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Tesla, Space X, Hyperloop,... Quand Elon Musk décide de se lancer dans un projet et monte une boîte, c'est rarement sans ambition. On l'oublie parfois mais même lorsqu'il a cofondé PayPal, notamment avec Peter Thiel, le mot d'ordre était clair: révolutionner, transformer, disrupter un secteur entier pour faciliter la vie des gens. Payer n'importe qui à l'autre bout de la Terre simplement grâce à une adresse e-mail avait de quoi chambouler les codes du secteur traditionnel bancaire. L'homme a une vision. Mais il a aussi prouvé qu'il était capable de la poursuivre et de passer à l'exécution. Envers et contre tout, comme il l'a prouvé avec l'aventure Tesla que d'aucuns pensaient perdue d'avance. Entre vision, confiance extrême, capacité à convaincre et à exécuter, Elon Musk combine pas mal des qualités que l'on demande aux entrepreneurs. Mais qu'en pensent ces derniers? "Ses projets me font rêver, c'est hallucinant tout ce qu'il a déjà fait, j'adorerais accéder à sa potion magique, reconnaît Hugues Bultot, CEO et cofondateur d'Univercells. Mais l'homme Elon Musk, je ne le connais pas, je ne donc vais pas dire qu'il me fait rêver." Pierre Rion, aujourd'hui président du fonds W.IN.G, préfère parler de "fascination", un terme qui, selon lui, convient aux entrepreneurs auxquels on peut accoler un côté "extrême". "L'extrême de Musk est qu'il veut réaliser l'impossible, dit-il. PayPal qui brave les systèmes de paiement, Space X avec des moyens infimes par rapport à la Nasa, Tesla en partant d'une feuille blanche contre les grands constructeurs mondiaux... Il réussit et donc il fascine." Pour Sébastien Deletaille, serial entrepreneur du numérique (Riaktr, Rosa), Elon Musk est clairement un modèle inspirant. "D'abord, dans la série des entrepreneurs visionnaires, c'est clairement le chef de tribu, expose-t-il. Ensuite, il est l'emblème du serial entrepreneur qui réussit sur des marchés gigantesques, en voulant chaque fois résoudre des problèmes planétaires. Et de manière répétée, il a fait émerger des solutions qui ont changé les dynamiques de différents secteurs. Elon Musk est un acteur d'accélération du changement. Il arrive à enclencher des changements que beaucoup souhaitent mais que le marché est trop lent à apporter. En ce sens, il est inspirant." "J'ai toujours été un fan de l' entrepreneurship en tant que discipline académique, ajoute Hugues Bultot. Elon Musk y aura certainement une place importante." Les rêves d'Elon Musk ne sont pas fous mais carrément "pharaoniques", estime Quentin Nickmans, cofondateur du start-up studio bruxellois eFounders. "Il refuse d'entendre toutes les raisons de l'impossible. En ce sens, il inspire car il pousse à vraiment y croire et à voir tout le positif dans une marée de négativisme. Bien sûr, en tant qu'entrepreneur, on n'applique pas telle quelle la méthode, mais son exemple d'ambition et de rêve donne une énergie positive. Elon Musk, c'est le rêve américain 2.0 voire 3.0..." "Si l'entrepreneur ne rêve pas, qui le fera à sa place? , interroge Nathalie Ledur, cofondatrice de Viavectis et spécialiste de la coopération en entreprise. Si vous visez la Lune, vous serez quand même dans les étoiles. L'entrepreneur doit avoir de l'audace, il doit rêver grand et Elon Musk correspond à ces critères. On reproche parfois aux entrepreneurs belges de manquer d'ambition, lui, il en a en taille XXL." Mais si les rêves semblent nécessaires à l'entrepreneuriat, ceux-ci ne doivent pas nécessairement être fous. "Des millions d'entrepreneurs lancent une boîte mais n'ont pas l'ambition d'Elon Musk. Cela ne les empêche pas d'avoir un business qui marche très bien", pointe Youri Dauber, fondateur et CEO de Cohabs, spécialiste du coliving. "Chacun a des rêves aux dimensions de son imaginaire, renchérit Florence Bosco, CEO d'Akina Pharmaceuticals. Ils peuvent être grands, moyens ou petits, l'important est d'avoir cette étoile vers laquelle tendre et qui vous fera dépasser les obstacles." Enfin, il y a le contenu de ces rêves. Et là, tout le monde ne partage pas la vision d'Elon Musk. Benoît Deper, CEO et cofondateur d'Aerospacelab, estime ainsi que les rêves peuvent être fous, mais