L'année 2020 a inspiré à Marc Raisière des sentiments mitigés: "Je m'inquiétais pour la clientèle, pour l'économie, pour les entrepreneurs, relate le CEO du bancas- sureur Belfius. Simultanément, l'exercice a été excellent pour nous. L'activité commerciale s'est parfaitement bien portée. Le business modèle a passé ce stress test haut la main et l'épidémie a permis à nos projets numériques de gagner cinq ans sur le calendrier".

Marc Raisière, qui souhaite désormais avant tout pouvoir regarder de l'avant, espère que des conclusions seront tirées de cette crise. L'homme plaide en faveur d'investissements ambitieux dans les infrastructures, d'une intensification du rôle de la zone euro et d'un recul radical du cash. "C'est le moyen de paiement de l'économie souterraine, argumente-t-il. Le faire remonter dans l'économie réelle permettrait d'intensifier nettement le potentiel d'investissement."

TRENDS-TENDANCES. Cette année de crise vous a-t-elle influencé sur le plan personnel?

MARC RAISIERE. Je fais mieux la différence entre ce qui est réellement important et le reste. J'espère d'ailleurs ne pas être le seul. Je pense que nous cernons désormais avec davantage d'acuité ce que signifie la notion de liberté ; nous avions eu tendance à l'oublier. Je profite plus de la vie qu'auparavant parce que je suis plus conscient de tout. Lorsque je pourrai retourner au restaurant, j'apprécierai la chance qui me sera offerte. Il y a un an encore, je considérais certaines sorties plutôt comme des obliga- tions. Il en allait de même pour les voyages ou les vols en avion.

Le regard que vous portez sur la société a-t-il lui aussi changé?

La crise a mis en avant l'importance de certaines professions. Infirmières, prestataires de soins, enseignants, éboueurs, etc.: tous méritent d'être beaucoup mieux considérés. Que pensent généralement les gens des enseignants? Qu'ils ont trop de vacances et sont trop bien payés? En réalité, en début de carrière, les enseignants ne gagnent pas assez pour pouvoir vivre convenablement. Maintenant que les enfants ont passé plusieurs semaines à la maison, beaucoup de parents comprennent l'importance de ce métier.

Comment avez-vu vécu ce premier confinement?

Il a constitué un véritable stress test pour la banque. L'économie était quasiment au point mort, les marchés financiers étaient pris de panique. J'avais toujours affirmé que Belfius était une entreprise saine: en mars-avril, nous avons été contraints de revérifier nos chiffres. L'exercice a confirmé la robustesse de la banque. Dès lors, j'éprouvais des sentiments mitigés: d'une part, j'étais inquiet pour l'économie, les clients, les entreprises ; d'autre part, j'étais content que nous ayons su prendre les bonnes décisions au fil des ans. Que nous ayons fait de Belfius une "belle boîte".

Sur quoi repose cette robustesse?

Tout d'abord sur celle des fonds propres et des liquidités qui permettent à la banque de jouer son rôle de lubrifiant de l'économie et donc, de donner confiance à la clientèle. Cela pèse certes sur notre rentabilité mais je m'en fiche. Les analystes financiers et certains de nos concurrents restes obsédés par l'idée que le rendement des fonds propres doit être supérieur à 10% . Quand les taux sont historiquement bas, voire négatifs, c'est de la folie pure. Belfius se contente d'un rendement de 8%. La robustesse de Belfius repose ensuite sur la culture de l'entreprise. Le terme a beau être galvaudé, notre banque cultive réellement la transparence, l'authenticité, l'engagement, l'hon- nêteté et le sens de l'entrepreneuriat. Or, toutes ces qualités se sont révélées d'une importance cruciale pendant la crise. Une entreprise qui respecte et traite bien son personnel peut lui demander, et en obtenir, beaucoup.

Une entreprise qui respecte et traite bien son personnel peut lui demander, et en obtenir, beaucoup.

