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Il avait promis de coloniser Mars avec SpaceX. Et voilà qu'Elon Musk rachète Twitter, un média social diffusant des messages de 280 caractères. L'ambition aurait-elle faibli? Apparemment non. Twitter s'ajoutera au magasin d'entreprises dirigées par Elon Musk, notamment Tesla, le roi de l'automobile électrique, qui promet de livrer plus de 1,5 million de véhicules cette année, contre 935.000 l'an passé. Son SpaceX continue à lancer jusqu'à une fusée par semaine sous sa direction, avec des satellites ou des passagers. En attendant d'aller sur la Lune, pour la Nasa. Rien ne réfrène Elon Musk dans son appétit. Il est l'"entrepreneur cow-boy" comme le surnomme le journal Les Echos. "Un self-made-man à la Rockefeller ou un patron inventeur ayant repoussé les limites de son temps, comme Howard Hughes", estime le quotidien français. "Même si la comparaison la plus souvent utilisée à son égard est celle avec un héros imaginaire... Tony Stark, alias Iron Man." Pour Twitter, la voie est libre. Les actionnaires sont heureux de vendre l'action à un prix inespéré, soit 54,2 euros, 38% de plus que le cours du 1er avril. Elon Musk paiera 44 milliards de dollars pour s'offrir son moyen de communication favori. L'entrepreneur tweete sans arrêt (12.000 tweets depuis 2012) et compte 83 millions followers, davantage que Lady Gaga. Pour réaliser l'opération, il a dû vendre 9,6 millions d'actions Tesla, pour environ 8,5 milliards de dollars. Elon Musk a beau être l'homme le plus riche au monde, avec une fortune évaluée à 252 milliards d'euros par Bloomberg, celle-ci est surtout composée d'actions. Essentiellement dans Tesla, dont il détient 16%, ou encore dans SpaceX. Pour s'offrir Twitter, il a donc construit un financement à moitié en cash (21 milliards de dollars), et le reste en emprunts, partiellement garantis par des titres Tesla. Sur les marchés, cette acquisition n'a pas été accueillie avec énormément d'enthousiasme. Le titre Tesla a chuté de 12% le jour de l'annonce de l'opération, le 25 avril. Sans doute par crainte de voir Elon Musk se dissiper avec Twitter. Ou par peur de contrecoups venant par exemple de Chine, dont Tesla dépend beaucoup: le pays pèse pour 25% de ses ventes. "Si le même CEO qui contrôle Tesla contrôle Twitter, et que quelqu'un sur Twitter dit des choses qui déplaisent au gouvernement chinois, celui-ci sera tenté de punir Tesla pour peser sur ce que Musk acceptera (ou pas) sur Twitter", estime The Motley Fool, site américain de conseils en placement. Or les sujets de tweets qui fâchent ne manquent pas: les Ouïghours, Hong Kong... Jeff Bezos, fondateur d'Amazon, a chatouillé Elon Musk sur le sujet. "Est-ce que le gouvernement chinois n'aura pas un peu d'influence sur la place publique", s'est interrogé dans un tweet le rival d'Elon Musk dans le spatial. Celui-ci fait directement allusion à la déclaration d'Elon Musk sur sa vision du réseau social: "Twitter est la place publique numérique où sont débattues des questions vitales pour l'humanité". S'offrir Twitter ne sera de toute façon pas une opération de tout repos. Elon Musk devra relancer l'entreprise qui est un réseau social connu et pratiqué par le monde des médias et des politiques, mais dont le succès est relatif. Ses 229 millions d'utilisateurs représentent peu de choses à côté des milliards d'utilisateurs Facebook ou Instagram. Et son business model est boiteux. L'an dernier, Twitter déclarait presque 500 millions de dollars de pertes sur 5,6 milliards de revenus, contre un bénéfice de 39 milliards de dollars pour Meta (Facebook) et 118 milliards de revenus. L'entreprise n'a en fait quasiment jamais gagné d'argent. Cela ne préoccupe nullement Elon Musk, qui a claironné: " I don't care about the economics at all". L'entrepreneur n'a en effet pas l'obligation de rassurer des actionnaires et de déballer un business plan détaillé. Une fois racheté, Twitter ne sera plus coté en Bourse, et ne devra des comptes qu'à Elon Musk. Finis les analystes financiers, les actionnaires