"Si vous trouvez que l'éducation coûte cher, regardez le prix de l'ignorance." C'est par cette citation attribuée à Abraham Lincoln que le populaire auteur et entrepreneur français, Idriss Aberkane, a entamé son exposé au Geek Summit de Bruxelles. La première édition de ce forum organisé mi-mai par l'écosystème MolenGeek se concentrait justement sur la digitalisation de l'éducation. Ce docteur en sciences cognitives, aussi connu pour ses critiques à l'égard de l'enseignement, a donc profité de l'occasion pour présenter ses derniers travaux dédiés à la "gamification" de la pédagogie.
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"Si vous trouvez que l'éducation coûte cher, regardez le prix de l'ignorance." C'est par cette citation attribuée à Abraham Lincoln que le populaire auteur et entrepreneur français, Idriss Aberkane, a entamé son exposé au Geek Summit de Bruxelles. La première édition de ce forum organisé mi-mai par l'écosystème MolenGeek se concentrait justement sur la digitalisation de l'éducation. Ce docteur en sciences cognitives, aussi connu pour ses critiques à l'égard de l'enseignement, a donc profité de l'occasion pour présenter ses derniers travaux dédiés à la "gamification" de la pédagogie. Idriss Aberkane a mis en exergue un changement de dimension: le passage des autoroutes de l'information aux autoroutes de la connaissance. Nous sommes à l'aube d'une ère où il sera possible de "livrer" le savoir dans les cerveaux, expliquait l'orateur, qui en tenait pour preuve l'entreprise Neuralink fondée par l'hyperactif Elon Musk et son interface reliant par implant le cerveau aux ordinateurs. "Musk a réalisé en cinq ans ce que les chercheurs en neurosciences ont été incapables de réaliser durant 30 ans", a épinglé Idriss Aberkane, ouvrant ainsi la possibilité de littéralement télécharger la connaissance dans nos têtes dans un futur proche. Ce scénario du monde de demain ne le fait pas rêver. "Vous imaginez dire aux enfants à l'école 'soit tu mets cette puce, soit tu n'auras pas accès à certains emplois'. Ce progrès créera de nouvelles inégalités fondamentales. Mais personne ne travaille à des alternatives au projet de Musk", estime l'entrepreneur. Sa solution? Elle viendrait du gaming. Aussi loufoque que cela puisse paraître, Idriss Aberkane rappelle les vertus du jeu pour capter l'attention. Avec cet argument massue tiré des statistiques du jeu en ligne World of Warcraft : en heures de jeu cumulées, la communauté mondiale de joueurs y a consacré l'équivalent de 7 millions d'années. "Et quelle façon plus naturelle d'apprendre que par le jeu? Du bébé tigre jouant à chasser au pilote d'avion s'entraînant sur un simulateur. Mon objectif, c'est qu'il existe des jeux qu'on puisse notifier dans son C.V., que nos enfants pourront valoriser", imagine l'adepte de la neuroergonomie. "L'école ne se bat pas pour capter l'attention. On est rentré dans le 21e siècle avec une école du 19e. Comment a-t-on pu faire évoluer à ce point les technologies et pas la technologie de l'éducation?", regrette-t-il. C'est que le public accumule du retard par rapport aux entreprises qui considèrent déjà l'éducation comme une technologie. Elles risquent de trouver des applications tellement meilleures que l'école que nous serons obligés de les adopter. "Cela s'est déjà produit avec les Gafam qui contrôlent aujourd'hui nos données. Peut-être qu'un jour nos diplômes seront remis par ces mêmes entreprises si on ne réagit pas", insiste Idriss Aberkane. L'homme développe ainsi un concept issu de sa thèse à l'école polytechnique, Game of Logos, qui permet d'apprendre sans souffrance... mais pas sans effort. Un effort cognitif que notre désir d'atteindre le but du jeu ferait toutefois oublier. "Ce qui change complètement la relation d'apprentissage... On passe de 'tu fais tes devoirs' à 'tu t'engages à jouer'", décrit l'entrepreneur, grand fan du célèbre jeu de combat japonais SoulCalibur dont on ressent ici l'inspiration. "Maîtriser les combos pour les attaques, c'est comme maîtriser une langue étrangère. Dans Game of Logos, si j'ai bien recomposé une phrase à la manette, ça envoie un sort contre mon opposant." Pour donner vie à son prototype, Idriss Aberkane collabore désormais avec l'agence de transformation digitale Underside, acteur historique en Belgique de la 3D, de la réalité virtuelle et de la réalité augmentée. La "gamification" est un concept courant pour cette entreprise de Gosselies qui a notamment travaillé avec l'Agence spatiale européenne afin de vulgariser et rendre ludiques les explications sur le fonctionnement des satellites. Et le projet Game of Logos qui entend démocratiser l'accès à la connaissance et bousculer la pédagogie résonne d'autant plus chez le CEO d'Underside qu'il est lui-même ce que les Anglo-Saxons appellent un college dropout. "J'ai vécu le décrochage scolaire, je me suis émancipé au travers de l'entrepreneuriat, nous confie Christophe Degraeve. Alors revisiter l'éducation et la façon dont est transmis le savoir par le jeu, rien que participer à ce projet, je trouve ça génial." Le boss d'Underside connaissait Idriss le conférencier, entre autres grâce à sa présentation TEDx sur le Love can do ou la productivité passionnelle, une valeur essentielle pour l'entreprise wallonne. Et c'est par l'entremise fortuite d'un ami chez MolenGeek qu'il a rencontré Idriss l'entrepreneur... Si sa date de sortie reste fixée au mois de septembre prochain, Game of Logos en est encore au stade de produit minimum viable. Le défi d'élaboration demeure donc de taille. "Réaliser un jeu destiné aux stores de téléchargement, ce n'est évidemment pas du tout les mêmes enjeux qu'un travail universitaire, remet en contexte Christophe Degraeve. Etre joué par des milliers d'utilisateurs demande un autre niveau de qualité. Il faut être à la hauteur." De nombreuses personnes sont à pied d'oeuvre pour mener à bien ce chantier. On pense aux développeurs, naturellement, mais il faut aussi mobiliser des infographistes qui modélisent les éléments tridimensionnels, des ergonomes qui planchent sur la partie interface, d'autant plus importante ici qu'il s'agit d'un jeu d'apprentissage. "Mais il y a aussi un game designer: ce n'est pas parce que c'est de l'apprentissage qu'il faut oublier le gameplay, rappelle le CEO. Nous développons un vrai jeu à la Street Fighter, il faut penser aux bonus, à l'évolution des personnages, etc." Les équipes d'Underside travaillent en mode agile, avec les cadres de développement collaboratif de la méthode "Scrum". Les rencontres sont hebdomadaires, et les participants au projet délivrent des itérations chaque semaine. Ce processus permet aux partenaires de se rendre compte des avancées et d'estimer le chemin encore à parcourir. "Un projet comme Game of Logos peut vite foncer dans le mur, ne plaisant ni aux commanditaires ni surtout aux joueurs. Notre méthodologie collaborative permet heureusement de bien identifier les besoins, de découper efficacement le processus, de nous perfectionner progressivement", souligne Christophe Degrae, rappelant combien la créativité doit se marier à la qualité professionnelle. Et pour cause: l'enjeu est tout de même de créer une solution d'apprentissage assisté par ordinateur. Avis aux investisseurs potentiels, ils seront les bienvenus.