Lire également "Demain, vous payerez tout en Libra: Facebook crée la nouvelle monnaie mondiale"
...

Facebook a donc annoncé le lancement, sans doute au début de l'année prochaine, du Libra, une crypto- devise, dont la valeur reposera sur un panier de monnaies classiques (l'euro, le dollar, la livre, le yen, etc.), qui utilisera la blockchain pour sécuriser les transactions et qui sera gérée par une association regroupant quelques grands noms du digital (Uber, eBay, Booking, etc.) et du paiement (PayPal, Coinbase, Visa, MasterCard, etc.). Notre dossier dans les pages qui suivent vous en dira plus sur cet événement. Beaucoup, à cette annonce, ont comparé Facebook à un nouvel Etat, dans le genre " orwellien ". Un big brother qui en saura encore plus sur votre compte grâce aux transactions financières que vous réaliserez. Mais la création, par le plus grand réseau social du monde, d'une monnaie virtuelle est bien plus révolutionnaire encore. Car il s'agit, ni plus ni moins, que de créer un nouveau système financier mondial. Le système actuel repose sur les banques. Les banques centrales émettent des billets et financent les banques en dernier ressort, mais les neuf dixièmes de la monnaie sont créés par les banques commerciales. Ce sont elles qui, d'un trait de plume, créent de l'argent dans un compte en banque lorsque, par exemple, elles vous octroient un crédit pour acheter une maison. Cette création monétaire est plus ou moins gérée par les banques centrales qui contrôlent les réserves et les fonds propres des banques et qui ont la main sur les taux d'intérêt. Dans ce système, la monnaie est à la fois outil de transaction et instrument d'épargne, permettant donc d'investir pour créer la richesse de demain. Le Libra est très différent. C'est une monnaie adossée à un panier de devises fortes et qui ne porte pas d'intérêt, afin d'essayer d'éviter de tomber sous le coup des réglementations bancaires très contraignantes. Son grand avantage est d'offrir, surtout à la population des pays en voie de développement qui ne dispose souvent pas d'un compte en banque, une monnaie stable et un système de transfert d'argent sûr et quasiment gratuit. Adieu Western Union. Son génie est d'offrir, au monde des produits et des services digitaux, une devise dédiée, qui devrait donc multiplier les interactions, pour le plus grand profit des géants du Net. Son grand désavantage est qu'il mettrait un sacré bazar dans les économies les plus fragiles, d'Afrique, d'Amérique latine, d'Asie, voire d'Europe. Assez normalement, dans ces pays, le Libra deviendrait la devise de transaction. Mais comme elle ne permet pas vraiment d'épargner, elle ne pourra pas aider au développement économique de ces pays qui, perdant leur pouvoir monétaire, se trouveront donc plus fragiles encore. Ce qui renforcera le rôle du Libra comme monnaie refuge, créant davantage de distorsions encore. On a vu dans la zone euro les ravages que peut causer une union monétaire imparfaite. Qu'en sera-t-il avec le Libra ? Non seulement la devise n'aidera pas à l'investissement dans ces pays, mais elle affaiblira aussi le système bancaire classique en lui retirant un pan très lucratif de son activité, le système de paiement. Et elle sera particulièrement sensible au cyber-risque et à l'état de santé financière de Facebook. Enfin, en permettant normalement des transactions entre comptes anonymes, comment éviter que la nouvelle monnaie ne devienne un vaste outil de blanchiment d'argent ? On ne va pas être rétrograde. Mais le nouveau système initié par Facebook pose un formidable défi aux banques centrales, qui doivent inventer une nouvelle régulation pour ce nouveau système financier. Un " Bretton Woods digital " à l'image de la conférence qui a instauré en 1944 le nouveau système monétaire de l'après-guerre. Sans quoi, le Libra pourrait devenir non pas une devise révolutionnaire, mais un très dangereux virus pour l'économie mondiale.