à condition qu'ils soient solubles dans certaines réalités. "Le transport hypersonique point à point est un concept qui existe depuis longtemps, mais il faut voir s'il est compatible avec le marché et, maintenant, avec l'environnement, illustre-t-il. Il y a aussi d'autres rêves fous dans l'énergie, avec des projets plus ou moins exotiques dans le nucléaire, comme Bill Gates qui a investi dans des start-up actives dans ce créneau." La problématique environnementale, c'est également cette question qui fait tiquer Florence Bosco. "Je ne suis pas du tout alignée sur le contenu des rêves d'Elon Musk, explique-t-elle. Il centre ses réflexions sur l'énergie et il a raison. Mais je crains que les réponses qu'il apporte n'aillent dans la direction opposée à ce qui pourrait garantir un avenir serein à l'humanité. Les voitures électriques demandent des batteries et donc des terres rares. Cela crée des désastres écologiques, sociaux, humains. Ce modèle a conduit à une débauche énergétique. Je crois beaucoup plus au modèle de quelqu'un comme Jean-Marc Jancovici, scientifique français à qui l'on doit le concept d'empreinte carbone, basé sur la sobriété et la transformation de l'économie. Dire 'la planète on s'en fout, on ira en trouve une autre', ça je ne peux pas suivre." "Autant je trouve le personnage inspirant par son audace, sa capacité à entreprendre, son envie d'apporter quelque chose à la société, autant ses choix ne m'inspirent pas, confirme Nathalie Ledur. Je ne pense que ce soit ce dont la société a le plus besoin. Chacun et ses valeurs. Et heureusement que nous ne sommes pas tous pareils, le monde serait très ennuyeux." Ici, les avis divergent. Nathalie Ledur répond à notre question par un "oui" sans réserve. "Pour moi, c'est fondamental, je n'ai aucune tolérance pour les personnes qui ne respectent pas leurs travailleurs, dit-elle. Je ne connais pas le management de Musk mais vouloir à la fois être un entrepreneur et développer des boîtes, et empêcher l'autonomie de ses collaborateurs, ce n'est pas cohérent. C'est pareil pour un artiste qui aurait des comportements en totale contradiction avec son oeuvre. J'aurais alors du mal à admirer celle-ci." A l'inverse, Pierre Rion estime que "ce n'est pas nécessairement à la gestion de son personnel que l'on juge un entrepreneur". "Je connais des despotes qui réussissent sans mouvements sociaux", ajoute-t-il, prenant tout de même le soin de préciser que lui-même est "tout le contraire d'un despote". Pour Youri Dauber, le management musclé à la Musk est "sans doute la seule manière de faire ces choses hors du commun qu'il réalise". "Cela semble violent et cela l'est d'une certaine manière, admet le CEO Mais, en retour, son management s'accompagne de bons incitants et sa garde rapprochée est bien payée. C'est un style qui ne convient pas à tout le monde. Mais il permet de définir l'ADN de sa boîte et d'attirer des gens ambitieux qui justement partagent cet ADN." "Quand on n'a pas le charisme et la puissance financière d'Elon Musk, on doit travailler sur les leviers de la génération X ou Y, glisse Hugues Bultot. Celle-ci veut de la création de sens et de la bienveillance, une approche qui, je pense, génère de meilleurs résultats." L'entrepreneur reconnaît toutefois s'autoriser parfois "un peu de brusquerie" dans les moments stratégiques où il doit imposer sa vision. "Quand l'entreprise est au milieu du gué, il faut impérativement réussir à atteindre l'autre côté de la rive, explique le cofondateur d'Univercells. On ne peut pas se permettre d'avoir des collaborateurs qui rétropédalent ou ont des atermoiements. C'est là où l'entrepreneur fait la différence, quitte à être plus autoritaire. Voyez Fabien Pinckaers ( fondateur de Odoo, Ndlr) en 2014, qui décide de ne pas écouter les sirènes mais tracer sa voie sur le business model qu'il a choisi, même si le bateau semble alors couler. Ça, c'est la marque des grands. Une vision, ce n'est pas un long fleuve tranquille." Pour Sébastien Deletaille, le type de management est aussi fonction de la place occupée par le fondateur, "garant de la culture de son entreprise". "Il lui revient d'annoncer la couleur: que les gens vont bosser jour et nuit, que cela va