Depuis l'irruption officielle de l'épidémie de coronavirus en Chine à la mi-janvier, le Français Stéphane Bancel, le fondateur de Moderna Therapeutics, ne touche plus terre. A Cambridge, près de Boston, l'un des principaux clusters de la biotech américaine, il n'a fallu que deux mois à la licorne que dirige cet ancien de l'entreprise lyonnaise bioMérieux pour concevoir un candidat vaccin contre l'agent infectieux, après le décryptage de son génome par les Chinois. Dans la foulée, les premiers essais cliniques sur 45 volontaires sains ont démarré à Seattle, la ville de Microsoft et d'Amazon, épicentre de la pandémie aux Etats-Unis. Une véritable performance par rapport aux 12 mois qu'il avait fallu pour présenter un candidat vaccin contre le Sras, la première alerte sanitaire du siècle en 2003, né lui aussi en Extrême-Orient.
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Depuis l'irruption officielle de l'épidémie de coronavirus en Chine à la mi-janvier, le Français Stéphane Bancel, le fondateur de Moderna Therapeutics, ne touche plus terre. A Cambridge, près de Boston, l'un des principaux clusters de la biotech américaine, il n'a fallu que deux mois à la licorne que dirige cet ancien de l'entreprise lyonnaise bioMérieux pour concevoir un candidat vaccin contre l'agent infectieux, après le décryptage de son génome par les Chinois. Dans la foulée, les premiers essais cliniques sur 45 volontaires sains ont démarré à Seattle, la ville de Microsoft et d'Amazon, épicentre de la pandémie aux Etats-Unis. Une véritable performance par rapport aux 12 mois qu'il avait fallu pour présenter un candidat vaccin contre le Sras, la première alerte sanitaire du siècle en 2003, né lui aussi en Extrême-Orient. La célérité de Moderna, dont plus d'une centaine d'employés sont mobilisés sur ce nouveau virus respiratoire, s'explique par une technologie de rupture sur laquelle l'entreprise a investi un total de 2 milliards de dollars sur 10 ans. " Nous avions déjà travaillé sur un autre coronavirus avec le NIH ( les instituts gouvernementaux américains de la santé, Ndlr) ", raconte ce quadra entre deux rendez-vous au QG de Moderna, sur le bien nommé Technology Square, où nombre d'innovations ont été conçues par le Massachusetts Institute of Technology, Polaroid, IBM et consorts. " Nous avons signé en janvier un accord avec eux ", poursuit le Français. Objectif : lancer un premier essai de deux mois. Pour financer la fabrication des premiers lots cliniques, la jeune entreprise qui ne gagne toujours pas d'argent a obtenu 2,5 millions de dollars de la part de l'éminent Cepi, la structure créée à Davos en 2017 par les gouvernements japonais et norvégien avec le soutien notamment de la Fondation Bill et Melinda Gates pour innover en matière de réponse aux menaces épidémiques dans le monde. Les travaux de Moderna ont suscité l'attention de la communauté scientifique mais aussi de plusieurs gouvernements, dont l'administration Trump, qui a fini par prendre - bien que tardivement - la mesure de la crise du Covid-19. Le 2 mars, Stéphane Bancel faisait partie de la délégation des laboratoires de vaccins (GSK, Sanofi Pasteur, Johnson & Johnson, etc.), d'antiviraux (Gilead) et de biotech (CureVac) conviée à la Maison Blanche pour discuter " sans téléphone " avec le président. " Donald Trump était cordial, bien entouré avec le vice-président et les patrons de la Food and Drug Administration (FDA) et du pôle infectieux du NIH. Il s'est montré concerné par l'importance de la situation et le rôle de l'industrie pour fournir des vaccins rapidement ainsi que des traitements ", témoigne Stéphane Bancel. Moderna est manifestement le plus avancé - et certainement le plus loquace sur le sujet - mais il est loin d'être le seul engagé dans cette course au vaccin. Dans le Bade-Wurtemberg, CureVac, une société allemande créée en 2000, fait aussi beaucoup parler d'elle. Début mars, son PDG, Daniel Menichella, a indiqué qu'il espérait débuter des essais cliniques cet été avec le candidat élaboré avec l'institut Paul-Ehrlich, un organisme spécialisé dans les vaccins dépendant du ministère de la Santé allemand. Un projet suffisamment séduisant pour que les Etats-Unis cherchent à obtenir l'exclusivité de ses recherches, ce qui n'a pas été du goût de Berlin, désireux que le développement soit effectué en Allemagne et en Europe. On est loin de l'esprit de coopération internationale