La guerre en Ukraine est venue réveiller en Europe des risques que l'on croyait emportés avec la chute du mur de Berlin. Au-delà des milliers de morts et de la tragédie, comment notre pays et notre économie appréhendent-ils cette nouvelle donne? Pour répondre à cette question, la Trends Summer University a réuni à Knokke le 10 juin dernier un panel de qualité: autour de la ministre de la Défense Ludivine Dedonder, on trouvait le chef de la Défense l'amiral Michel Hofman, le professeur en géopolitique de l'UAntwerpen David Criekemans, ainsi que deux chefs d'entreprise: Julien Compère, CEO du groupe Herstal, et Johan Vanderplaetse, senior vice president de Schneider Electric (division Industrial Automation). Ce dernier a vécu une trentaine d'années en Russie et préside le Belgian Russian Business Club.
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La guerre en Ukraine est venue réveiller en Europe des risques que l'on croyait emportés avec la chute du mur de Berlin. Au-delà des milliers de morts et de la tragédie, comment notre pays et notre économie appréhendent-ils cette nouvelle donne? Pour répondre à cette question, la Trends Summer University a réuni à Knokke le 10 juin dernier un panel de qualité: autour de la ministre de la Défense Ludivine Dedonder, on trouvait le chef de la Défense l'amiral Michel Hofman, le professeur en géopolitique de l'UAntwerpen David Criekemans, ainsi que deux chefs d'entreprise: Julien Compère, CEO du groupe Herstal, et Johan Vanderplaetse, senior vice president de Schneider Electric (division Industrial Automation). Ce dernier a vécu une trentaine d'années en Russie et préside le Belgian Russian Business Club. Beaucoup de choses ont changé depuis le 24 février dernier et le début de l'invasion russe. Auparavant, rappelle Ludivine Dedonder, l'attention était surtout portée sur les régions au sud de la Méditerranée (Sahel, Grands Lacs) et l'Orient (Moyen-Orient, golfe Persique, Afghanistan). "Mais aujourd'hui ces menaces se sont plus que jamais rapprochées, explique-t-elle. C'est une situation dramatique qui a bouleversé le cours de l'histoire et qui remet en question les principes de base de notre sécurité. L'urgence climatique, la transition énergétique, la crise sanitaire, la crise migratoire, le recours à la guerre hybride en ce compris les campagnes de désinformation, de déstabilisation, de manipulation de l'opinion publique et les cyberattaques avaient déjà accentué ce bouleversement." Dans ce contexte, la ministre de la Défense observe que notre pays a, avec l'accord gouvernemental de septembre 2020, "adopté une véritable stratégie de défense pour la première fois de son histoire, avec une vision claire et élargie de ces menaces et des risques pour les intérêts vitaux du pays". Le regain d'attention porté à la sécurité et à la défense n'est toutefois pas seulement belge, il est européen. Afin de renforcer leurs capacités et faire face collectivement aux menaces potentielles, les Etats membres ont adopté récemment un instrument appelé "boussole stratégique". "C'est l'aboutissement d'un travail de réflexion sur la politique de sécurité et de défense de l'Union européenne lancé il y a 20 ans, se réjouit Ludivine Dedonder. Cette nouvelle politique de défense renforcera le pilier européen au sein de l'Otan", ajoute-t-elle. Un renforcement de capacité nécessaire: "Si les Américains n'avaient pas été à l'aéroport de Kaboul, nous n'aurions pas pu évacuer autant de ressortissants belges". La Belgique n'est certainement pas à la traîne quand on parle de coopération européenne souligne par ailleurs Michel Hofman. "De plus en plus de pays en Europe se rendent compte qu'ils ne peuvent rien faire seuls. Nous ne parlons pas uniquement de la défense, mais aussi des choix politiques et de la coopération industrielle. Nous allons de l'avant. Plusieurs pays regardent ainsi la coopération unique que nous avons avec la France", ajoute le chef de la Défense. L'armée belge a en effet mis en place plusieurs projets de coopération avec des pays voisins. Coopération avec la France pour le projet CaMO (capacité motorisée) pour l'armée de terre. Coopération avec les Pays-Bas au niveau de la Marine et collaboration avec le Luxembourg pour la création d'un bataillon de reconnaissance. Mais cette volonté de l'Europe de renforcer sa défense va de pair avec le renforcement de l'Otan. "La crise a démontré que les actions de l'Otan étaient complémentaires à celles de l'Union européenne, note Ludivine Dedonder. Les deux organisations n'ont jamais aussi bien collaboré. Et l'Otan reste la pierre angulaire de notre défense collective." L'Organisation du traité de l'Atlantique Nord, une alliance strictement défensive? Le point de vue russe est différent. Président du Belgian Russian Business Club, Johan Vanderplaetse rappelle que dès 2007, dans un discours fameux prononcé à la conférence de Munich sur la sécurité, Vladimir Poutine avait averti que la Russie s'opposerait désormais à la vision occidentale du