Obscur pour le commun des lecteurs, le système de la tabelle a longtemps régné sur le prix du livre en Belgique. Concrètement, ce mécanisme permettait jadis aux distributeurs belges de répercuter les droits de douane et les taux de change flottants sur le prix des livres édités en France et vendus sur notre territoire. Résultat: un roman français acheté à Lille ou à Givet était en moyenne 10% à 15% moins cher que le même livre commercialisé à Mons ou à Tournai. De quoi inciter les amoureux de lecture à traverser la frontière pour s'approvisionner!
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Obscur pour le commun des lecteurs, le système de la tabelle a longtemps régné sur le prix du livre en Belgique. Concrètement, ce mécanisme permettait jadis aux distributeurs belges de répercuter les droits de douane et les taux de change flottants sur le prix des livres édités en France et vendus sur notre territoire. Résultat: un roman français acheté à Lille ou à Givet était en moyenne 10% à 15% moins cher que le même livre commercialisé à Mons ou à Tournai. De quoi inciter les amoureux de lecture à traverser la frontière pour s'approvisionner! Malgré le passage à l'euro il y a plus de 20 ans, le système de la tabelle n'a pas disparu pour autant et a même été maintenu artificiellement par les grands groupes d'édition français pour couvrir leur frais de distribution chez nous via leurs filiales. Obsolète, ce surcoût imposé aux libraires belges était d'autant plus déloyal que les géants du net - Amazon en tête - ont émergé ces dernières années et ont vendu des livres sans devoir se soumettre à la tabelle. Le lobbying de l'association des libraires en Belgique francophone s'est alors enclenché pour faire disparaître, avec succès, ce fameux mécanisme qui n'avait plus aucun fondement légal. Entrée en vigueur en 2018, la nouvelle législation belge sur le prix unique du livre a donc officialisé la suppression progressive de la tabelle qui est passée de 12% à 8% en 2019, puis de 8% à 4% en 2020, avant de disparaître complètement au 1er janvier 2021. Désormais, chaque nouveau livre français distribué sur le marché belge doit afficher le même prix, qu'il soit vendu en ligne, en librairie ou en grande surface. Une victoire pour de nombreux libraires indépendants qui, malgré tout, n'affichent pas encore un prix tout à fait semblable à celui proposé par leurs collègues français: le taux de TVA appliqué en France (5,5%) n'est en effet pas le même que le taux belge (6%) et cette mini-différence de 0,5% fait qu'un même roman vendu 15,80 euros à Paris sera étiqueté 15,90 euros à Bruxelles. Pas de quoi en faire un fromage financier, certes, mais de quoi contrarier malgré tout les libraires belges obligés de procéder au ré-étiquetage de leurs ouvrages... Minime, cette contrariété logistique est toutefois passée inaperçue à côté des effets pervers que la suppression de la tabelle a entraînés sur notre territoire et qui s'est déjà traduite par la disparition d'une trentaine d'emplois en Belgique. Chez nous, le marché du livre francophone est majoritairement détenu par Dilibel, filiale belge du groupe français Hachette (qui possède les éditions Albin Michel, Grasset, Calmann-Lévy, JC Lattès, Larousse, etc.) et Interforum, filiale du holding français Editis (éditions Plon, Robert Laffont, Julliard, XO, Poche, etc.), lui-même propriété du groupe Vivendi. Autour de ces deux champions de la distribution, gravitent d'autres structures plus modestes comme Diffusion Nord-Sud (qui représente les maisons Gallimard et Flammarion) ou encore MDS Benelux et de plus petits acteurs. Peu après l'introduction effective du prix unique du livre en Belgique, le français Interforum, financièrement impacté, a décidé de fermer son centre de distribution à Louvain-la-Neuve pour gérer dorénavant cet aspect logistique au départ de la France. Certes, les activités commerciales d'Interforum Benelux sont maintenues, mais la décision de recentrer la distribution à Malesherbes, au sud de Paris, a eu d'inévitables conséquences sur l'emploi en Belgique avec la suppression d'une trentaine de postes. On aurait pu craindre une réaction similaire de son concurrent Hachette désireux de compenser, lui aussi, la perte de revenus provenant de la tabelle en rationalisant la distribution de ses livres en Belgique. Mais le directeur général de sa filiale Dilibel - qui compte près de 60 collaborateurs - a tenu à rassurer ses troupes dans un communiqué, le 20 janvier dernier: "La suppression de la tabelle, en faisant baisser les prix, a aussi entraîné une diminution mécanique du chiffre d'affaires de Dilibel en impactant ses équilibres économiques, témoigne son CEO Patrick Moller. Dans ce contexte fragile, le groupe Hachette a néanmoins fait le choix de maintenir son activité de distribution et de diffusion en Belgique, conscient que les services de proximité sont un des enjeux majeurs pour préserver la pluralité des canaux de vente et donc le maintien d'une offre diversifiée, accessible et qualitative de livres". Mais pour combien de temps? C'est la question qui hante désormais de nombreux libraires en Belgique, peu rassurés par la tournure que prennent les événements. Active depuis 35 ans à Soignies, Véronique Cordovero tire d'ailleurs la sonnette d'alarme: "La fermeture du centre de distribution d'Interforum Benelux va engendrer de nombreuses difficultés, prévient cette libraire, notamment au niveau des frais de port quand nous devrons retourner les invendus en France. Nous allons la payer cher! Et puis, c'est aussi la disparition d'un service. Interforum avait l'habitude d'organiser des événements littéraires avec des écrivains français qui venaient de Paris pour nous rencontrer car les libraires restent les meilleurs ambassadeurs pour promouvoir un livre. Qu'en sera-t-il désormais? Quel sera notre poids aux yeux de la France? Et qui nous garantit que le groupe Hachette ne suivra pas un jour le même chemin pour limiter ses coûts?" Si de nombreux libraires se réjouissent de la fin de la tabelle qui met aujourd'hui le prix du livre sur un pied d'égalité entre les différents vendeurs, d'autres regrettent en revanche les effets pervers de cette décision qui, au final, les fragilise. La disparition de ce surcoût a entraîné un déséquilibre financier chez les distributeurs et la fin, chez Interforum, d'un vrai service de proximité qui rejaillit sur le lecteur. Un lecteur moins bien conseillé et sans doute, à l'avenir, moins bien approvisionné. "Il faut arrêter de croire que les distributeurs s'en mettaient plein les poches avec la tabelle, déplore Marie Gosse, administratrice déléguée de Diffusion Nord-Sud. Pour nous, ce mécanisme était une nécessité économique et sa suppression va nuire à l'économie du livre en général. Dans cette affaire, nous avons vraiment manqué d'écoute et de solidarité entre les acteurs belges. Voilà pourquoi j'invite aujourd'hui les libraires et les distributeurs autour de la table pour discuter et trouver des solutions." Concrètement, Marie Gosse tente l'idée d'une "compensation" - ne l'appelons plus tabelle - de "4 à 5%" sur le prix du livre qui permettrait aux distributeurs de garantir la pérennité de leur structure en Belgique et de garder intact ce fameux service de proximité. Mais dans ce secteur tiraillé, pas sûr que tout le monde l'entende de cette oreille...