La pandémie a accéléré l'acceptation des services bancaires numériques par le public.

J'estime que nous avons gagné cinq ans. Les utilisateurs s'aperçoivent que notre application leur permet de faire à peu près tout ce qu'ils veulent. Comme elle est en outre meilleure que d'autres, elle nous a attiré de nouveaux clients. Le contexte a également permis d'accélérer considérablement la conclusion de l'accord sur la néo-banque numérique avec Proximus (rires). La suppression de toute une série de repas et de déplacements inutiles nous a rendus plus efficaces!

Belfius s'est très vite mise au télétravail, et ne cache pas son intention d'adopter définitivement cette organisation. Pour quelles raisons?

Le télétravail rend les gens plus heureux. Nous négocions avec les syndicats l'insertion structurelle de deux à trois jours de télétravail par semaine dans les contrats d'emploi. Pour 85% de nos collaborateurs, le télétravail est un vrai soulagement: moins d'embouteillages, davantage d'efficacité, etc. Ce matin, j'ai participé à trois réunions par Skype depuis mon domicile, après quoi je suis tranquillement parti pour le bureau. J'habite à 7 km de la tour Belfius ; aux heures de pointe, ce trajet me prend 35 minutes, contre huit maintenant.

Voka, l'association patronale flamande, se plaint pourtant d'une perte de productivité...

Il convient de distinguer fatigue mentale et télétravail. Beaucoup de gens sont sur les genoux, et il n'est pas étonnant que la productivité en souffre. Mais le télétravail lui-même a sans conteste une influence positive sur l'efficacité. Les employeurs auraient tort de croire le contraire. Peut-être devraient-ils se préoccuper davantage du bien-être psychique de leur personnel dans ce contexte de pandémie? Travailler, ce n'est pas juste gagner sa croûte: il faut pouvoir trouver du sens à ce que l'on fait.

Le gouvernement gère-t-il bien la crise?

Je ne suis pas sûr qu'il existe, à l'heure actuelle, un métier plus difficile que la politique. J'ai bien vu à quel point il était compliqué d'organiser les choses pour les 10.000 collaborateurs de Belfius ; alors, parler de 11 millions de personnes... Je ne dis pas que la Belgique n'a pas commis d'erreurs, mais n'a-t-elle pas mieux réagi que les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l'Espagne, l'Italie et même la France? Le gouvernement a par ailleurs d'emblée adopté des mesures de soutien aux ménages et aux entreprises, ce qui permet à l'économie de s'en sortir mieux que prévu. Je vois trois raisons à cette résilience: la classe politique a bien réagi ; les banques centrales ont joué leur rôle ; et en gardant le robinet des crédits ouverts, les banques ont pris leurs responsabilités.

Les responsables politiques ont pourtant été abondamment critiqués...

La critique a pris des proportions anormales. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je ne regarde plus la télévision: les médias se sont exclusivement concentrés sur ce qui n'allait pas. Quelqu'un a-t-il déjà songé à l'influence de tels choix sur le moral de la population? Donner la parole aux experts est évidemment une bonne chose, mais faut-il élargir le débat à ce point? On obtient une cacophonie de positions et d'opinions qui crée le chaos dans l'esprit des gens. J'ai demandé aux macroéconomistes de Belfius de faire preuve de réserve et de s'abstenir de commenter la situation au quotidien ; il faut pouvoir prendre du recul.

N'y a-t-il pas eu un manque de leadership?

Je ne pense pas que Marc Raisière aurait fait mieux que Sophie Wilmès et Alexander De Croo! Il faut se mettre à leur place et se rappeler qu'ils font l'objet d'intenses pressions. Nous en apprenons tous les jours au sujet du virus, ce qui mène à l'arrêt de décisions nouvelles. Ce processus d'apprentissage est beaucoup plus important que la question des responsabilités dans les couacs. Par ailleurs, gérer une crise revient à faire preuve de leadership. Depuis que Frank Vandenbroucke a repris le portefeuille de la santé, plus personne ne parle des sept autres ministres en charge. Lui et Alexander De Croo sont à la manoeuvre. Toutes leurs décisions ne sont pas nécessairement justes pour tout le monde mais c'est comme ça. Nous vivons des temps exceptionnels.

