 2020 comme prévu.

Dans ces projets, le politique se mêle intimement à l'économique. Les relations entre les Etats-Unis et la Turquie du Président Erdogan se sont dégradées lorsqu'Ankara a décidé d'acheter des missiles russes S-400. L'Union européenne a également imposé des sanctions à la Turquie sur un conflit, moins médiatisé que celui avec Washington, concernant les droits d'exploration pétrolière dans les eaux territoriales de Chypre.

Quant à Nord Stream 2, le projet est lui aussi très sensible car il permettra au gaz russe de ne plus passer par l'Ukraine pour approvisionner l'Europe de l'Ouest, fragilisant encore un peu plus l'Ukraine en conflit ouvert avec la Russie sur la Crimée. Moscou a déjà par le passé coupé le robinet gazier privant le pays d'une importante source d'énergie. Cependant, un risque non négligeable pèse sur la tête des participants de Nord Stream 2 : un comité du Sénat américain a approuvé un projet de loi baptisé "Protecting Europe's Energy Security Act" cet été. Un texte qui, s'il est approuvé par le Congrès et signé par le Président Trump, sanctionnera les sociétés et les individus participants à ce nouveau pipe-line...

Dans ce jeu, les Etats-Unis ont également soutenu des projets concurrents aux projets russes, et plus spécialement le TAP, (Trans-Adriatic pipe-line), une ligne entre la Grèce et l'Italie qui va compléter le réseau dit Southern Gaz Corridor, un projet de 45 milliards de dollars qui doit acheminer le gaz des champs azéris de la mer caspienne vers la Turquie, la Georgie, l'Italie, la Grèce et l'Albanie...

Sécurité rime avec diversité

Sans s'exprimer vraiment sur la possibilité d'imposer réellement ces sanctions (le Congrès est divisé sur la question), Kent Logsdon rappelle toutefois les principes de la politique énergétique américaine: "J'ai parlé récemment avec des représentant de l'Union européenne et de l'Agence internationale de l'énergie et j'ai été frappé par la similarité de leur discours, dit-il. Car on parle ici de sécurité d'approvisionnement, et celle-ci est obtenue en diversifiant le type et les sources d'énergie." Kent Logsdon prend l'exemple de la Lituanie qui en diversifiant ses sources d'approvisionnement pour ne plus dépendre uniquement du gaz russe a également pu faire baisser le prix de l'énergie. La Lituanie dispose en effet depuis 2017 d'un vaste terminal gazier qui a accueilli quelques fournitures de gaz américain et, surtout, norvégien.

Le problème de la sécurité énergétique dépasse naturellement le cadre du GNL. Kent Logsdon souligne par exemple que dans les 20 prochaines années, la plus grande partie des technologies nucléaires et de nouvelles centrales viendra de Russie, d'Inde et de Chine. Les Etats-Unis et l'Europe ont réduit leur présence. "Cela pose des questions, dit-il. L'Agence internationale de l'énergie pousse à ce que l'Europe et les Etats-Unis augmentent leurs participations dans ce domaine"."

Mais les questions les plus pressantes concernent la stratégie de la Russie. Dans le domaine pétrolier, d'abord. "Nous savons que la plupart des revenus russes dans l'énergie proviennent de la vente de pétrole, et de la volonté de la Russie d'être l'acteur principal du marché pétrolier européen. Cela nous inquiète d'un point de vue géopolitique, dit-il". Pour ce qui touche plus spécifiquement à Nord Stream 2, l'attitude américaine suit la même logique, explique Kent Logsdon. "Une fois encore, dit-il, c'est le même raisonnement de base : si vous êtes trop dépendant d'une type d'énergie ou d'une seule source d'énergie, vous avez un problème de sécurité énergétique", dit-il.

Et Kent Logsdon ajoute : "C'est pour cela que nous parlons régulièrement des questions énergétiques dans le cadre de l'OTAN, car la sécurité énergétique doit être un des point d'attention des membres de l'alliance".