Attention, ils sont de retour. Et ils ne sont pas près de repartir. " Ils ", ce sont les taux d'intérêt négatifs, qui font à nouveau la une des médias économiques.

La Belgique, par exemple. Pour la première fois, elle a vu le rendement de ses obligations à 10 ans rejoindre le " club " très sélect des pays qui peuvent emprunter à des taux négatifs (Allemagne, Pays-Bas, France, Suisse). C'était le 3 juillet dernier. En fin de matinée, l'emprunt belge à 10 ans tombait en dessous de zéro (à - 0,070 %) sur le marché secondaire, là où se négocient les obligations déjà émises. Une première historique doublée par un autre inédit, le 22 juillet dernier. Ce jour-là, l'Etat belge lève, via l'émission d'un paquet de nouvelles OLO, pas moins de 1,2 milliard d'euros à 10 ans au taux moyen de -0,038 %. En pleine torpeur estivale, c'est le monde à l'envers : les investisseurs qui achètent alors de la dette belge acceptent de payer l'Etat fédéral pour qu'il emprunte.

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Nouvelle normalité

Si des taux qui s'enfoncent dans le rouge sont en effet une aubaine pour les emprunteurs (pouvoirs publics, candidats à l'achat d'une maison), c'est par contre une très mauvaise affaire pour tous ceux qui épargnent.

Certes, cela fait maintenant 10 ans que nous vivons avec des taux bas, voire négatifs. Mais jamais ils n'ont été aussi bas qu'aujourd'hui. Et tout porte à croire que les taux vont rester très bas, très longtemps. " C'est devenu la nouvelle norme ", estime Olivier Onclin, responsable retail et commercial banking chez Belfius. Motif ? Encore et toujours, bien sûr, les conséquences de la crise de 2008 et le fameux programme de rachat d'obligations mis en route par la Banque centrale européenne (BCE) pour aider à la reprise. Un quantitative easing que celle qui deviendra la nouvelle patronne de la BCE, Christine Lagarde, devrait maintenir tout aussi souple que son prédécesseur Mario Draghi. Et cela, afin d'éviter à tout prix à l'Europe de se retrouver coincée dans la déprime, comme le Japon depuis 30 ans (taux zéro, croissance molle, etc.). " Tant la BCE que la Fed ont récemment affirmé qu'elles se tenaient prêtes à soutenir l'économie si besoin mais aussi, indirectement, les marchés, indique Philippe Gijsels, chief strategy officer chez BNP Paribas Fortis. Les taux peuvent donc encore aller plus bas. Trouver du rendement deviendra alors très problématique. "

Ceux qui s'attendent au retour d'une politique de taux plus proche de celles du passé risquent donc d'être déçus. " La situation de l'épargnant ne va pas s'améliorer ", confirme Philippe Gijsels. Surtout que, dans un monde de plus en plus instable (Brexit, guerre commerciale, ralentissement du moteur chinois), il est un autre élément qui tire les taux vers le bas : trouver un refuge. C'est ce réflexe qui pousse les investisseurs à payer l'Etat allemand, ou belge, pour se procurer un actif qu'ils considèrent comme un abri pour les protéger. Au grand désespoir des banques pour lesquelles ces taux négatifs n'en finissent plus de grignoter les marges (issues de la transformation des dépôts en crédits) alors qu'elles doivent au même moment investir massivement dans les nouvelles technologies pour tenir compte de nos nouveaux modes de consommation via nos smartphones.

Perte sèche

Voilà pourquoi, le 15 juin dernier, Belfius n'a pas hésité à sabrer dans la prime de fidélité de son compte Epargne +, ramenant celle-ci de 0,30 % à 0,20 %, tandis que le taux de base, déjà au minimum légal de 0,01 %, restait inchangé, soit au total un maigre rendement de 0,21 %.

De son côté, la Deutsche Bank a fait savoir à sa clientèle qu'elle n'était plus en mesure de maintenir la rémunération jusqu'ici offerte par le DB Saving Plan. Le 1er juillet dernier, le taux de base est ainsi tombé de 0,60 % à 0,05 % à peine. La prime de fidélité a également été réduite, passant, quant à elle, de 0,30 % à 0,20 %. Soit un rendement total qui se limite désormais à 0,25 % ! Le tout pour un compte qui, en plus, n'autorise que les versements de 500 euros par mois. Début août, Eric Van Den Eynde, CEO d'ING Belgique, s'exprimait à son tour: "Le taux de 0,11% sur les carnets n'a plus de sens. Il est temps d'envisager un taux de 0% pour l'épargne". Quel intérêt d'encore d'épargner dans ces conditions ? Immobiliser 10.000 euros pendant un an rapporte à peine 25 euros, voire moins si votre compte n'offre plus qu'un taux de 0,11 %. Une misère ! Surtout que l'inflation tourne autour de 2 % depuis plusieurs années, soit un niveau bien supérieur au minimum légal du livret fixé à 0,11 % (taux de base de 0,01 % + prime de fidélité de 0,10 %). Or, qui dit inflation plus élevée que les taux d'intérêt nominaux, dit perte de pouvoir d'achat. Avec une inflation qui atteignait 1,7 % en avril dernier et des livrets qui, pour la plupart, n'offrent plus que 0,11 %, cela donne une perte sèche de 1,59 %. Epargner a-t-il encore du sens quand la valeur de l'argent mis de côté diminuera de 1,5 % cette année ? Avec ce que vous mettez de côté aujourd'hui, vous pourrez acheter moins l'année prochaine. Le cash vous fait perdre de l'argent.