Le fait qu'Apple puisse obliger les banques européennes à proposer Apple Pay est tout simplement scandaleux.

L'Europe n'a-t-elle pas une fois de plus failli à sa mission?

L'Union européenne doit revoir d'urgence sa gouvernance. La collaboration entre les pays doit s'améliorer. Il est inconcevable que les Pays-Bas gardent leurs magasins ouverts quand la Belgique ferme les siens, ou inversement. L'Europe doit pouvoir décider à la majorité et non à l'unanimité, sans quoi elle n'avancera jamais. Si 27 pays ne peuvent s'entendre, mieux vaudrait peut-être former, au sein de l'Union, une union des Nations ayant une monnaie commune. La zone euro existe: servons-nous-en, ce qui facilitera la prise de décisions.

Des pays comme la Pologne et la Hongrie ont même presque réussi à torpiller le plan de relance européen...

Honnêtement, cela m'a choqué. L'Europe a des valeurs, tout comme les entreprises ont une culture. Quiconque ne partage pas ces valeurs fondamentales n'a pas sa place en son sein. J'espère que l'Europe va prendre le problème à bras-le-corps, car nous avons besoin de vitalité et de dynamisme. Nous avons beaucoup de choses à apprendre de plateformes numériques mondiales comme Facebook ou Google, sans toutefois aller jusqu'à mettre notre sort entre leurs mains. La bataille pour les données est engagée, et ces données doivent rester en Europe.

A quoi faites-vous allusion?

Les géants des techs américains abusent de leur position dominante. Si nous les autorisons à s'arroger le rôle d'intermédiaires financiers, nous nous tirons une balle dans le pied. Le fait qu'Apple puisse obliger les banques européennes à proposer Apple Pay est tout simplement scandaleux. Je suis contre, mais si je refuse, je risque de l'inciter à exclure notre application de l'App Store. L'Europe doit absolument limiter ce genre de pratiques. Songez également à Google, pour qui la vie privée n'est qu'un détail. L'Union doit protéger ses citoyens et leurs données.

Comment pourrions-nous faire mieux en 2021?

Les gens ont besoin d'un discours positif. C'est la raison pour laquelle l'initiative "Une équipe de 11 millions" d'Alexander De Croo m'a agréablement surpris. Elle contribue à créer une cohésion. Je rêve de voir politiciens, chefs d'entreprise et médias s'atteler ensemble à offrir à la population des perspectives d'avenir. Un plan de relance ne peut réussir que si tout le monde y adhère.

Est-ce grave si certains restaurants disparaissent? Pour leur propriétaire et leur personnel, certainement, mais pas pour l'économie.

La Belgique aura-t-elle besoin d'un plan de relance?

Qui va investir dans la transition énergétique, les infrastructures, les hôpitaux, la rénovation des bâtiments? Nous devons absolument prendre le virage d'une économie plus verte, plus saine, plus durable, et numérique. Le Green Deal européen nous en donne les moyens, mais nous pourrons faire plus encore si les secteurs public et privé collaborent étroitement.

Les investissements doivent-ils être fédéraux ou régionaux?

Les besoins sont identiques que l'on soit à Bruxelles, en Wallonie ou en Flandre. Le télétravail va rendre commercialement moins attrayants les centres des grandes villes comme Bruxelles, Liège ou Anvers. Soyons honnête: si Belfius le généralise, la moitié de sa tour va se vider car sa population va diminuer de 2.000 personnes par jour. A cela s'ajoute le fait que Bruxelles a décidé d'instaurer un péage urbain sans proposer de solutions de rechange. Les petits commerces locaux vont souffrir. C'est la raison pour laquelle il est essentiel d'investir dans les travaux d'infrastructure.

