D'abord, souligne-t-il, l'incertain n'est pas toujours le pire. "Nous n'avons pas, dans les mois de juillet, août, et début septembre, vécu de catastrophe, ni en termes d'exposition de crédit, ni en termes de volatilité de marché. Et nous avons adapté notre coût du risque".

Les banquiers doivent en effet faire des provisions pour affronter les risques possibles, qu'ils soient liés au contexte général (les risques macro-économiques) ou à la défaillance de débiteurs particuliers (les risques micro-économiques). Pour le risque macro, les banques ont pu étaler leur provision en prenant en compte non pas les douze prochains mois (qui risquent de se révéler mauvais), mais un cycle plus long de 4 ou 5 ans, ce qui leur permet de prendre cette année des provisions moins importantes que si elles avaient dû avaler la pilule d'un coup.

"Le pire n'est pas certain"

Pour les risques micro, en revanche, Belfius a voulu les affronter d'un coup. "Nous avons analysé 40% de notre portefeuille, ligne par ligne, et nous avons estimé pour chacune la probabilité de défaillance ou de non remboursement des crédits, explique Marc Raisière. Au terme de l'analyse, la banque a mis 393 millions de côté (contre 30 millions au premier semestre 2019, NDLR), et ces provisions qui se rapportent surtout à notre portefeuille de 15 milliards de crédits aux entreprises. Sur ce montant, 310 millions sont des provisions "ex ante", c'est à sur des risques qui ne se sont pas encore matérialisés. Mais en regardant certaines de ces lignes, notamment dans la restauration, et en considérant ce qui se passe, je crois que le pire n'est pas certain. On n'anticipait pas, par exemple, cette appétence pour les restaurants dans les lieux touristiques, à la côte ou dans les Ardennes".

"Il y a certes des secteurs compliqués, mais on le savait déjà, poursuit-il : le tourisme, l'aviation, une partie de l'immobilier. Nous avons décidé de provisionner de manière importante car au premier trimestre de l'an prochain, lorsque les aides de l'Etat - qui a réagi de manière remarquable - s'estomperont, et lorsque les moratoires dont bénéficient les entreprises en difficultés seront terminés, nous verrons combien d'entreprises seront capables de rembourser leurs crédits. Mais d'après ce que je vois aujourd'hui, j'ai davantage confiance qu'en avril ou en mai. Je crois que, plutôt que des faillites, nous nous orienterons vers des pertes de création de valeurs pour ces entreprises, qui ne feront plus de bénéfice ou en feront un bien moindre qu'avant".

Marc Raisière ajoute : "La plus grosse incertitude que nous avions était l'ampleur de la crise. Suite aux efforts que nous avions fait par le passé pour avoir une activité saine et un capital suffisant, nous sommes rassurés quant à notre capacité à pouvoir accuser ce choc".

Le covid, comme accélérateur

"Curieusement, ajoute le CEO de Belfius, la crise nous a non seulement convaincus que nous avons bien géré la banque, mais elle a aussi mis en avant de manière formidable notre rôle de banquier vis-à-vis des entrepreneurs. Nous accordons davantage de crédits que les années précédentes, ce qui n'est pas le cas de toutes les banques. Notre activité ne se limite d'ailleurs pas à l'octroi de crédits. Il y a le cash management, le trade finance, l'accompagnement de mise en bourse grâce à notre partenariat avec Kepler Cheuvreux. Nous offrons un package complet aux entreprises". Du côté du nombre d'agences, rien à signaler : "Bien sûr, dit-on chez Belfius, nous regardons l'évolution de la clientèle, et lorsque cela s'impose nous pouvons fusionner deux agences. Mais aucun plan de réduction n'est prévu".

En fait, Belfius a profité de la crise pour prendre des parts de marché : "Nous avons demandé à nos corporate bankers de contacter de manière proactive nos clients, certains pouvant avoir des problèmes avec leur première banque, note Marc Raisière. Nous renforçons le positionnement de Belfius par rapport à l'économie belge. En fait, je suis très serein par rapport aux incertitudes, dit-il".