monde et digérait très mal l'élargissement de l'Otan aux pays de l'ancien pacte de Varsovie (Pologne, Hongrie, République tchèque puis pays baltes, Albanie, Croatie, Monténégro, Bosnie , etc). "Il me semble évident que l'élargissement de l'Otan n'a rien à voir avec la modernisation de l'alliance ni avec la sécurité en Europe martelait alors Vladimir Poutine. Au contraire, c'est une provocation qui sape la confiance mutuelle et nous pouvons légitimement nous demander contre qui cet élargissement est dirigé". "Pour les Russes, l'alliance est une organisation offensive, poursuit Johan Vanderplaetse. Et lorsque l'on voit certaines de ses interventions, en Libye, entre autres, quelles que soient les bonnes raisons avancées, il est difficile d'argumenter que l'alliance n'est que défensive". Johan Vanderplaetse souligne d'ailleurs que ce point de vue est partagé en dehors du Kremlin: dès 1997, juste avant l'ouverture de la porte de l'Otan aux pays de l'Est, l'ancien diplomate américain George Kennan avertissait que l'élargissement de l'Alliance atlantique aurait tôt ou tard des conséquences. George Kennan est loin d'être pro-russe: il est au contraire le père de la politique d'endiguement ( containment policy) mise en oeuvre par les Etats-Unis pour contrer l'expansion soviétique. Des sanctions qui redessinent le paysage politique, avance David Criekemans. "Car elles ont surtout été prises par les pays occidentaux et les partenaires de la coalition. Mais la Chine, l'Inde et d'autres pays en sont absents." Les conséquences sont diplomatiques (on l'a vu lors du vote partagé de l'Onu) mais aussi économiques, avec des flux qui se réorientent, note le professeur de l'Université d'Anvers. "L'Inde reçoit quatre fois plus de pétrole russe qu'avant le 24 février et à un prix plus bas, dit-il. Ces évolutions sont compréhensibles, mais peuvent mener à une reconfiguration du paysage avec une Russie arrimée plus encore qu'auparavant au bloc chinois." Une nouvelle configuration qui sera plus difficile. "Les chaînes de production ne sont plus fluides et internationales comme par le passé, remarque Johan Vanderplaetse. La politique chinoise est ' China for China', avec des investissements colossaux dans les semi-conducteurs, par exemple. Mais les Etats-Unis pratiquent 'America for America', etc." Dans ce paysage, la place de l'Europe n'est pas confortable. "Il est plus facile aux Etats-Unis qu'aux pays européens de prendre certaines sanctions, confirme David Criekemans". L'Union européenne et plus spécialement l'Allemagne sont très dépendantes du gaz russe. Et pour l'Allemagne, la Chine est un marché important, rappelle le professeur. "Cela me conduit à penser que les pays européens doivent mettre en place une sorte de politique du balancier, penser de manière très pragmatique mais aussi laisser la porte ouverte au dialogue pour sortir de ce conflit, conclut-il. Et c'est aux pays européens de saisir le moment de lancer ce dialogue." Dialogue que Ludivine Dedonder appelle de ses voeux: "Nous avons toujours prôné le dialogue et la désescalade. La question n'est pas d'humilier Poutine. Mais il faut que la guerre cesse d'une manière ou d'une autre. Quand l'Union européenne prend des sanctions, très dures, à l'encontre de la Russie, des sanctions qui nous pénalisent aussi, c'est dans l'objectif de faire en sorte qu'Ukrainiens et Russes puissent à nouveau se parler à un moment donné". Mais comment les entreprises évoluent-elles dans ce nouveau contexte géopolitique? Pour nous, répond Julien Compère, "il y a surtout la prise de conscience de l'importance d'avoir une industrie européenne. Il n'y aura pas d'Europe de la défense s'il n'y a pas d'industrie européenne". Mais Julien Compère souligne aussi "la volonté de construire des réponses avec l'industrie, celle de la défense et d'autres secteurs. Instaurer un dialogue avec les entreprises. Ce travail en partenariat est l'élément le plus fondamental pour nous". Cette volonté de construire des partenariats dans l'industrie et la recherche est concrétisée par un des chapitres du plan STAR de refondation de la Défense ( lire ci-contre): "Le plan prévoit des moyens ambitieux historique à savoir 1,8 milliard pour ce qui concerne la recherche et le développement, précise Ludivine Dedonder. Cette stratégie de recherche, la DIRS (Defence Industrial Research Strategy), sera notre principe directeur pour le développement du potentiel scientifique technologique et industriel national dans le domaine de la sécurité et de la défense." La ministre précise qu'elle veut inverser le paradigme. Plutôt que de signer des contrats d'armement et voir comment les entreprises peuvent plus ou moins s'y accrocher, il s'agit aujourd'hui de "travailler dès le départ avec nos entreprises en les soutenant via ce fonds mais aussi via d'autres aides, qui peuvent venir des Régions, pour monter ensemble des programmes et développer les capacités du futur". Et elle appelle les entreprises, petites et grandes, à utiliser cet outil.