être passionnant mais difficile, qu'il sera ultra-exigeant et qu'il ne veut que les meilleurs, explique-t-il. Si cette culture peut sembler écoeurante à certains et pousser au burn-out, il en est responsable et doit l'assumer. Cela dit, Elon Musk met aussi les mains dans le cambouis, il lui arrive de dormir dans ses usines." Et puis, si un passage dans les entreprises du fantasque CEO peut sembler infernal à certains, il est aussi très formateur. "J'ai des amis qui travaillent chez Tesla et SpaceX, confie Benoît Deper. Ils sont toujours à fond, la semaine, le week-end. C'est pour cela qu'il y a un grand turnover. Après, ce sont d'excellentes écoles. Un peu comme les grands cabinets de consultance, où des juniors sont fracassés en travaillant 60 heures par semaine, mais peuvent ensuite valoriser cette expérience. J'en connais quelques-uns qui ont passé deux, trois ou quatre ans chez Musk avant d'aller à la Nasa ou chez des concurrents historiques comme Boeing ou Lockheed Martin, afin de trouver un mode de vie plus raisonnable. Je pense qu'il est compliqué de réaliser une vision extrême sans un certain sens de l'urgence et la quête perpétuelle de l'excellence. Mais cela peut effectivement mener aux frontières du burn-out." Le spatial, la voiture électrique, les panneaux solaires, l'augmentation de nos capacités cognitives, l'intelligence artificielle... Elon Musk multiplie les projets ambitieux. Alors que la plupart des coachs en entrepreneuriat conseillent de rester concentré sur son business, le nouveau propriétaire de Twitter semble les contredire. Faut-il alors jouer la "diversification" ou tout miser sur un seul business? "Pour répondre à cette question, il faut avoir engrangé 10, 15, 20 milliards de dollars, s'amuse Hugues Bultot. Je pense qu'à un moment, l'entrepreneur se détache de l'opérationnel pour la vision. J'aurais donc tendance à donner raison à Musk. A partir du moment où l'on a les moyens de mettre facilement les équipes en place, pourquoi pas?" Car, de toute évidence, c'est la clé (et la force) du fondateur de Tesla. "Si les responsables qui bossent avec lui sont des machines de guerre, il peut se permettre de prendre de la hauteur et de se pencher sur les aspects stratégiques et les grosses questions liées à plusieurs projets à la fois, pense Youri Dauber. Le seul moyen d'y arriver, c'est de combiner une compétence multitâche avec des équipes de très grande qualité." Qu'un entrepreneur soit actif dans plusieurs domaines très différents ne choque dès lors pas Nathalie Ledur. "Si sa compétence, c'est de jouer les chefs d'orchestre, de trouver les bonnes personnes, d'avoir les bons réseaux, d'ouvrir les bonnes portes, d'obtenir des financements, ça peut se comprendre". Mais, "ce n'est vraiment pas donné à tout le monde, tempère Quentin Nickmans. Elon Musk montre qu'il peut gérer plusieurs business d'envergure à la fois, grâce à des gens brillantissimes. Un autre entrepreneur avait aussi réussi à gérer deux énormes business: Steve Jobs, qui avait lancé Pixar en parallèle à Apple. S'ils ont pu le faire, c'est par la force de l'innovation, le refus du statu quo, une sacrée dose de travail et d'obsession." Mais si Elon Musk semble poursuivre 36 projets différents, sans se concentrer sur l'un d'eux, c'est aussi peut-être parce que "son vrai core business, c'est le futur, purement et simplement, insiste Florence Bosco. Ce qu'il veut, c'est créer l'avenir de la planète. C'est le plus grand terrain de jeux dont on puisse disposer. Mais c'est extrêmement mégalo aussi et un peu démagogique parfois. On a tous besoin de concentrer nos forces pour avancer. La réussite va venir du fait qu'on a une stratégie intégrée. Elle peut se faire avec des blocs qui, à la base, semblent hétérogènes mais derrière lesquels il y a un but ultime, vers lequel la personne, l'entrepreneur, déploie toute son énergie". Quant à Pierre Rion, très impliqué aujourd'hui dans l'univers des start-up en Belgique, il "recommande toujours de garder le focus sur le projet que l'on développe. Mais quand on a relevé un premier défi et qu'on en a les moyens, la diversification rend la chose entrepreneuriale encore plus passionnante et plus durable", concède-t-il. "Cela a