Mettons que la situation sanitaire ne s'améliore pas rapidement: vous préparez-vous à une telle éventualité?

Je pars du principe qu'il y aura une troisième vague. L'administration des vaccins va prendre un certain temps. Je crains que la situation ne reste difficile jusqu'en juin. Ceci dit, les comportements sont en train de radicalement changer: nous achetons en ligne, ou plus local. Plutôt dans les petites boutiques de quartier que dans les shopping centers bondés. Nous prendrons également moins l'avion, ce qui sera une excellente chose pour l'environnement. Que dire d'une com- pagnie comme Ryanair, respon- sable d'une grande partie des émissions, qui foule aux pieds les droits de ses travailleurs et qui ne paie presque pas d'impôts? Sa contribution à la société compense-t-elle la pollution qu'elle provoque? Si nous achetons plus local, le transport de fret va diminuer également. Il est inutile de vouloir manger chaque jour des kiwis alors que nous pouvons nous procurer des fruits et des légumes belges. J'espère que de plus en plus de gens vont avoir ce genre de réflexion.

MARC RAISIERE "Le télétravail rend les gens plus heureux.", LESOIR
MARC RAISIERE "Le télétravail rend les gens plus heureux." © LESOIR

Ne craignez-vous pas une vague de faillites en 2021, dès que le plan bancaire et les autres mécanismes d'aide prendront fin?

Les conséquences économiques du deuxième confinement sont déjà moins graves que celles du premier. Si troisième fermeture il doit y avoir, elle sera elle aussi différente. Bien sûr qu'il y aura des faillites! Mais n'avions-nous pas trop de cafés et de restaurants en Belgique? Etaient-ils tous rentables? Etaient-ils tous viables, sans avoir recours au noir? J'ai bien conscience de parler très crûment mais les économies ont de temps à autre besoin d'une vague d'assainissements. Les entreprises zombies (ces entreprises dont les actifs ne couvrent pas les dettes, Ndlr) vont disparaître. Est-ce grave? Pour leur propriétaire et leur personnel, certainement, mais pas pour l'économie. D'autres naîtront sur leurs cendres. De nouvelles activités se créeront.

