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A l'image des animaux malades de la peste, "ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés". Aucun secteur n'est en effet épargné par cette inflation qui menace les marges. C'est surtout l'industrie qui est confrontée à cette situation inédite. La plupart des entreprises ne peuvent pas répercuter la hausse de leurs divers coûts auprès de leurs clients dans les mêmes proportions. D'autant que les majorations du prix des matières premières ou des fournitures s'affichent, dans la majorité des cas, à deux chiffres, voire parfois à trois. "Les prix n'augmentent pas, ils explosent, lance tout de go Olivier Stankiewicz, administrateur délégué de Cargo Lifting, spécialiste en transformation d'utilitaire. Nous utilisons de l'acier et de l'aluminium dont les prix ont fortement augmenté depuis janvier 2021, même s'ils ont diminué - légèrement - ces dernières semaines. Si la plupart des hausses s'expliquent, certaines sont moins compréhensibles comme, par exemple, des frais de transport qui ont grimpé de 250 à 1.600 euros et nous ont forcé à chercher un autre partenaire avec quand même, au final, une facture s'élevant à 800 euros. Par ailleurs, nous dépendons de fournisseurs de produits finis qui nous appliquent des augmentations variant entre 4 à 6% chaque trimestre. C'est complètement hallucinant!" Afin de ne pas voir ses marges complètement rabotées, Cargo Lifting a déjà programmé une hausse de ses prix en 2023. Si pour le moment, une partie des 35 collaborateurs est à l'arrêt, c'est à cause des délais de livraison des véhicules utilitaires qui oscillent actuellement entre un an et demi à deux ans, alors qu'ils n'étaient que de deux à quatre mois avant la crise sanitaire. "La demande est là", confirme Olivier Stankiewicz, qui note également que "certains constructeurs n'attendent pas un retour à la normale avant l'horizon 2026-2027".Si le groupe Etex, actif dans la construction, est protégé contre l'augmentation des prix de l'énergie, notamment grâce aux efforts de ses équipes purchasing (achat) et supply chain (chaîne d'approvisionnement), il note cependant que ces prix ainsi que ceux des matières premières continuent d'être élevés et volatils: "Il n'est pas rare de voir le prix du gaz fluctuer de plus de 50% au cours d'une même semaine - voire d'un seul jour, confie le porte-parole. Certaines matières sont moins en tension, par exemple l'acier, mais le prix élevé du transport tempère les baisses. Les crises aiguës d'approvisionnement que nous avons connues en 2021 sont en voie de régularisation, mais les marchés des matières restent à la merci de nombreuses crises - telles que de nouvelles vagues de covid en Chine, de nouvelles sanctions contre la Russie, ou des perturbations climatiques." Globalement, les hausses de prix trouvent pour l'essentiel leur origine dans le contexte mondial actuel, marqué depuis plus de deux ans par la pandémie qui n'est pas terminée et par les conséquences de la guerre en Ukraine dont l'issue est pour le moins incertaine. Comme le note le porte-parole d'Etex, "le contexte de volatilité des prix et de changements rapides dans la disponibilité des biens peut créer des situations où certains acteurs de marché peuvent réaliser des arbitrages, par exemple en détournant des flux pour les orienter vers des marchés prêts à payer plus, en stockant des marchandises en attente d'une hausse des prix, ou en limitant la production de manière à augmenter les marges. Cela existe certainement, mais c'est aussi probablement marginal." Cette analyse est partagée par d'autres acteurs industriels. C'est le cas chez Magotteaux, actif à l'échelon mondial comme Etex, et qui dispose donc d'une vue plus large sur la situation actuelle. "Nous sommes confrontés à des hausses de prix importantes depuis début 2021, en particulier sur la mitraille de fer (x4), le ferrochrome (x5) ou le transport maritime (x10), détaille Sébastien Dossogne, CEO de Magotteaux. A ces phénomènes sont venues s'ajouter début 2022 une inflation importante et une hausse des coûts de l'énergie, principalement en Europe. Bien que n'étant pas un spécialiste de macroéconomie, je ne pense pas que les hausses précitées soient principalement dues à des phénomènes spéculatifs, mais plutôt la conséquence combinée d'un redémarrage rapide de l'économie début 2021 après les effets du confinement de 