Pascal Bruckner, essayiste et romancier: “Je suis résolument pessimiste et déterminé”

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Pour le célèbre écrivain, il faut se préparer au pire pour avoir une chance de l’éviter. Et la marche économique doit s’aligner sur le pas de l’Histoire…

Son dernier livre a pour titre: Dans l’amitié d’une montagne (Grasset). Ce petit traité d’élévation est une invitation à regarder plus haut, à contempler, à se dépasser. Mais voilà que la brutale pesanteur de la réalité guerrière nous ramène au sol, dans la vallée des larmes. Voici les réflexions de l’essayiste et romancier Pascal Bruckner sur la guerre, la résilience et la manière d’affronter le stress.

TRENDS-TENDANCES. Crise économique, pandémie, guerre… Comment vivez-vous ces chocs qui se sont succédé ces dernières années?

PASCAL BRUCKNER. On ne prévoit jamais les chocs, mais on peut avoir le cuir blindé. Ma génération a été élevée dans le culte de la Seconde Guerre mondiale. Spontanément, je m’attends toujours au pire pour avoir une chance de le maîtriser. Pour moi, le covid a été un vrai choc. La vie s’est arrêtée. La guerre en Ukraine, je la prévois depuis très longtemps. Or, la vie ne s’arrête pas avec la guerre. Mais il faut savoir faire le gros dos pour ne pas être englouti dans l’événement. Faire le gros dos ne signifie pas s’enfermer dans une cave et attendre la fin du monde. Les discours sur la fin du monde sont majoritaires depuis longtemps. C’est le discours écologique type, l'”effondrisme” contre lequel je m’insurge depuis 10 ans. Mais le point positif est cette solidarité extraordinaire avec l’Ukraine. C’est la surprise. Si on s’attendait à un effondrement de l’Occident, pour l’instant, il ne s’est pas produit. Mais il faut voir si, dans l’épreuve ultime, nous allons résister ou nous coucher.

Nous ne sommes pas prêts à résister. Mais nous allons devoir l’apprendre très vite en quelques mois, sinon ce sera le renoncement.

Une guerre finit un jour par s’arrêter.

Les guerres finissent par se terminer à condition qu’on les gagne. Ce qui est frappant, c’est la succession des catastrophes: les attentats, les gilets jaunes, le covid et maintenant la guerre… Les jeunes générations n’ont pas le temps de reprendre haleine. Elles sont en permanence sollicitées par l’événement qui les panique.

Contre la panique, on peut bâtir une philosophie de résilience?

Bâtir cette philosophie n’a de sens que dans l’épreuve. Si nous ne nous construisons pas une carapace, nous sommes brisés par l’événement. Or, nos idéologies disponibles sont des idéologies d’accommodement, de la douceur de vivre, du zen… Nous voyons bien en revanche que les Ukrainiens ont vécu dans le monde soviétique. Ils ont instantanément réagi par patriotisme, en s’appuyant sur des valeurs que nous n’avons plus. Nous ne sommes pas prêts du tout à résister. Mais nous allons devoir l’apprendre très vite en quelques mois, sinon ce sera le renoncement.

Vous croyez que dans cette situation, nous n’aurions pas réagi comme les Ukrainiens?

Je ne crois pas. Ils ont l’habitude de l’adversité. Ils ont été “génocidés” par Staline, se sont battus pour la plupart violemment contre les nazis. Ils ont connu les horreurs du communisme. Nous sommes en revanche trop mous et pleurnichards. Une poignée d’entre nous iraient se battre, mais les autres… Je suis très sceptique sur notre résilience. La vassalisation est en route. Regardez le nombre de “poutinolâtres” en France, fascinés par l’homme fort, la brute: Eric Zemmour, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon… Ils représentent une grande partie de l’électorat.

Pourtant, on a vu en Occident, pour la première fois, que les hommes politiques ont eu le courage de sacrifier le pouvoir d’achat des électeurs au nom de valeurs, non?

Oui. Comme au moment du covid. Le “quoi qu’il en coûte”. Nous avons sacrifié la rentabilité économique à la qualité de vie. Aujourd’hui, nous revenons à une logique de guerre.