L'année 2020 a inspiré à Marc Raisière des sentiments mitigés: "Je m'inquiétais pour la clientèle, pour l'économie, pour les entrepreneurs, relate le CEO du bancas- sureur Belfius. Simultanément, l'exercice a été excellent pour nous. L'activité commerciale s'est parfaitement bien portée. Le business modèle a passé ce stress test haut la main et l'épidémie a permis à nos projets numériques de gagner cinq ans sur le calendrier". Marc Raisière, qui souhaite désormais avant tout pouvoir regarder de l'avant, espère que des conclusions seront tirées de cette crise. L'homme plaide en faveur d'investissements ambitieux dans les infrastructures, d'une intensification du rôle de la zone euro et d'un recul radical du cash. "C'est le moyen de paiement de l'économie souterraine, argumente-t-il. Le faire remonter dans l'économie réelle permettrait d'intensifier nettement le potentiel d'investissement." TRENDS-TENDANCES. Cette année de crise vous a-t-elle influencé sur le plan personnel? MARC RAISIERE. Je fais mieux la différence entre ce qui est réellement important et le reste. J'espère d'ailleurs ne pas être le seul. Je pense que nous cernons désormais avec davantage d'acuité ce que signifie la notion de liberté ; nous avions eu tendance à l'oublier. Je profite plus de la vie qu'auparavant parce que je suis plus conscient de tout. Lorsque je pourrai retourner au restaurant, j'apprécierai la chance qui me sera offerte. Il y a un an encore, je considérais certaines sorties plutôt comme des obliga- tions. Il en allait de même pour les voyages ou les vols en avion. Le regard que vous portez sur la société a-t-il lui aussi changé? La crise a mis en avant l'importance de certaines professions. Infirmières, prestataires de soins, enseignants, éboueurs, etc.: tous méritent d'être beaucoup mieux considérés. Que pensent généralement les gens des enseignants? Qu'ils ont trop de vacances et sont trop bien payés? En réalité, en début de carrière, les enseignants ne gagnent pas assez pour pouvoir vivre convenablement. Maintenant que les enfants ont passé plusieurs semaines à la maison, beaucoup de parents comprennent l'importance de ce métier. Comment avez-vu vécu ce premier confinement? Il a constitué un véritable stress test pour la banque. L'économie était quasiment au point mort, les marchés financiers étaient pris de panique. J'avais toujours affirmé que Belfius était une entreprise saine: en mars-avril, nous avons été contraints de revérifier nos chiffres. L'exercice a confirmé la robustesse de la banque. Dès lors, j'éprouvais des sentiments mitigés: d'une part, j'étais inquiet pour l'économie, les clients, les entreprises ; d'autre part, j'étais content que nous ayons su prendre les bonnes décisions au fil des ans. Que nous ayons fait de Belfius une "belle boîte". Sur quoi repose cette robustesse? Tout d'abord sur celle des fonds propres et des liquidités qui permettent à la banque de jouer son rôle de lubrifiant de l'économie et donc, de donner confiance à la clientèle. Cela pèse certes sur notre rentabilité mais je m'en fiche. Les analystes financiers et certains de nos concurrents restes obsédés par l'idée que le rendement des fonds propres doit être supérieur à 10% . Quand les taux sont historiquement bas, voire négatifs, c'est de la folie pure. Belfius se contente d'un rendement de 8%. La robustesse de Belfius repose ensuite sur la culture de l'entreprise. Le terme a beau être galvaudé, notre banque cultive réellement la transparence, l'authenticité, l'engagement, l'hon- nêteté et le sens de l'entrepreneuriat. Or, toutes ces qualités se sont révélées d'une importance cruciale pendant la crise. Une entreprise qui respecte et traite bien son personnel peut lui demander, et en obtenir, beaucoup. La pandémie a accéléré l'acceptation des services bancaires numériques par le public. J'estime que nous avons gagné cinq ans. Les utilisateurs s'aperçoivent que notre application leur permet de faire à peu près tout ce qu'ils veulent. Comme elle est en outre meilleure que d'autres, elle nous a attiré de nouveaux clients. Le contexte a également permis d'accélérer considérablement la conclusion de l'accord sur la néo-banque numérique avec Proximus (rires). La suppression de toute une série de repas et de déplacements inutiles nous a rendus plus efficaces! Belfius s'est très vite mise au télétravail, et ne cache pas son intention d'adopter définitivement cette organisation. Pour