Notre application est davantage consultée en Belgique que Facebook

Autre paradoxe, la crise a permis d'accélérer la finalisation d'accords stratégiques. "Le covid nous a occupé en termes de gestion opérationnelle, mais il permet de libérer du temps (j'avais plusieurs dîners par semaines, je ne les ai plus) et d'aller plus vite dans les accords avec Proximus, Immovlan et l'entrée au capital de Skipr (la filiale mobilité de d'Ieteren), poursuit-il. S'il n'y avait pas eu le covid, nous n'aurions pas pu boucler ces deals avant la fin juin" ... Marc Raisière ne désire pour l'instant pas en dire plus sur l'accord-phare signé avec Proximus, sinon que "nos clients auront en mars prochain une offre Proximus dans le package Belfius et en juin, les client Proximus auront accès à la néo-banque de Belfius." Pour plus d'informations, il faudra attendre la fin de cette année : "nous prévoyons une conférence de presse en décembre", précise Marc Raisière. Mais la crise a accéléré la digitalisation : "les clients se focalisent sur le digital, c'est une évidence. Les entreprises avec qui nous avons noué ces partenariats ont pu constater que les plateformes bancaires génèrent un remarquable niveau de contact et de connaissance des clients. Aujourd'hui, en Belgique, notre application est davantage consultée que Facebook."

Dans les cartons de Belfius, il y avait aussi une introduction en Bourse. Le projet n'est pas abandonné : "Lorsque cette crise sera derrière nous et lorsque nous aurons un gouvernement, je crois que nous retournerons vers lui pour dire qu'il serait bien de repenser au dossier. Il n'avait pu se concrétiser en 2018 car il y avait alors encore un flou juridique autour du dossier Arco et le marché boursier à l'automne 2018 n'était pas favorable. C'est l'Etat actionnaire qui décidera, mais valoriser quelques milliards pour alléger la dette publique pourrait être bienvenu". Et pour Belfius, être en Bourse faciliterait aussi la vie. "Oui, avoue Marc Raisière, si cette entreprise avait un accès au marché, ce serait plus aisé".

Au final, donc, la crise sanitaire ne semble pas entamer la sérénité du patron de Belfius. "Nous vivons sans cesse dans l'incertitude. Elle est exacerbée aujourd'hui en raison du nombre de décès liés au covid, mais il y a malheureusement d'autres cause de décès : les cancers, les accidents... Il faut intégrer cette notion de risque dans nos comportements. Le covid doit faire partie de nos vies, souligne-t-il. L'incertitude fait partie de nos métiers et c'est au management de faire en sorte de l'appréhender, et de rebondir, conclut-il".

Comment gérer son entreprise en des temps aussi incertains, quand on ignore si les personnes et les marchandises pourront circuler normalement dans six mois? Dossier complet à lire cette semaine dans Trends-Tendances, avec le témoignage de 13 chefs d'entreprise belges.

