C'est l'histoire d'une conserverie familiale dans un coin de Bretagne. C'est une nouvelle sur le passage de relais entre les générations. C'est le roman de l'imbrication de nos vies personnelles et professionnelles. Mais De la conserve à la haute mer est-il aussi un ouvrage sur le leadership et le management? "C'est un hybride, sourit Filip Grisar, son coauteur avec Han Looten. Les libraires ne savent pas toujours dans quel rayon le ranger."
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C'est l'histoire d'une conserverie familiale dans un coin de Bretagne. C'est une nouvelle sur le passage de relais entre les générations. C'est le roman de l'imbrication de nos vies personnelles et professionnelles. Mais De la conserve à la haute mer est-il aussi un ouvrage sur le leadership et le management? "C'est un hybride, sourit Filip Grisar, son coauteur avec Han Looten. Les libraires ne savent pas toujours dans quel rayon le ranger." Cet économiste âgé de 45 ans a travaillé essentiellement dans la formation et le conseil en entreprise. Il aurait pu choisir de partager son expérience, et plus encore celle de son mentor Han Looten, au travers d'un livre "classique" de management. Il a préféré raconter une histoire et inventer des personnages. "J'avais envie de toucher, non pas directement les managers, mais leur environnement, explique Filip Grisar. L'idée est que cet environnement puisse ainsi comprendre qu'un dirigeant d'entreprise est parfois aux prises avec des forces plus puissantes que lui. Il incitera peut-être ensuite ce dirigeant à lire le livre et à avoir cette réflexion sur le rôle et la place des uns et des autres." Ouvrir à la réflexion, c'est la réussite indéniable de ce livre. Le récit des soubresauts de l'entreprise Perfenec s'étale sur une centaine de pages et en les dévorant (car oui, l'histoire est très bien ficelée), vous plongez dans la tête des différents protagonistes - le beau-fils propulsé à la tête de la société, le fidèle bras droit qui aurait peut-être voulu gravir un échelon de plus, l'employé déloyal, ce si lisse couple d'amis, etc. - et vous vous demandez à chaque fois comment vous, vous auriez réagi à tel événement ou telle situation. Filip Grisar a le bon goût de ne pas nous apporter "la" ou "les" bonnes réponses, mais plutôt de pousser à la réflexion, à la discussion avec des collègues et des proches. Il propose toutefois, à la fin de l'ouvrage, une brève description de cinq modèles de management, dont le modèle Quantum, du nom de la société de consultance qu'il a créée en 2018. "Beaucoup de managers ne sont pas à leur place, analyse-t-il. Ils sont des garants de process plus que des leaders." Ils arrivent avec des solutions pour chaque collaborateur, des listes de tâches à effectuer, des nombreux dossiers à traiter, etc. Or, constate Filip Grisar, "aucun individu dont la compétence est démontrée ou démontrable n'aime se faire imposer la manière dont il peut exprimer son talent". "Les collaborateurs peuvent alors se montrer extrêmement créatifs pour détourner les chemins imposés, dit-il. Cette créativité, utilisons-la plutôt pour enrichir le système plutôt que pour essayer de le détourner." Il suggère pour cela de s'attarder sur les défis auxquels l'entreprise doit faire face, de les étudier ensemble et de s'accorder sur leur pertinence et leur importance. Les manières d'y répondre ne viendront que dans un second temps. Ou pour utiliser le jargon du secteur, la priorité revient au "quoi" et au "pourquoi" et non, comme c'est souvent le cas, au "comment". "Je ne dis pas qu'il faut éliminer les niveaux hiérarchiques, comme on l'entend parfois, précise Filip Grisar. Nous n'avons pas tous le même ADN, tout le monde n'a pas envie d'être un moteur, tout le monde n'a pas envie de prendre des responsabilités. Mais il faut communiquer pour que chacun soit bien d'accord sur les défis prioritaires. A partir du moment où les objectifs sont admis et font sens, on vient travailler avec plaisir." Le leader ne doit donc pas forcément être celui qui affiche les connaissances techniques les plus pointues - la prime à l'ancienneté n'est pas un gage de motivation et de créativité - mais celle ou celui qui aura la "capacité à unir les forces et les compétences autour de défis communs". "Le management participatif, ça peut être très bien, ajoute l'auteur. Mais à un moment donné, il faut structurer les choses et établir clairement les responsabilités. J'accompagne des start-up en croissance et c'est bien souvent un défi pour elles." Revenons à la conserverie de Perfenec. Le CEO Nicolas, par ailleurs beau-fils de son prédécesseur, tentait de bousculer les process habituels dans le but - légitime ou pas, ce n'est pas le propos du livre - de moderniser le fonctionnement de l'entreprise. Mais peut-être sans s'interroger suffisamment sur les effets en cascade de ses choix. L'histoire s'emballe alors sur de mauvais rails, sans que les marches arrière ne soient jamais sérieusement envisagées par le CEO. "Plus vous êtes sous pression, plus vous vous raccrochez à ce que vous connaissez, à ce qui est confortable pour vous", résume Filip Grisar. Et plus vous risquez alors de vous enfoncer dans l'erreur comme Nicolas à la tête de la conserverie. L'auteur nous raconte tout cela sans porter de jugement sur les uns et les autres. Pour aider ses lecteurs à amorcer ensuite des discussions. "J'avais toujours caressé le rêve d'écrire une histoire inspirante, conclut-il. J'espère que j'y suis arrivé, au moins un peu." Han Looten & Filip Grisar, "De la conserve à la haute mer", éditions Lannoo Campus, 168 pages, 2020.