quelles raisons? Le télétravail rend les gens plus heureux. Nous négocions avec les syndicats l'insertion structurelle de deux à trois jours de télétravail par semaine dans les contrats d'emploi. Pour 85% de nos collaborateurs, le télétravail est un vrai soulagement: moins d'embouteillages, davantage d'efficacité, etc. Ce matin, j'ai participé à trois réunions par Skype depuis mon domicile, après quoi je suis tranquillement parti pour le bureau. J'habite à 7 km de la tour Belfius ; aux heures de pointe, ce trajet me prend 35 minutes, contre huit maintenant.Voka, l'association patronale flamande, se plaint pourtant d'une perte de productivité... Il convient de distinguer fatigue mentale et télétravail. Beaucoup de gens sont sur les genoux, et il n'est pas étonnant que la productivité en souffre. Mais le télétravail lui-même a sans conteste une influence positive sur l'efficacité. Les employeurs auraient tort de croire le contraire. Peut-être devraient-ils se préoccuper davantage du bien-être psychique de leur personnel dans ce contexte de pandémie? Travailler, ce n'est pas juste gagner sa croûte: il faut pouvoir trouver du sens à ce que l'on fait. Le gouvernement gère-t-il bien la crise? Je ne suis pas sûr qu'il existe, à l'heure actuelle, un métier plus difficile que la politique. J'ai bien vu à quel point il était compliqué d'organiser les choses pour les 10.000 collaborateurs de Belfius ; alors, parler de 11 millions de personnes... Je ne dis pas que la Belgique n'a pas commis d'erreurs, mais n'a-t-elle pas mieux réagi que les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l'Espagne, l'Italie et même la France? Le gouvernement a par ailleurs d'emblée adopté des mesures de soutien aux ménages et aux entreprises, ce qui permet à l'économie de s'en sortir mieux que prévu. Je vois trois raisons à cette résilience: la classe politique a bien réagi ; les banques centrales ont joué leur rôle ; et en gardant le robinet des crédits ouverts, les banques ont pris leurs responsabilités. Les responsables politiques ont pourtant été abondamment critiqués... La critique a pris des proportions anormales. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je ne regarde plus la télévision: les médias se sont exclusivement concentrés sur ce qui n'allait pas. Quelqu'un a-t-il déjà songé à l'influence de tels choix sur le moral de la population? Donner la parole aux experts est évidemment une bonne chose, mais faut-il élargir le débat à ce point? On obtient une cacophonie de positions et d'opinions qui crée le chaos dans l'esprit des gens. J'ai demandé aux macroéconomistes de Belfius de faire preuve de réserve et de s'abstenir de commenter la situation au quotidien ; il faut pouvoir prendre du recul. N'y a-t-il pas eu un manque de leadership? Je ne pense pas que Marc Raisière aurait fait mieux que Sophie Wilmès et Alexander De Croo! Il faut se mettre à leur place et se rappeler qu'ils font l'objet d'intenses pressions. Nous en apprenons tous les jours au sujet du virus, ce qui mène à l'arrêt de décisions nouvelles. Ce processus d'apprentissage est beaucoup plus important que la question des responsabilités dans les couacs. Par ailleurs, gérer une crise revient à faire preuve de leadership. Depuis que Frank Vandenbroucke a repris le portefeuille de la santé, plus personne ne parle des sept autres ministres en charge. Lui et Alexander De Croo sont à la manoeuvre. Toutes leurs décisions ne sont pas nécessairement justes pour tout le monde mais c'est comme ça. Nous vivons des temps exceptionnels. L'Europe n'a-t-elle pas une fois de plus failli à sa mission? L'Union européenne doit revoir d'urgence sa gouvernance. La collaboration entre les pays doit s'améliorer. Il est inconcevable que les Pays-Bas gardent leurs magasins ouverts quand la Belgique ferme les siens, ou inversement. L'Europe doit pouvoir décider à la majorité et non à l'unanimité, sans quoi elle n'avancera jamais. Si 27 pays ne peuvent s'entendre, mieux vaudrait peut-être former, au sein de l'Union, une union des Nations ayant une monnaie commune. La zone euro existe: servons-nous-en, ce qui facilitera la prise de décisions. Des pays comme la Pologne et la Hongrie ont même presque réussi à torpiller le plan de relance européen... Honnêtement, cela m'a choqué. L'Europe a des valeurs, tout comme les entreprises ont une culture. Quiconque ne partage pas ces valeurs fondamentales n'a pas sa place en son sein. J'espère