activistes. Voilà pourquoi, dans le communiqué annonçant l'accord sur l'OPA, Elon Musk se contente du service minimum pour expliquer ses intentions. "Je souhaite également rendre Twitter meilleur que jamais en améliorant le produit avec de nouvelles fonctionnalités, rendant les algorithmes open source pour accroître la confiance, vaincre les spam bots et authentifier tous les humains", promettant de "débloquer" "l'énorme potentiel de Twitter". Elon Musk a en outre laissé entendre qu'il pourrait supprimer la publicité, qui représente 90% des revenus du réseau social, pour limiter la pression des annonceurs, et booster les abonnements payants. Avec des options comme l'édition des messages (correction après envoi), sujet sur lequel il a même lancé un sondage par tweet (4 millions de réponses favorables). "L'implication d'Elon Musk pourrait être un catalyseur pour accueillir davantage de jeunes usagers, une catégorie où la compagnie est distanciée par des pairs comme Snap ou TikTok", écrit Bloomberg Intelligence, qui est optimiste. Mais le point qui suscite le plus de commentaires dépasse l'équation économique. Est-ce qu'avec Elon Musk à la barre, Twitter va (re)devenir une machine à fake news? L'entrepreneur a répété qu'il souhaitait une plateforme de débat aux contraintes minimales, et a critiqué régulièrement les dispositifs de modération mis en place par Twitter. En particulier les exclusions des utilisateurs trop enclins à diffuser des thèses complotistes, comme Donald Trump, banni l'an dernier. Pour Musk le libertarien, tout peut être dit sur Twitter, "dans les limites des lois de ce pays", a-t-il précisé. Une vision idéaliste ou naïve? "Les Etats-Unis n'ont pas de loi contre les discours haineux", rétorque Andrew Marantz, chroniqueur dans The New Yorker. "Au contraire, la Cour suprême rappelle régulièrement que pratiquement tous les discours haineux sont protégés par le premier amendement (...). Vous pouvez donc hurler dans un parc, par exemple, qu'il faudrait brûler toutes les synagogues." Si Elon Musk est ainsi critiqué par la presse libérale américaine, dont le New York Times, son opération Twitter est davantage saluée par des élus républicains que par des démocrates. En Europe, le commissaire Thierry Breton a toutefois prévenu: "Quel que soit le nouvel actionnariat, Twitter devra désormais s'adapter totalement aux règles européennes". Une allusion à la nouvelle législation européenne, le Digital Service Act, qui instaure des obligations à la mise en place de modération pour les réseaux sociaux. Avec Twitter, Elon Musk est attendu au tournant des deux côtés de l'Atlantique. Mais grâce à son business multiforme, il a la capacité de détourner l'attention vers d'autres sujets. Il peut par exemple créer la surprise dans ses activités spatiales. SpaceX met actuellement au point un véhicule spatial, le Starship, entièrement réutilisable, qui pourrait transporter 100 tonnes de charge utile ou véhiculer 100 passagers. La Nasa l'utilisera pour retourner sur la Lune, mais Elon Musk compte bien en faire d'autres usages, pour accomplir par exemple des voyages. Jusque Mars... Ou pour le projet Starlink d'accès au net par satellites, afin couvrir les zones de la planète encore mal desservies. Pour assurer ce service, SpaceX a déjà envoyé plus de 2.200 satellites en orbite basse. Elon Musk souhaite en voir 30.000 en service. Ce projet inquiète la Nasa qui craint un embouteillage dans l'espace, mais intrigue aussi les opérateurs télécoms, qui pourraient voir surgir de nouveaux services concurrents, ou les constructeurs automobiles. "Je lis que Porsche (le groupe VW) envisage de lancer ses propres satellites, car ils pourraient être nécessaires pour les futures voitures autonomes", note Benoît Deper, CEO d'Aerospacelab, start-up belge dans la fabrication de mini- satellites. "Il y a sans doute une crainte, dans le secteur, que Tesla puisse bénéficier demain d'un avantage concurrentiel considérable grâce aux satellites Starlink." Mais pour en savoir plus, consultez le fil d'Elon Musk sur Twitter.