La BCE va-t-elle se lancer dans le bitcoin? Nos billets en euros seront-ils remplacés par une monnaie numérique? Elle y songe. La Banque centrale européenne a publié un rapport en septembre dernier sur la faisabilité, les risques et les avantages d'un euro digital. Elle effectue des premières consultations. Et à la fin du premier trimestre de l'an prochain, elle devrait lancer une phase d'enquête plus approfondie qui pourrait déboucher sur l'apparition d'un véritable euro digital d'ici quatre ou cinq ans.
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La BCE va-t-elle se lancer dans le bitcoin? Nos billets en euros seront-ils remplacés par une monnaie numérique? Elle y songe. La Banque centrale européenne a publié un rapport en septembre dernier sur la faisabilité, les risques et les avantages d'un euro digital. Elle effectue des premières consultations. Et à la fin du premier trimestre de l'an prochain, elle devrait lancer une phase d'enquête plus approfondie qui pourrait déboucher sur l'apparition d'un véritable euro digital d'ici quatre ou cinq ans. La BCE n'est pas la seule banque centrale à pousser ce type de projet. Les institutions plus anciennes - la Banque d'Angleterre et la Banque de Suède - planchent sur l'idée depuis quelques années déjà. La Banque de Suède a même lancé un projet pilote depuis 2017. La Banque des règlements internationaux, la "banque centrale des banques centrales", estime même que 20% des banques centrales pourraient émettre une telle monnaie dans les six ans, avec, en tête de peloton, la Banque de Chine. La semaine dernière, la Banque nationale suisse a réussi un premier test de monnaie digitale à destination d'utilisateurs professionnels. Alors, qu'est ce qui se cache derrière ces CBDC's (central bank digital currencies)? Qu'est-ce qui les distingue des euros que nous avons en poche ou du bitcoin? Et pourquoi une telle effervescence? Pour bien comprendre ce que serait cet euro digital, il faut d'abord parler de la monnaie en général. Nous n'en sommes pas conscients, mais nous utilisons dans la vie de tous les jours deux types de monnaies. Il y a d'abord la "monnaie de base" émise par la banque centrale. C'est le billet ou la pièce que nous utilisons pour acheter un croissant chez le boulanger. Cette "monnaie de base" est donc surtout de la monnaie physique même si, pour être complet, on ajoutera qu'elle est aussi constituée par les réserves que les banques commerciales doivent déposer auprès de la banque centrale. Le second type de monnaie que nous utilisons, quand nous faisons par exemple un virement, nous l'appellerons la "monnaie commerciale". Ce sont par exemple les euros que vous avez sur vos comptes en banque. Cette monnaie est créée par les banques commerciales lorsqu'elles consentent un prêt à un client, pour construire une maison, financer la construction d'une usine, etc. Sous peine de faire exploser le système, les banques ne peuvent évidemment pas émettre indéfiniment de la monnaie commerciale. Elles ne peuvent pas octroyer des prêts en veux-tu en voilà. Elles sont limitées en cela par la banque centrale, qui les obligent par exemple à mettre en réserve chez elle un certain pourcentage des prêts qu'elles octroient et à avoir des fonds propres en conséquence. Une des grandes caractéristiques de cette monnaie commerciale est qu'elle peut être replacée. Un particulier contracte par exemple un prêt, en utilise une partie pour acheter une voiture, et dépose l'argent excédentaire sur son compte. Un dépôt qui peut être utilisé par la banque pour financer d'autres clients... C'est ce que résume l'adage anglais: loans make deposits (les prêts font les dépôts). On le voit, ces deux types de monnaie remplissent des rôles très différents: la monnaie banque centrale est essentiellement un moyen de paiement. La monnaie commerciale sert, elle, à alimenter l'économie en finançant la consommation et la production, et c'est elle que nous utilisons le plus. L'euro digital serait donc comme un billet de banque numérique. Lors d'un webinaire