exprimé lors de la crise du H1N1 en 2009... Une bataille en ordre dispersé toutefois très en phase avec le repli sur soi économique et politique observé de façon grandissante de part et d'autre de l'Atlantique. L'Europe essaie pourtant de faire entendre sa voix, à travers la jeune commissaire bulgare chargée de la Recherche. Depuis janvier, Mariya Gabriel se démène pour dégager des fonds (plusieurs dizaines de millions d'euros) et impliquer jusqu'aux supercalculateurs de l'Union européenne pour gagner du temps. Et les laboratoires européens sont mobilisés. En Europe, l'Institut Pasteur a été le premier à décrypter le génome du virus. Et l'organisation fondée par le père de la vaccination travaille d'arrache-pied sur son propre candidat vaccin. Positionné également de longue date sur ce créneau, Sanofi Pasteur, le numéro deux mondial du vaccin, a noué un partenariat spécifique avec la Barda, autorité chargée de la recherche biomédicale au sein du ministère américain de la Santé et des Services sociaux, pour exploiter sa technologie éprouvée de recombinaison de l'ADN au service d'un futur vaccin contre le coronavirus. Quant au vétéran GSK, réputé pour ses adjuvants, ces boosters d'immunité à l'origine aujourd'hui du succès du Shingrix contre le zona, il les a mis à disposition. L'histoire de la vaccination l'a maintes fois démontré depuis les premiers succès de Louis Pasteur et Edward Jenner, les pionniers de la discipline au 19e siècle : le vaccin est sans conteste l'outil le plus efficace et le plus économique pour protéger efficacement à grande échelle une population contre un nouvel agent infectieux. Chaque année, la vaccination s'avère capable de prévenir une trentaine de maladies, sauve la vie de près de 3 millions de personnes, tous âges confondus dans le monde. Mais voilà, en moyenne, il faut bien 10 ans pour mettre au point un nouveau produit biologique et trois à quatre autres pour le fabriquer... Et ce, sans compter les délais qui se chiffrent également en années pour homologuer une nouvelle unité de production. Seul le vaccin contre la grippe échappe à cette logique, puisqu'il doit être fabriqué chaque année par centaines de millions de doses en fonction de l'évolution des souches anticipées par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Résultat, pour la pandémie de Covid-19 : " Il ne faut pas tabler sur une mise à disposition avant un an ", avertit Stéphane Bancel à propos du candidat vaccin de Moderna. Le temps de réaliser les tests de sécurité et de fiabilité nécessaires à tout développement de ce type de produit et d'envisager une production de masse. De leur côté, les Chinois affirment qu'ils pourraient potentiellement lancer un produit dans l'année, d'après le South China Morning Post. Plus prudent, l'Institut Pasteur évoque plutôt un horizon de 20 mois... Dans ces conditions, cette folle quête d'un vaccin ne semble-t-elle pas inutile ? La question semble légitime, d'autant que ce virus ne ressemble à aucun autre récent. Rien à voir avec le H1N1 de 2009 pour lequel les grands spécialistes de la grippe Sanofi Pasteur et GSK avaient réussi à apporter une réponse concrète et rapide en raison de la proximité de l'agent infectieux avec celui de la grippe saisonnière. Pour autant, cette mobilisation des laboratoires n'est pas vaine, car ce n'est sans doute pas la dernière épidémie de la famille étendue des coronavirus qui attend l'humanité. Or, toutes les connaissances acquises aujourd'hui sont susceptibles de servir demain. Ainsi, à la lumière d'épidémies plus anciennes, la recherche contre la fièvre hémorragique Ebola, apparue pour la première fois en 1976, a fini par déboucher. L'américain Merck & Co, l'un des poids lourds du secteur, a en effet réussi à développer un vaccin récemment enregistré dans quatre pays africains, aux Etats-Unis ainsi qu'en Europe. Et Sanofi Pasteur compte bien exploiter ses travaux en cours sur un vaccin contre le Sras pour en élaborer un autre contre le Covid-19. En revanche, les efforts menés depuis 30 ans contre le virus du HIV n'ont toujours pas porté leurs fruits. La course actuelle est aussi une occasion en or de tester grandeur nature des nouvelles façons de concevoir et de produire des vaccins dans une industrie de la prévention plutôt conservatrice et hyper-réglementée, dans la mesure où elle s'adresse à des personnes en bonne santé. On est ici bien loin des risques