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Une PME belge sur cinq n'aurait pas les liquidités suffisantes pour faire face à la crise. Et un tiers de celles-ci, sous-capitalisées, risquent de disparaître faute de pouvoir absorber le choc économique qu'elles subissent actuellement. Ces chiffres compilés par Belfius, sur base de données d'avant la crise, n'ont malheureusement rien de très surprenant. Les start-up belges du numérique avaient, quant à elles, dévoilé des données tout aussi inquiétantes : 50% des jeunes pousses digitales risquaient d'arriver en septembre avec les caisses vides, elles qui n'ont pour la plupart qu'un chiffre d'affaires anecdotique en attendant le succès... Effrayant, alors que, sans surprise, on s'attend à l'une des plus grosses crises de l'histoire moderne dans les semaines et mois qui viennent. Dans ce contexte difficile et n'offrant qu'une visibilité économique très moyenne, certains entrepreneurs (tout comme une série de spécialistes de l'entrepreneuriat) voient pourtant le bon moment pour lancer sa boîte. Une démarche particulièrement contre-intuitive : beaucoup auraient en effet plutôt tendance à lever le pied et se montrer particulièrement prudents. C'est oublier que certaines entreprises emblématiques sont nées dans des périodes économiques difficiles. Comme en 2008 lorsque Brian Chesky, le fondateur d'Airbnb, mettait sur pied sa start-up aujourd'hui mondialement connue et qui a totalement changé la donne du secteur hôtelier. Même si l'entreprise américaine souffre aujourd'hui des interdictions de voyager, c'est bien la baisse du pouvoir d'achat de la population en raison de la crise financière qui avait incité l'entrepreneur à lancer son concept de " logement chez l'habitant ". Quelques décennies auparavant déjà, des mastodontes comme Apple ou Microsoft étaient aussi nés dans des périodes économiques compliquées, en plein choc pétrolier. " Une récession n'est peut-être pas un si mauvais moment pour lancer une start-up. Je ne prétends pas non plus que ce soit un moment particulièrement propice. Mais la vérité, c'est que l'état de l'économie n'a pas beaucoup d'importance dans les deux cas. " Voilà ce qu'écrivait déjà en 2008 Paul Graham, célèbre entrepreneur américain, investisseur et cofondateur d'Y Combinator (société spécialisée dans le financement précoce de start-up), dans un post en ligne intitulé " Pourquoi lancer sa start-up en période économique difficile ". Son raisonnement ? Ce ne sont pas les conditions économiques qui déterminent l'essentiel de la réussite d'un projet, mais... l'entrepreneur. Et sa gestion du timing. " Le premier produit de Microsoft a été un interprète Basic pour l'Altair ( un langage de programmation simplifié pour ce micro-ordinateur produit par Mits, Ndlr), écrit-il. C'était exactement ce dont le monde avait besoin en 1975, mais si Gates et Allen avaient décidé d'attendre quelques années, il aurait été trop tard. Bien sûr, l'idée que vous avez maintenant ne sera pas la dernière. Il y a toujours de nouvelles idées. Mais si vous avez une idée précise sur laquelle vous voulez agir, agissez maintenant. " Pour pas mal d'observateurs, une crise, telle celle du coronavirus, change une série de paradigmes. " Les crises comme les guerres changent les conditions et les équilibres des marchés, soutient Bruno Wattenbergh, professeur d'entrepreneuriat à la Solvay Business School et ambassadeur de l'innovation chez EY. Mais aussi les comportements des consommateurs et des entreprises, à la fois dans le B to B et le B to C. Ces changements créent des interstices, des niches d'envies et de besoins qui ne sont pas nécessairement satisfaits par les leaders du marché. C'est un formidable appel d'air pour l'innovation. " On peut, en effet, facilement imaginer que le comportement et les besoins des consommateurs, citoyens et même des entreprises auront évolué sous l'effet du confinement et en raison des risques de contagion au virus, entre autres. Alors que le déconfinement progressif s'organise et que les entreprises vont toutes pouvoir recommencer à tourner, sous certaines conditions, on peut doucement apercevoir " le monde d'après " qui se profile. " Un new normal qui offre de belles opportunités pour les entrepreneurs, s'enthousiasme Pierre Hermant, CEO de finance &invest.brussels. De nouveaux terrains de jeu vont apparaître en raison des changements de comportements, des craintes et des nouvelles attentes. Au-delà des questions d'hygiène, le modèle change par rapport à pas mal de choses, dans le rapport au travail, le rapport à la famille et aux loisirs, par exemple. " L'observation du monde durant cette crise liée au coronavirus permet assez facilement d'imaginer des changements profonds, dans les mois et années à venir. Par exemple, dans l'univers du travail, la montée en puissance attendue du télétravail avec les implications que cela peut avoir en termes de mobilité, de programmes informatiques, d'organisation de l'environnement professionnel, etc. La crainte des citoyens et des travailleurs par rapport au virus impactera probablement une partie des relations humaines laissant entrevoir des possibilités dans l'e-learning, l'e-commerce ou toute une variété de services à distance. " Une large série de secteurs pourront surfer sur la vague Covid, prédit Bruno Wattenbergh. L'impression 3D et tout ce qui est additive manufacturing va connaître une forte croissance, poussée par les besoins de relocaliser des productions structurellement ou en stratégie de contingence. Et l'on peut aussi citer les domaines de la médecine personnalisée, des circuits courts efficaces, etc. " En d'autres termes, la crise peut être de nature à doper la créativité entrepreneuriale. " A condition de comprendre ce qui se passe, insiste Luc Pire, ancien éditeur désormais investi dans une multitude de projets entrepreneuriaux et coach d'étudiants