tenu voici quelques jours par Finance Watch - qui réunissait aussi Virgile Perret de l'Université de Fribourg et de l'observatoire de la Finance et Gabriel Söderberg de la Banque de Suède -, Jürgen Schaaf, économiste auprès de la BCE, a défini l'euro digital "comme un moyen de paiement digital simple et sans risque", ajoutant qu'"il combine deux caractéristiques: le fait d'être accessible à tous (comme les billets de banque) et d'être digital". Comment pourrons-nous en posséder? Deux options sont ouvertes. L'une serait que chaque particulier ait un compte ouvert directement auprès de la banque centrale. L'autre serait de distinguer l'euro "monnaie de base" par un token, une identification numérique, pour le différencier de "l'euro banque commerciale". La monnaie banque centrale et la monnaie banque commerciale ont toutefois une caractéristique commune. Elles sont garanties toutes les deux par quelque chose. Ce sont des engagements qui sont adossés à des actifs. En regard de l'émission de billets, la banque centrale a ainsi des réserves d'or, de devises... Et les banques commerciales, en regard des dépôts de leurs clients, ont leurs portefeuilles de crédits. Ce n'est pas le cas des cryptomonnaies privées comme le bitcoin. "Cette devise n'a aucun engagement, envers personne", souligne Jürgen Schaaf. C'est d'ailleurs ce qui fait du bitcoin une monnaie tellement volatile, puisqu'elle n'est adossée à rien. En revanche, entre l'euro digital et le bitcoin, il y a un point commun très important. Ces monnaies sont basées sur la même technologie, qui est la blockchain, qui empêche toute falsification et permet de suivre cette monnaie digitale à la trace. On sait ainsi qui l'a utilisée, où, pour acheter quoi... L'euro digital lève le voile sur ce que vous faites de votre argent. Pour le meilleur (cela permet d'éradiquer toute fraude fiscale et toute émission de fausse monnaie) mais aussi pour le pire. Car avec cette information, un Etat peut aussi savoir ce que vous achetez, et lever le voile sur votre vie privée. La question sera donc de savoir qui gère ces données et comment. Si les banques centrales accélèrent ces derniers mois l'avancement de ces projets, c'est d'abord parce qu'elles ont peur d'être prises de vitesse par la multiplication des cryptomonnaies privées. A quoi servirait une banque centrale et comment piloter la politique monétaire d'un pays si la population n'utilise plus sa devise, mais le bitcoin? Or, souligne Christian Stiefmuller, responsable de la recherche chez Finance Watch, "le marché des cryptomonnaies a connu une croissance phénoménale: depuis que le premier bitcoin a été émis en janvier 2009, plus de 7.700 crypto-actifs, représentant un valeur totale d'environ 525 milliards de dollars sont en circulation". Mais il ajoute que sur ces 7.700 projets, 1.800 ont échoué pour diverses raisons: abandon, piratage, plagiat mais, surtout, plus de la moitié des échecs sont causés par une escroquerie ou une fraude. Un événement a plus particulièrement précipité les choses. C'est le projet de cryptomonnaie lancé en 2019 par Facebook et une série d'acteurs du numérique et des paiements, le libra (qui devrait plutôt s'appeler diem, selon les dernières informations). Le diem est une devise digitale qui appartient à la famille des stable coins, qui sont des devises privées adossées à un actif (par exemple un panier de devises officielles stables). Cet actif assurera au détenteur d'un diem de pouvoir le convertir en une autre devise. Selon le Financial Times, le diem sera lancé l'an prochain et dans un premier temps sera adossé au dollar. Comme ses fondateurs sont des plateformes numériques imposantes (Facebook, PayPal, etc.), le diem pourrait devenir rapidement une vraie monnaie. "Le principal bénéfice du libra, explique Virgile Perret est dans le paiement transfrontalier entre particuliers, qui reste relativement lent et cher, et dans les paiements en ligne, spécialement pour les jeunes générations qui utilisent Facebook et les réseaux sociaux. Ils sont à l'aise