d'effets secondaires tolérés par les malades pour le traitement de pathologies graves comme le cancer ou la sclérose en plaques. Lors de l'épidémie de H1N1, GSK en a profité pour tester une nouvelle génération d'adjuvant sur les vaccins fournis en Europe (Pandemix). Sur les 35 candidats vaccins contre le coronavirus actuellement recensés par l'OMS, cinq (dont ceux de Moderna, d'Arcturus, du réputé Imperial College of London ou encore de CureVac) utilisent une technologie innovante basée sur l'ARN. Celle-ci vise à programmer le système immunitaire pour produire des protéines contre le virus, au lieu d'utiliser le virus vivant, atténué ou recombiné génétiquement. En Chine, deux des neuf vaccins à l'étude utiliseraient cette approche, selon la presse chinoise. Les efforts cumulés des différents laboratoires publics et privés pourraient bien marquer un nouveau cap pour l'industrie des vaccins si la technologie plus rapide de prototypage et de fabrication poussée par Moderna et consorts confirme aussi ses avantages. Car la production est aujourd'hui le talon d'Achille d'une industrie qui travaille à partir du vivant. Rien à voir avec les processus standardisés de la chimie pour les médicaments classiques. On est plus proche des thérapies issues des biotechnologies utilisées dans le traitement des cancers ou de la sclérose en plaques. Dans cette niche du marché pharmaceutique (à peine 3%) où " les temps de fabrication peuvent aller jusqu'à quatre ans entre la production du matériel vivant et le remplissage des seringues, comme le rappelle à Lyon, Frédérik Tack, directeur exécutif de la filiale française de vaccins de Merck & Co. Travailler avec du vivant est très complexe et induit une part d'incertitude tout au long de la chaîne de production, dont des risques de perte de lots. " Il faut en effet compter de 100 à 500 contrôles qualité. " La production de vaccins demande une rigueur extrême dans la planification ", confirme Franck Grimaud, directeur général du français Valneva, l'un des rares poids légers d'un marché très concentré où quatre géants (GSK, Merck & Co, Pfizer et Sanofi Pasteur) se répartissent 80% des ventes. Une situation qui s'explique par les montants des investissements en jeu à la fois en termes de recherche et de capacité de production. Y compris en cas de coup dur, comme lors de l'échec commercial du vaccin contre la dengue de Sanofi Pasteur, pour lequel le groupe avait investi dans une toute nouvelle usine dédiée à Lyon plusieurs centaines de millions d'euros... Pour autant, dans une industrie régulièrement en sous-capacité, céder un tel actif n'est pas à l'ordre du jour. " On ne vend jamais d'usines de vaccins ", assure Jean-Jacques Le Fur, un expert chevronné de la banque d'affaires Bryan, Garnier & Co. Sanofi Pasteur saura certainement la reconvertir pour un autre type de vaccin. Pour les ténors du vaccin, il n'est pas question, malgré tous les aléas, de ne pas tout tenter pour trouver la parade contre un virus mortel. C'est aussi une question d'image dans ce secteur régulièrement sujet à polémiques mais en croissance de 4 à 6% par an. Une bonne santé liée à l'augmentation de la population mondiale, aux succès contre de nouvelles pathologies ainsi qu'à l'obtention de prix plus élevés que par le passé dans les pays développés pour des vaccins innovants, plus complexes à réaliser. " Si bien qu'aujourd'hui, le secteur affiche des marges très élevées, de l'ordre de 30% à 35% ", observe Jean-Jacques Le Fur. Avantage supplémentaire, aucun générique ne vient plomber les ventes du jour au lendemain avec des copies bon marché. Si la mobilisation actuelle contre le coronavirus débouche sur un produit efficace et bien toléré, elle pourrait enfin réconcilier avec la vaccination les indécis, les oublieux et les récalcitrants, dont le comportement a réduit la couverture vaccinale. Il a ainsi fait resurgir ces dernières années certaines maladies que l'on croyait maîtrisées dans les pays développés, telle la rougeole. Le phénomène est suffisamment préoccupant pour que la London School of Hygiene and Tropical Diseases se soit dotée depuis 10 ans d'une équipe de recherche sur cette thématique. Emilie Karafillakis, l'experte en sciences sociales pour l'Europe de ce centre, le confirme : " La confiance dans les vaccins est éminemment volatile ". Espérons que la pire pandémie depuis un siècle changera la donne. Par Florence Bauchard.