C’est un changement majeur?

Toute l’Europe s’était construite sur le “plus jamais cela”, pensant que le monde entier avait adopté nos principes alors que c’est totalement faux. La guerre est le quotidien d’une majorité de personnes. Comment réagirions-nous en cas de confrontation suprême? Si Poutine attaque un pays de l’Otan, allons-nous y aller? Je ne suis pas sûr. C’est la véritable interrogation. Tous les diplomates pensent que Poutine va nous tester, envoyer un missile en Pologne. Mais honnêtement autour de moi, personne ne veut la guerre. On me dit: il faut que les Ukrainiens cèdent, donnent une partie de leur territoire. Il faut trouver un compromis…

Nous avons mal perçu le monde extérieur?

Nous nous sommes complètement trompés. Nous nous sommes pris pour le centre du monde, pensant que les événements européens avaient affecté la planète entière, sans voir que l’on nourrissait un monstre à nos portes, Vladimir Poutine, et que la Chine se développait dans l’autoritarisme. La chute du mur de Berlin nous a donné une mauvaise perspective sur le monde. Nous n’avons pas compris ce qui se passait vraiment. Ce n’était pas une conquête de la liberté, mais la fin du communisme. C’était déjà énorme, mais ce n’était pas la fin de l’Histoire. La fin de l’Histoire, c’est la plus grosse des sottises. Pourquoi l’Histoire s’arrêterait-elle? C’est plutôt l’Occident qui n’était plus dans l’Histoire.

Si vous deviez donner un conseil aux chefs d’entreprise?

Je dirais que la rentabilité de l’entreprise ne doit pas exclure un certain nombre de valeurs. Que la marche économique doit s’aligner sur le pas de l’Histoire. Cela ne veut pas dire revenir à un communisme de guerre, ou à la pénurie, mais adapter l’action aux nouvelles circonstances. Se priver pour l’instant du client russe, même si c’est un gros client ou un gros fournisseur, et aller vers des pays ou des marchés émergents plus solides. A ce sujet, les Chinois, les Indiens, les Indonésiens sont des gens plus raisonnables que les Russes. Il y a quelque chose de passionnément nihiliste dans l’action de Poutine que l’on ne retrouve pas en Asie.

Mais comment gérer des équipes soumises au stress?

Il faut leur dire qu’ils ont parfaitement raison d’être stressés. C’est parfaitement normal, et même sain. Nous le sommes tous. Ce n’est pas une pathologie. Mais il faut chercher une solution à plusieurs, ne pas se replier sur un désespoir individuel. A partir de cela, nous pouvons reconstruire un monde commun sans nous abandonner à la panique. Car c’est la panique qu’il faut craindre.

Finalement, vous vous diriez modérément pessimiste?

Non, je suis résolument pessimiste, et déterminé. Nous pouvons aller vers le pire. Mais précisément, il faut envisager le pire pour l’éviter. Par conséquent, cela ne doit pas nous amener à nous cacher la tête sous l’oreiller mais à être plus combatifs. C’est presque la vie et la mort. Quand Poutine menace d’une guerre atomique, il met le sort de l’humanité dans la balance. C’est une menace qu’il faut prendre très au sérieux. Il n’est pas dit qu’il la mette en oeuvre. Il n’est pas seul, et il risquerait énormément. Mais il peut lancer une bombe tactique, utiliser des armes chimiques, lancer des actes terroristes. Il en est le spécialiste. La vie n’a aucun prix pour lui. Il a même payé des talibans en Afghanistan pour attaquer les troupes de la coalition. C’est notre ennemi, il ne s’en cache pas. Face à cela, nous avons le sentiment d’une nudité absolue. La France, heureusement, au contraire des autres nations européennes, a encore une armée. Mais les Allemands sont tout nus et sont chauffés par les Russes. Au final, on réalisera qu’Angela Merkel a été une dirigeante assez médiocre pour l’Europe. Tout va dépendre de l’attitude américaine. Si Joe Biden se couche, c’est fini. Parce que nous sommes trop faibles.

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