avec ces instruments et ne veulent pas passer une heure dans une banque pour ouvrir un compte bancaire. Ils peuvent donc plus facilement utiliser un portefeuille digital pour leurs paiements en ligne. Il y a là, je crois, un gros potentiel." Le professeur à l'Université de Fribourg ajoute que ces monnaies digitales sont également taillées pour les applications financières du futur, comme celles tournant autour de l'Internet des objets, les smart contracts, ces contrats intelligents qui se déclenchent automatiquement quand les conditions sont réunies. Par exemple, une indemnisation en cas de tempête. Le diem embarquerait toutefois avec lui une série de risques. Risque de favoriser l'évasion fiscale, d'abord, puisque cette devise internationale évolue en dehors des circuits officiels de paiement. Risque de panique aussi, en cas de piratage, de cyberattaque ou s'il apparaît qu'il n'y a plus suffisamment de réserves pour permettre à tous les diems d'être convertis. Enfin, un autre élément pousse les banques centrales dans le dos: les comportements des consommateurs. De moins en moins de personnes utilisent le cash, et le Covid a accentué le phénomène. "Nous avons regardé l'e-krona avant l'émergence du libra, observe Gabriel Söderberg de la Banque de Suède, et le principal moteur dans notre initiative est la réduction de l'usage du cash auprès des consommateurs suédois." Les avantages d'un euro digital ont été résumés par Fabio Panetta qui, au directoire de la BCE, pilote le projet. "Un euro numérique pourrait soutenir les objectifs de l'Eurosystème en permettant aux citoyens d'accéder à une forme de monnaie sûre dans le monde numérique en rapide évolution, dit-il. Cet euro soutiendrait les efforts de l'Europe vers une innovation continue. Il contribuerait également à son autonomie stratégique en offrant une alternative aux prestataires de paiement étrangers pour des paiements rapides et efficaces en Europe et au-delà." Mais le projet suscite au moins trois craintes. La première est qu'il serait un pas décisif vers l'abolition de l'argent cash. Une hypothèse fermement combattue par la BCE. "Certains veulent voir dans ces initiatives la volonté des banques centrales d'abolir le cash. Nous répétons et répétons encore que ce n'est pas notre intention", tempère Jürgen Schaaf qui note que l'abolition du cash serait notamment une mesure néfaste à l'inclusion des personnes plus âgées. Cela ne rassure qu'à moitié car, par le passé, on a vu que des instruments révolutionnaires, comme le papier monnaie, avaient naturellement fait disparaître du circuit les pièces d'or ou d'argent. Une autre crainte est qu'il détruirait le système bancaire en favorisant les paniques et les bank runs. "L'idée derrière cette hypothèse, résume Jürgen Schaaf, est que si vous avez de la monnaie banque commerciale et de l'euro digital, pourquoi, lors d'un stress financier, garder votre argent en dépôt dans une banque commerciale (qui court le risque de faire faillite, Ndlr) plutôt que de le déposer auprès de la banque centrale?" On a vu lors de la crise de 2008 combien il était facile pour les clients de Fortis de retirer leurs dépôts en une nuit... Jürgen Schaaf note qu'il y a moyen de réduire ces risques, en imposant par exemple une limite maximale de détention d'euro digital ou en limitant l'incitation à en posséder en réduisant par exemple la rémunération que ces euros peuvent offrir. Enfin, la troisième crainte est celle des banquiers. Si l'usage de l'euro digital devient général, et si la monnaie banque centrale disparaît, à quoi servirait encore les banques? Une chose est certaine: l'euro digital n'est pas un projet anecdotique. Il nous concerne tous. Le fait de disposer d'une telle monnaie sûre, traçable et terriblement pratique pourrait en effet pousser les Etats à n'approuver un jour ou l'autre que ce type de monnaie banque centrale comme instrument monétaire. Et comme le souligne dans l'interview ci-contre Bruno Colmant, cette révolution pourrait alors ébranler jusqu'au fondement du capitalisme.