que l'Europe va prendre le problème à bras-le-corps, car nous avons besoin de vitalité et de dynamisme. Nous avons beaucoup de choses à apprendre de plateformes numériques mondiales comme Facebook ou Google, sans toutefois aller jusqu'à mettre notre sort entre leurs mains. La bataille pour les données est engagée, et ces données doivent rester en Europe.A quoi faites-vous allusion? Les géants des techs américains abusent de leur position dominante. Si nous les autorisons à s'arroger le rôle d'intermédiaires financiers, nous nous tirons une balle dans le pied. Le fait qu'Apple puisse obliger les banques européennes à proposer Apple Pay est tout simplement scandaleux. Je suis contre, mais si je refuse, je risque de l'inciter à exclure notre application de l'App Store. L'Europe doit absolument limiter ce genre de pratiques. Songez également à Google, pour qui la vie privée n'est qu'un détail. L'Union doit protéger ses citoyens et leurs données. Comment pourrions-nous faire mieux en 2021? Les gens ont besoin d'un discours positif. C'est la raison pour laquelle l'initiative "Une équipe de 11 millions" d'Alexander De Croo m'a agréablement surpris. Elle contribue à créer une cohésion. Je rêve de voir politiciens, chefs d'entreprise et médias s'atteler ensemble à offrir à la population des perspectives d'avenir. Un plan de relance ne peut réussir que si tout le monde y adhère. La Belgique aura-t-elle besoin d'un plan de relance? Qui va investir dans la transition énergétique, les infrastructures, les hôpitaux, la rénovation des bâtiments? Nous devons absolument prendre le virage d'une économie plus verte, plus saine, plus durable, et numérique. Le Green Deal européen nous en donne les moyens, mais nous pourrons faire plus encore si les secteurs public et privé collaborent étroitement. Les investissements doivent-ils être fédéraux ou régionaux? Les besoins sont identiques que l'on soit à Bruxelles, en Wallonie ou en Flandre. Le télétravail va rendre commercialement moins attrayants les centres des grandes villes comme Bruxelles, Liège ou Anvers. Soyons honnête: si Belfius le généralise, la moitié de sa tour va se vider car sa population va diminuer de 2.000 personnes par jour. A cela s'ajoute le fait que Bruxelles a décidé d'instaurer un péage urbain sans proposer de solutions de rechange. Les petits commerces locaux vont souffrir. C'est la raison pour laquelle il est essentiel d'investir dans les travaux d'infrastructure. Mettons que la situation sanitaire ne s'améliore pas rapidement: vous préparez-vous à une telle éventualité? Je pars du principe qu'il y aura une troisième vague. L'administration des vaccins va prendre un certain temps. Je crains que la situation ne reste difficile jusqu'en juin. Ceci dit, les comportements sont en train de radicalement changer: nous achetons en ligne, ou plus local. Plutôt dans les petites boutiques de quartier que dans les shopping centers bondés. Nous prendrons également moins l'avion, ce qui sera une excellente chose pour l'environnement. Que dire d'une com- pagnie comme Ryanair, respon- sable d'une grande partie des émissions, qui foule aux pieds les droits de ses travailleurs et qui ne paie presque pas d'impôts? Sa contribution à la société compense-t-elle la pollution qu'elle provoque? Si nous achetons plus local, le transport de fret va diminuer également. Il est inutile de vouloir manger chaque jour des kiwis alors que nous pouvons nous procurer des fruits et des légumes belges. J'espère que de plus en plus de gens vont avoir ce genre de réflexion. Ne craignez-vous pas une vague de faillites en 2021, dès que le plan bancaire et les autres mécanismes d'aide prendront fin? Les conséquences économiques du deuxième confinement sont déjà moins graves que celles du premier. Si troisième fermeture il doit y avoir, elle sera elle aussi différente. Bien sûr qu'il y aura des faillites! Mais n'avions-nous pas trop de cafés et de restaurants en Belgique? Etaient-ils tous rentables? Etaient-ils tous viables, sans avoir recours au noir? J'ai bien conscience de parler très crûment mais les économies ont de temps à autre besoin d'une vague d'assainissements. Les entreprises zombies (ces entreprises dont les actifs ne couvrent pas les dettes, Ndlr) vont disparaître. Est-ce grave? Pour leur propriétaire et leur personnel, certainement, mais pas pour l'économie. D'autres naîtront sur leurs cendres. De nouvelles activités se créeront.