2020, d'un haut niveau de liquidités dans le marché à un coût historiquement bon marché, de chaînes d'approvisionnement désorganisées suite au covid dans un monde de juste-à-temps et de la rechute du marché chinois en 2022 en suite d'un choix politique maladroit dans la gestion du covid. Nous faisons face à une demande forte combinée à une offre insuffisante suite à des soucis logistiques et de disponibilité de composants majoritairement produits dans une Chine désorganisée et confinée au-delà de ce que nous pouvons imaginer en Occident. Il n'y pas de spéculation en ce qui nous concerne et dans ma lecture des circonstances en tout cas." Si les grands groupes actifs dans différents pays et généralement mieux armés pour affronter les crises semblent tirer, pour le moment, leur épingle du jeu, les plus petites entreprises sont davantage impactées. D'autant qu'elles ne disposent pas des mêmes armes pour absorber ces hausses et protéger leurs marges. Comme l'explique Martin Schoonbroodt, chief commercial officer de Probiotic Group, petit fabricant grand-ducal de produits de soins et de nettoyage à base de probiotiques: "Je pense qu'il y a réellement une spéculation sous-jacente sur les prix des matières premières. Les fournisseurs nous informent que les hausses sont dues à la crise sanitaire. Certains expliquent qu'ils n'ont pas encore repris leur niveau de capacité de production pré-période covid ou alors mentionnent que la guerre en Ukraine provoque une inflation, notamment due aux prix de l'énergie. Cependant, nous savons de source sûre que les stocks de nos matières premières ne sont pas forcément en rupture même s'il y a évidemment des gros groupes qui achètent davantage auprès des fabricants ou distributeurs de matières premières. Les jeunes entreprises comme la nôtre doivent alors entrer dans un mode d'enchères au plus offrant pour pouvoir s'approvisionner. Cela a été le cas pour de la glycérine, une matière première hydratante et détruisant les mauvaises odeurs que nous utilisons." Les TPE sont également aux premières loges et se retrouvent parfois fort dépourvues quand la crise est venue. Ainsi la Sartoriale, active dans la conception et l'installation de caves à vin de prestige a été confrontée à des augmentations parfois surprenantes. "Le prix du bois, qui est le coeur de notre activité, n'a pas fortement augmenté, de l'ordre de 6%, souligne Nicole Jourdy, administratrice de La Sartoriale. En revanche, les prix des métaux se sont fortement accrus. Si notre fournisseur italien a majoré ses prix de 20%, notre fournisseur belge a augmenté sur un projet les siens de 216%. C'est exagéré. Nous sommes alors allés chercher un autre artisan en Pologne. Mais plus globalement, c'est au niveau des systèmes de climatisation que les hausses sont finalement les plus importantes avec des climatiseurs qui sont passés de 5.200 à 8.200 euros." Dans un autre registre, l'agroalimentaire n'est pas davantage épargné. Au-delà de la pénurie d'huile de tournesol ou de la disparition des Cent Wafers de nos rayons, qui nous a permis au passage d'apprendre que ces gaufrettes étaient dorénavant produites en Ukraine et non plus en Belgique, les causes des hausses sont multiples. "C'est bien simple, tout augmente, constate Stéphanie Fontenoy qui dirige les Etablissements Blaise à Florenville. Le porc qui est la matière de base de nos salaisons a augmenté de l'ordre de 13%, mais c'est aussi le cas de nos emballages, du transport ou des épices. Toutefois, dans notre cas, je ne constate pas de spéculation." Les brasseries figurent aussi dans les entreprises les plus concernées par les hausses des prix. "Il n'est jamais évident de connaître les raisons exactes de la hausse des prix des articles que nous achetons, note Vincent Caulier, CEO de la Brasserie Caulier, implantée à Péruwelz. La plupart des hausses que nous connaissons sont 'expliquées' par l'augmentation du prix du gaz (verres, bouteilles, cuves inox) et par des pénuries (notamment certains outillages, pièces de machines, etc.). Souvent, tout est mêlé. Mais la question est toujours de savoir quelle est la part de spéculation quand on voit qu'une cuve en inox coûte 40% de plus qu'il y a six mois. Pour d'autres achats, notamment les cartons, qui ont pris 60% en six mois, je ne connais pas suffisamment leur chaîne de valeur, mais les raisons objectives de l'augmentation sont pour le moins floues."