entrepreneurs à l'incubateur VentureLab, à Liège. La crise provoque une prise de conscience pour beaucoup de monde, ce qui ouvre d'innombrables opportunités pour tous ceux qui savent les saisir et répondre comme il faut à ces besoins de changement. Tout ce qui a trait au local, au circulaire, au bio et au durable, par exemple, aura le vent en poupe. " Reste que toute nouvelle proposition devra trouver ses utilisateurs ou ses clients. Et les perspectives économiques font craindre le pire, à l'heure où une récession semble inévitable. Du côté des citoyens, les craintes liées aux pertes d'emplois sont importantes. L'Institut de recherches économiques et sociales de l'UCLouvain prévoit, par exemple, une sérieuse dégradation du marché de l'emploi en Belgique avec un chômage passant de 5,4% fin 2019 à 6,4% en fin de cette année. Avec un impact inévitable sur leur pouvoir d'achat. Quant aux entreprises, elles subiront, elles aussi, de solides répercussions. Pas de quoi ébranler l'enthousiasme des optimistes du business. " Un marché n'est jamais homogène, répond Bruno Wattenbergh, c'est une sorte de courbe de Gauss. Tous les consommateurs ne vont donc pas perdre en pouvoir d'achat tout comme les entreprises ne seront pas toutes impactées de la même manière. Il conviendra donc aux entrepreneurs de choisir leurs clients et surtout de répondre à un vrai problème, un vrai besoin de changement... et à de réelles envies ou préoccupations des clients, encore plus qu'en temps de crise. " Et ce contexte de crise offrirait par ailleurs un éventail d'autres raisons de se lancer. A commencer par l'agilité qu'un nouveau projet permet. Pas de structure, peu de frais, et possibilité de répondre aux défis de manière bien plus rapide que les grosses boîtes qui risquent de se voir empêtrées dans des problématiques de coûts fixes. " Le temps de réaction des grandes entreprises ne va pas leur permettre de satisfaire rapidement les besoins émergents d'après-crise et de s'adapter à ces nouvelles demandes, prédit Bruno Wattenbergh. La jeune entreprise est beaucoup plus flexible, beaucoup plus adaptative et va avoir le luxe de se concentrer sur la satisfaction de ces nouvelles demandes. " Et elle pourrait bien être en mesure de s'appuyer sur des talents bien plus disponibles. La crise risque, en effet, de chambouler le monde du travail et de laisser pas mal d'employés sur le carreau. Les annonces de licenciements vont, à n'en pas douter, se multiplier. Rien que la semaine passée, des géants de la nouvelle économie comme Uber et Airbnb ont annoncé le licenciement de milliers de personnes : respectivement 3.700 et 1.900. Sans compter l'arrêt des engagements annoncés par Google, pour ne citer que le géant du Web. Des tas de talents seront à la recherche de jobs enthousiasmants, et pas seulement aux Etats-Unis ! Or, dénicher les bonnes personnes constitue, le plus souvent, une des difficultés des start-up et des projets naissants. Reste, bien sûr, la question du financement. Nombre d'investisseurs ont beaucoup perdu en Bourse et pourraient se montrer frileux dans le choix de leurs investissements dans les mois à venir. Et donc préférer sécuriser leur argent plutôt que de miser sur des paris entrepreneuriaux, risqués par définition. Mais les pouvoirs publics se positionnent d'ores et déjà pour muscler leurs outils de soutien. Toute fin avril, par exemple, la Région de Bruxelles-Capitale débloquait 160 millions d'euros (un tiers venant du privé) pour permettre à finance&invest.brussels de soutenir les entreprises existantes et financer de nouveaux projets. " Cela peut paraître contre-intuitif, mais il y a de l'argent disponible sur le marché, soutient Vincent Trevisan, associé chez Deloitte. Le premier réflexe des investisseurs a été de se replier, mais le business va reprendre. Ce qui compte pour les investisseurs, c'est la qualité du projet. " Même son de cloche du côté des business angels. Selon Claire Munck, CEO de Be Angels, la plupart des business angels restent enthousiastes, ils sont prêts à investir. " Dans notre association, nous avons actuellement 15 dossiers en cours et nous clôturons cinq levées de fonds. Par contre, c'est vrai que l'équilibre a changé : c'est devenu un marché d'investisseurs. Les porteurs de projets doivent donc se montrer raisonnables par rapport à la valorisation de leur start-up. Les valorisations ont eu tendance à flamber avant la crise. Aujourd'hui, il faut rester réaliste et intégrer le risque pris par les investisseurs. " Toutefois, période de crise oblige, il est passé le temps où quelques slides et un projet enthousiasmant permettaient de lever de grandes sommes. Les entrepreneurs devront se présenter à eux avec un projet qui fait sens, qui est covid proof et armés pour s'imposer malgré un climat économique morose. " Le pathos, l'impression que le monde change, qu'il faut proposer autre chose, le timing, la (fausse) perception du first mover advantage,... tout cela va pousser les investisseurs à prendre plus de risques et à financer des projets, prédit Bruno Wattenbergh. Maintenant, ne rêvons pas, il faut un business model attractif, un business plan solide et testé autant que faire se peut, des lettres d'intentions clients, voire des ventes... Bref, les investisseurs ne vont pas se ruer sur n'importe quoi. " Tous les spécialistes l'affirment : il faudra dorénavant démontrer (encore plus) la valeur ajoutée de sa boîte et de ses services. Certains clients, tant B to B que B to C, se montreront frileux pour des dépenses moins utiles mais seront à la recherche de solutions efficaces pour devenir plus productifs, pour gagner du temps ou économiser de l'argent, pour consommer autrement, etc. Les (nouveaux) entrepreneurs devront leur démontrer que leur projet répond parfaitement à ce besoin-là, que leur service est excellent. La vraie valeur ajoutée deviendra une condition cruciale du succès...