D'abord, souligne-t-il, l'incertain n'est pas toujours le pire. "Nous n'avons pas, dans les mois de juillet, août, et début septembre, vécu de catastrophe, ni en termes d'exposition de crédit, ni en termes de volatilité de marché. Et nous avons adapté notre coût du risque".Les banquiers doivent en effet faire des provisions pour affronter les risques possibles, qu'ils soient liés au contexte général (les risques macro-économiques) ou à la défaillance de débiteurs particuliers (les risques micro-économiques). Pour le risque macro, les banques ont pu étaler leur provision en prenant en compte non pas les douze prochains mois (qui risquent de se révéler mauvais), mais un cycle plus long de 4 ou 5 ans, ce qui leur permet de prendre cette année des provisions moins importantes que si elles avaient dû avaler la pilule d'un coup."Le pire n'est pas certain"Pour les risques micro, en revanche, Belfius a voulu les affronter d'un coup. "Nous avons analysé 40% de notre portefeuille, ligne par ligne, et nous avons estimé pour chacune la probabilité de défaillance ou de non remboursement des crédits, explique Marc Raisière. Au terme de l'analyse, la banque a mis 393 millions de côté (contre 30 millions au premier semestre 2019, NDLR), et ces provisions qui se rapportent surtout à notre portefeuille de 15 milliards de crédits aux entreprises. Sur ce montant, 310 millions sont des provisions "ex ante", c'est à sur des risques qui ne se sont pas encore matérialisés. Mais en regardant certaines de ces lignes, notamment dans la restauration, et en considérant ce qui se passe, je crois que le pire n'est pas certain. On n'anticipait pas, par exemple, cette appétence pour les restaurants dans les lieux touristiques, à la côte ou dans les Ardennes"."Il y a certes des secteurs compliqués, mais on le savait déjà, poursuit-il : le tourisme, l'aviation, une partie de l'immobilier. Nous avons décidé de provisionner de manière importante car au premier trimestre de l'an prochain, lorsque les aides de l'Etat - qui a réagi de manière remarquable - s'estomperont, et lorsque les moratoires dont bénéficient les entreprises en difficultés seront terminés, nous verrons combien d'entreprises seront capables de rembourser leurs crédits. Mais d'après ce que je vois aujourd'hui, j'ai davantage confiance qu'en avril ou en mai. Je crois que, plutôt que des faillites, nous nous orienterons vers des pertes de création de valeurs pour ces entreprises, qui ne feront plus de bénéfice ou en feront un bien moindre qu'avant". Marc Raisière ajoute : "La plus grosse incertitude que nous avions était l'ampleur de la crise. Suite aux efforts que nous avions fait par le passé pour avoir une activité saine et un capital suffisant, nous sommes rassurés quant à notre capacité à pouvoir accuser ce choc". Le covid, comme accélérateur"Curieusement, ajoute le CEO de Belfius, la crise nous a non seulement convaincus que nous avons bien géré la banque, mais elle a aussi mis en avant de manière formidable notre rôle de banquier vis-à-vis des entrepreneurs. Nous accordons davantage de crédits que les années précédentes, ce qui n'est pas le cas de toutes les banques. Notre activité ne se limite d'ailleurs pas à l'octroi de crédits. Il y a le cash management, le trade finance, l'accompagnement de mise en bourse grâce à notre partenariat avec Kepler Cheuvreux. Nous offrons un package complet aux entreprises". Du côté du nombre d'agences, rien à signaler : "Bien sûr, dit-on chez Belfius, nous regardons l'évolution de la clientèle, et lorsque cela s'impose nous pouvons fusionner deux agences. Mais aucun plan de réduction n'est prévu". En fait, Belfius a profité de la crise pour prendre des parts de marché : "Nous avons demandé à nos corporate bankers de contacter de manière proactive nos clients, certains pouvant avoir des problèmes avec leur première banque, note Marc Raisière. Nous renforçons le positionnement de Belfius par rapport à l'économie belge. En fait, je suis très serein par rapport aux incertitudes, dit-il".Notre application est davantage consultée en Belgique que FacebookAutre paradoxe, la crise a permis d'accélérer la finalisation d'accords stratégiques. "Le covid nous a occupé en termes de gestion opérationnelle, mais il permet de libérer du temps (j'avais plusieurs dîners par semaines, je ne les ai plus) et d'aller plus vite dans les accords avec Proximus, Immovlan et l'entrée au capital de Skipr (la filiale mobilité de d'Ieteren), poursuit-il. S'il n'y avait pas eu le covid, nous n'aurions pas pu boucler ces deals avant la fin juin" ... Marc Raisière ne désire pour l'instant pas en dire plus sur l'accord-phare signé avec Proximus, sinon que "nos clients auront en mars prochain une offre Proximus dans le package Belfius et en juin, les client Proximus auront accès à la néo-banque de Belfius." Pour plus d'informations, il faudra attendre la fin de cette année : "nous prévoyons une conférence de presse en décembre", précise Marc Raisière. Mais la crise a accéléré la digitalisation : "les clients se focalisent sur le digital, c'est une évidence. Les entreprises avec qui nous avons noué ces partenariats ont pu constater que les plateformes bancaires génèrent un remarquable niveau de contact et de connaissance des clients. Aujourd'hui, en Belgique, notre application est davantage consultée que Facebook."Dans les cartons de Belfius, il y avait aussi une introduction en Bourse. Le projet n'est pas abandonné : "Lorsque cette crise sera derrière nous et lorsque nous aurons un gouvernement, je crois que nous retournerons vers lui pour dire qu'il serait bien de repenser au dossier. Il n'avait pu se concrétiser en 2018 car il y avait alors encore un flou juridique autour du dossier Arco et le marché boursier à l'automne 2018 n'était pas favorable. C'est l'Etat actionnaire qui décidera, mais valoriser quelques milliards pour alléger la dette publique pourrait être bienvenu". Et pour Belfius, être en Bourse faciliterait aussi la vie. "Oui, avoue Marc Raisière, si cette entreprise avait un accès au marché, ce serait plus aisé".Au final, donc, la crise sanitaire ne semble pas entamer la sérénité du patron de Belfius. "Nous vivons sans cesse dans l'incertitude. Elle est exacerbée aujourd'hui en raison du nombre de décès liés au covid, mais il y a malheureusement d'autres cause de décès : les cancers, les accidents... Il faut intégrer cette notion de risque dans nos comportements. Le covid doit faire partie de nos vies, souligne-t-il. L'incertitude fait partie de nos métiers et c'est au management de faire en sorte de l'appréhender, et de rebondir, conclut-il".