Il s'agissait au début de "clubs d'initiés", de cercles fermés où des transactions feutrées se développaient sous le sceau de la confidentialité. Avec l'ouverture des marchés, le retour de la croissance, la possibilité d'accéder à une information de qualité en tout temps et partout, le Private Equity, ou Capital Investissement, se devait de se développer.

C'est le cas : les montants investis dans le Private Equity ont significativement augmenté ces dernières années. Certaines sociétés d'investissement disposent d'une puissance financière qui dépasse celle de certains Etats et de plusieurs sociétés industrielles. Et si en Belgique, on ne parle "que" de 2,5 milliards d'euros investis en Private Equity, chez nos voisins français par contre, 14,3 milliards ont été investis en 2017 dans 2142 entreprises. On cite également le chiffre de 600 milliards pour le 1er semestre 2017 aux USA.

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Les acteurs du Private Equity disposent d'atouts non négligeables dans le monde de l'investissement et notamment des compétences en gestion et d'un large réseau de contacts. Ils peuvent offrir ainsi tant une aide à la stratégie qu'une préparation attentive de la croissance future et des accès possibles à de nouveaux marchés.

C'est sans doute pour cela que le nombre d'acteurs du Private Equity ne cesse d'augmenter : il ne se passe plus un jour sans qu'on n'annonce la création d'un nouveau fonds d'investissement.

Le secteur du Private Equity est incontestablement en ébullition mais également en pleine évolution ! Il est donc confronté à de nombreux challenges qui vont de son mode de fonctionnement au rôle qu'il sera amené à jouer dans la société de demain.

Le premier challenge repose sur l'excès de liquidités disponibles sur le marché. Celui-ci entraîne une concurrence accrue entre les investisseurs et une accélération des processus. Alors qu'une acquisition nécessitait auparavant de 9 à 12 mois, il n'est plus inhabituel de voir des processus de vente se conclure en quelques semaines seulement. La capacité de réagir rapidement et de se prononcer alors que toutes les vérifications n'ont pas encore eu lieu est une réalité à laquelle les décideurs du monde du Private Equity sont confrontés sur une base régulière, avec les risques que cela comprend.

La digitalisation est également un facteur accélérateur de ce mouvement. Les audits juridiques, financiers et stratégiques ont lieu par l'intermédiaire de data rooms électroniques : les logiciels de vérification des contrats permettent d'effectuer en une nuit le travail qu'une armée de conseillers effectuerait en une semaine complète... Et les conséquences de la digitalisation ne s'arrêtent pas là. Elle impose également un changement des points d'attention des équipes d'audit : la protection des données (la fameuse RGPD) et la cybersécurité sont des sujets certes nouveaux mais qui sont réellement d'une importance cruciale. Bénéficier de conseils hautement spécialisés dans ces secteurs est dès lors fondamental.

Les constatations précitées permettent de s'attarder un instant sur un constat qui peut paraître à priori paradoxal. Alors que ces nouvelles technologies vont incontestablement dans le sens d'une déshumanisation des processus d'acquisition (l'audit est effectué électroniquement, la signature des conventions intervient de façon électronique, etc.), le facteur humain n'a jamais été aussi important qu'aujourd'hui dans la conclusion d'une vente d'entreprise. Le fondateur d'une entreprise qui décide de faire entrer un investisseur financier dans son capital afin de soutenir sa croissance risque d'avoir le choix entre différents candidats investisseurs. Son choix se portera naturellement sur celui avec qui la "chimie" sera la meilleure. L'investisseur Private Equity qui examine l'acquisition d'une société se concentrera lui, sur la qualité du management et renoncera souvent si les hommes et les femmes qui dirigent l'entreprise n'ont pas sa confiance. On observe d'ailleurs que, dans les processus d'enchères privées, le choix du repreneur sera souvent décidé par le management ou, à tout le moins, fortement influencé par la préférence de ce dernier, les actionnaires cédants ayant finalement un rôle secondaire dans la dernière ligne droite du processus de cession. Dans un monde où le virtuel prend une place de plus en plus importante, on soulignera en guise de clin d'oeil que la place de l'humain n'y a jamais été aussi centrale !

Il s'agit d'un secteur en pleine ébullition et évolution aussi car l'importance des moyens financiers disponibles a amené le monde du Private Equity à élargir son champ d'activités. Alors qu'initialement, les acteurs du Private Equity investissaient uniquement dans le capital des sociétés privées (d'où la référence au terme Equity), ils occupent maintenant - et cela va en grandissant - une place importante dans le secteur de la dette, c'est-à-dire des prêts aux entreprises. Ce nouveau rôle du Private Equity s'est accéléré ces dernières années notamment en raison de la transformation radicale du modèle d'entreprise des banques. Dans les prêts aux sociétés, ces dernières jouent aujourd'hui essentiellement un rôle d'"arrangeur" des crédits et les syndiquent fréquemment auprès d'autres entités du monde financier. Les acteurs du Private Equity se positionnent de plus en plus sur ce segment, devenant ainsi les prêteurs ultimes des sociétés. L'exemple de la société américaine Gibson Brands -le fabricant de la fameuse marque de guitares Gibson rendue célèbre par Jimi Hendrix et Keith Richards - est particulièrement révélateur de ce changement. Les prêteurs principaux de cette société, qui est aujourd'hui en faillite, sont en effet deux des acteurs américains les plus importants du Private Equity, à savoir Blackstone et KKR Credit Advisors. De support à la croissance d'entreprises privées, le Private Equity est donc en train de devenir progressivement le financier du secteur économique. Ce qui amène ainsi le Financial Times à titrer récemment "Private equity, public lenders".

On le voit, le rôle du Private Equity dans le monde de demain est en pleine mutation.

Mais un dernier élément se doit aussi d'être mentionné. Il s'agit de l'arrivée sur le marché du Private Equity d'un nouvel acteur, à savoir les family offices. Véhicule de diversification de familles fortunées, les family offices procèdent dans cet objectif à divers investissements et incluent de plus en plus le Private Equity dans leur stratégie. Une arrivée qui se doit d'être mentionnée car ce nouvel acteur est particulièrement disruptif pour le secteur. En effet, l'approche des family offices en termes de retour sur investissement est fondamentalement différente de celle des acteurs traditionnels du Private Equity. Si ces derniers vont généralement apprécier l'opportunité d'une acquisition ou d'une participation en envisageant une revente dans un délai de l'ordre de 5 à 10 ans, les family offices peuvent aborder la même question sous un tout autre angle et envisager, par exemple, un investissement sur plusieurs générations, voire même potentiellement sans limite dans le temps et avec comme but premier un souci de diversification et non pas une exigence minimale et rapide de profitabilité. Ce caractère différenciant leur donne un avantage concurrentiel sérieux et entraînera un repositionnement de l'ensemble des acteurs.

On l'aura compris, des changements importants s'annoncent dans le secteur du Private Equity : nouveaux challenges, nouveau modèle économique, nouveau rôle dans le financement de la croissance des entreprises privées, etc. Autant de challenges qui peuvent être perçus comme étant de nature à susciter des menaces. Menaces, c'est exact, mais qui s'accompagnent comme toujours d'opportunités importantes pour ceux qui auront compris et intégré les véritables enjeux de ces changements. Les prochaines années s'annoncent donc passionnantes, "longue vie au Private Equity" !

Thierry Bosly