toujours été mon credo, répond Hugues Bultot. Pour assurer la réussite d'une entreprise, il faut parfois pouvoir la vendre à temps ( Hugues Bultot dirigeait MaSTherCell lors de sa vente à Orgenesis, Ndlr). Je pense que notre tissu économique a bien évolué ces 10 dernières années. L'esprit d'entreprise en Wallonie et en Belgique a atteint un niveau suffisant pour que l'entrepreneur qui a réussi ait envie de réinvestir dans des sociétés qui lui correspondent. C'est tellement gai de pouvoir créer de l'emploi, d'avoir une aisance financière, de faire les choses mieux, plus vite, en plus grand et avec un impact plus fort." D'ailleurs, quand il a revendu ses parts de PayPal, Elon Musk semble bien être entré dans une nouvelle dimension entrepreneuriale. "Un peu comme Jeff Bezos ou Bill Gates, observe Benoît Deper. Une fois qu'un entrepreneur arrive à un certain niveau de patrimoine, je ne dis pas que l'argent ne compte pas, mais certains recherchent quelque chose de plus grand que l'argent, ils veulent réaliser une vision, c'est peut-être l'expression d'un narcissisme extrême, la volonté de laisser une trace dans l'histoire." Bien sûr, l'entrepreneur a besoin de ressources pour entreprendre. "Elles sont un ingrédient important pour réaliser son rêve, reconnaît Quentin Nickmans. Mais il ne faut pas forcément vendre l'entièreté de l'entreprise. On peut trouver des associés, lever des fonds, etc." Elon Musk le prouve, encore une fois, avec le rachat record de Twitter, contre 44 milliards de dollars. Il s'est engagé à y contribuer à hauteur de 21 milliards de dollars d'apport personnel, le reste venant d'emprunts. Avoir des ressources enlève inévitablement la crainte de tout perdre. Mais est-ce vraiment le fait d'avoir vendu sa participation de cofondateur dans PayPal qui lui a permis d'arriver où il en est aujourd'hui? Pour Youri Dauber, la plus grande force d'Elon Musk, "c'est surtout d'avoir eu le courage de réinvestir quasi toute sa fortune dans des entreprises récentes et d'y aller à fond. Faire du repeat business n'a rien d'évident. Reproduire des réussites n'est jamais gagné." Il faut en effet "du cran, insiste Nathalie Ledur. Tout le monde ne le ferait pas, j'apprécie ce côté du personnage. Ce qui motive un entrepreneur, c'est la création, le projet, le développement. Et en ce sens, Elon Musk rentre vraiment bien dans le costume." Avec près de 90 millions de suiveurs et pas loin de 18.000 tweets, le patron de Tesla compte parmi les personnalités les plus influentes du réseau de gazouillis dont il deviendra prochainement propriétaire. Et l'on sait qu'il y fait la pluie et le beau temps. Un tweet positif de Musk sur le bitcoin fait instantanément flamber son cours. Pareil pour Tesla ou tout autre sujet dont il s'empare. "Beaucoup d'entrepreneurs - pas tous - ont besoin de visibilité, qu'on parle d'eux, observe Nathalie Ledur. C'est important de pouvoir inspirer la jeunesse. Là où cela peut devenir dangereux, c'est s'ils pensent détenir la vérité. Il faut toujours bien savoir en quoi ils sont spécialistes, en quoi ils ne le sont pas, dans quels domaines ils sont légitimes et dans lesquels ils le sont moins." Pourtant, dans le microcosme des entrepreneurs belges, tous ne sont pas aussi présents qu'Elon Musk sur Twitter, y compris parmi la jeune génération. "Pour moi, Twitter ne répond pas à un besoin, embraie Sébastien Deletaille qui a un compte mais joue plutôt les spectateurs. Il répond au besoin du communiqué de presse et à celui du commentaire, dans le monde politique. Ce sont les deux choses que je consomme, essentiellement parce que les politiques et journalistes y sont. Mais cela ne m'intéresse pas d'aller répondre au commentaire d'un politique." Même son de cloche pour Quentin Nickmans: "On y trouve de nombreux influenceurs techs, investisseurs, etc. Twitter, où l'on peut choisir qui l'on suit, me sert d'outil de curation et d'information sur ce qui bouge dans l'écosystème des start-up". Reste, que de l'avis de certains, s'y investir comme Elon Musk peut rapidement prendre du temps pour réagir, commenter, liker... Un temps que pas mal d'entrepreneurs préfèrent passer à gérer ou développer leur(s) boîte(s). N'est pas Elon Musk qui veut...