Le salaire des CEO est un sujet qui revient sans cesse depuis une vingtaine d'années. C'est un "marronnier", dans le jargon journalistique. Le thème est clivant. Côté gauche, on s'indigne de la hauteur des rémunérations des patrons et des inégalités croissantes qu'elle engendre. Côté droit, on s'insurge: celui qui crée de la valeur a bien le droit de profiter de ses efforts. Peu de monde chercherait en effet à réduire les droits d'auteur de J.K. Rowling pour Harry Potter. De même, les rémunérations perçues par des découvreurs comme Steve Jobs, une des personnes qui a le plus modelé le monde numérique actuel, n'ont jamais suscité beaucoup de critiques. Lorsque la création de valeur est indubitable, il n'y a pas vraiment de débat.
...

Le salaire des CEO est un sujet qui revient sans cesse depuis une vingtaine d'années. C'est un "marronnier", dans le jargon journalistique. Le thème est clivant. Côté gauche, on s'indigne de la hauteur des rémunérations des patrons et des inégalités croissantes qu'elle engendre. Côté droit, on s'insurge: celui qui crée de la valeur a bien le droit de profiter de ses efforts. Peu de monde chercherait en effet à réduire les droits d'auteur de J.K. Rowling pour Harry Potter. De même, les rémunérations perçues par des découvreurs comme Steve Jobs, une des personnes qui a le plus modelé le monde numérique actuel, n'ont jamais suscité beaucoup de critiques. Lorsque la création de valeur est indubitable, il n'y a pas vraiment de débat. Les reproches arrivent lorsque la richesse attendue s'évapore: il y a 20 ans, l'explosion de la bulle internet a mis au jour des mécanismes plus que douteux, tels les packages de certains patrons, indexés en grande partie sur la progression de la marge opérationnelle de leur entreprise et qui ont donc incité grandement ces sociétés à acheter n'importe quoi à n'importe quel prix, précipitant leur chute. Des études, émanant parfois d'institutions peu marquées par le marxisme comme Harvard et le MIT, ont cherché à comprendre pourquoi la rémunération des CEO avait explosé depuis la fin des années 1970 aux Etats-Unis. Elles ont montré que s'il existait peu d'écart entre les talents des CEO, il y avait en revanche une énorme disparité dans les salaires, et cette différence s'expliquait surtout par la capacité de certains à peser sur la décision des comités de rémunération... Toutefois, ces questions sont éloignées de la réalité de la plupart des entreprises belges, où l'écart de rémunération est bien moins important qu'aux Etats-Unis, et où les sommes touchées par les CEO sont sans commune mesure avec celles perçues par certains patrons stars. Une modération qui apparaît encore dans la dernière étude annuelle sur les salaires des CEO européens de la Vlerick School, pilotée par le professeur Xavier Baeten. En 2019, les CEO des petites sociétés belges cotées en Bourse ont perçu en moyenne 550.000 euros bruts, et les patrons des midcaps, 700.000 euros. Des montants qui n'ont pas bougé par rapport à 2015. Dans cette étude, l'intéressant, toutefois, est ailleurs. On y lit en effet que l'on peut influencer positivement le résultat à court terme d'une entreprise en modifiant la rémunération de son CEO (en touchant au salaire, à la part variable des bonus ou en liant davantage encore la rémunération à des ratios financiers). Mais si l'on maintient ces incitants, après deux ou trois ans, leur impact sur le résultat disparaît, voire devient négatif. "A court terme, vous pouvez augmenter les performances de l'entreprise en rehaussant le salaire du CEO. Mais à plus long terme, cela revient comme un boomerang", explique Xavier Baeten à nos collègues de Trends. Le vrai sujet n'est donc pas la hauteur du salaire du manager, mais son incitation. C'est donc l'affaire des administrateurs, mais aussi des actionnaires. Et l'on ne peut que suivre Xavier Baeten quand il encourage les entreprises à mettre en place, lorsqu'il s'agit de déterminer la rémunération du management, un mélange d'indicateurs, dans lesquels les baromètres non financiers auraient davantage de place. Aujourd'hui, à l'heure des grands enjeux climatiques, seules 4% des sociétés cotées disposent d'un indice environnemental. On a vu lors de cette crise combien les entreprises qui se souciaient de l'innovation, de l'agilité, de la satisfaction du client ou de l'environnement pouvaient se montrer bien plus résilientes. Pourquoi cela ne se refléterait-il pas dans le salaire de leur patron?