Nouveau record

Pourtant, les Belges n'ont jamais autant épargné. Selon les dernières statistiques de la Banque nationale, il y a aujourd'hui plus de 265 milliards d'euros sur les livrets, soit 4,3 milliards de plus qu'au début de l'année lorsque leur encours avoisinait 261 milliards. Les clés de ce succès ? La sécurité, l'habitude, la disponibilité, la garantie de l'Etat (100.000 euros par personne et par banque). Et probablement aussi l'exonération fiscale sur les premiers 980 euros d'intérêts et, au-delà, un précompte à 15 % contre 30 % pour la plupart des autres produits d'épargne. Voilà sans doute ce qui pousse nombre de Belges à ignorer cette situation qui leur fait perdre de l'argent (taux négatifs + inflation). Sans compter que de nombreux épargnants pensent qu'ils n'ont pas d'autres choix que placer leur argent sur un compte d'épargne ou acheter des actions en Bourse pour préparer leur retraite.

Que faire ?

Que doit faire alors l'épargnant dans cette situation ? Une chose est certaine : faire confiance au compte d'épargne pour assurer ses vieux jours est une fausse bonne idée. " A chacun de faire ses comptes, affirme Olivier Onclin, mais il faut être conscient du fait que l'épargne constituée par le biais des deuxième et troisième piliers ne suffit pas à combler l'écart en matière de pension, moment où l'on commence à consommer ses réserves. Plus le salaire est élevé, plus cet écart est grand. Les clients ne sont pas assez sensibilisés à cette problématique. C'est la raison pour laquelle nous avons lancé la plateforme YuMe qui permet de visualiser l'évolution de ses réserves financières au cours du temps en fonction de différentes solutions d'épargne " ( lire l'encadré " Préparez votre pension avec YuMe ").

Nous vivons en effet aujourd'hui en direct ce que Keynes appelait, il y a 70 ans déjà, l'euthanasie des rentiers. Par rentier, le célèbre économiste ne visait pas les gens riches, mais ceux qui vivent de leur rente au sens premier du mot, c'est-à-dire, par exemple, de leur livret d'épargne. Pour Philippe Gijsels, c'est en effet une certitude, " le cash n'est plus une option sur le long terme, cela revient à perdre l'argent ", avance l'expert de BNP Paribas Fortis. Force est de constater qu'il n'existe plus aujourd'hui de comptes dont les intérêts sont supérieurs à l'inflation. C'est même pire que cela : selon le site www.guide-épargne.be, à peine sept comptes d'épargne affichent pour le moment un rendement qui dépasse 0,50 %. En fait, un compte d'épargne n'a de sens aujourd'hui que pour l'argent destiné à maintenir une réserve financière, à couvrir des dépenses imprévues, ou à rester immobilisé pour une courte période. Dans ce cas-là, pour limiter les dégâts, autant se tourner vers un de ces comptes " dopés " ( voir tableau " Quelques comptes qui permettent de limiter les dégâts "), comme le Vision + de la banque internet Santander. Ce dernier procure un taux d'intérêt de 0,80 % (taux de base de 0,15 % + prime de fidélité de 0,65 %), à condition toutefois de laisser son argent sur le compte 12 mois minimum. Sinon, il vaut mieux se tourner vers les comptes assortis d'un taux de base élevé comme le ME6 de MeDirect. Mais il s'agit généralement de comptes " non réglementés ", dont les intérêts sont soumis au précompte mobilier dès le premier euro.

Bref, si vous ne voulez plus perdre de l'argent sur vos économies, explorer d'autres solutions sans risque s'impose, comme celles que nous passons en revue dans la deuxième partie de ce dossier consacrée aux alternatives au compte d'épargne.

265 milliards d'euros

Le nouveau montant record qu'atteignent les dépôts parqués par les Belges sur les livrets d'épargne.

Compte à prime de fidélité élevée

Ce type de compte propose généralement un rendement (taux de base + prime de fidélité) plus élevé. Mais l'argent doit rester au minimum 12 mois sur le compte. Plus la prime de fidélité est élevée, plus la perte potentielle est élevée en cas de retrait anticipé.

Compte à taux unique

Le taux est accordé pour chaque jour où l'argent se trouve sur le compte. Mais les intérêts sont taxés.

Compte à versements mensuels

Intéressant si vous ne touchez pas à votre argent pendant plusieurs années.

Préparez votre pension avec YuMe

Pour bien faire comprendre aux épargnants que compter sur le livret d'épargne pour ses vieux jours à l'heure des taux négatifs est devenu une très mauvaise idée, Belfius a lancé dernièrement YuMe : un outil online (accessible via smartphone, tablette et PC) qui calcule la somme mensuelle qui vous manquera à la pension par rapport à votre dernier salaire, pour autant que vous vouliez maintenir un train de vie équivalent après la pension.

Sachant que la pension légale s'élève en moyenne à 62 % du dernier salaire, rappelle Belfius, et en y ajoutant les réserves constituées via l'employeur (deuxième pilier) et l'épargne pension (troisième pilier), il reste encore un trou de 21 % en moyenne à combler. Soit, toujours selon les estimations de Belfius, environ 450 euros par mois pour un employé âgé aujourd'hui de 35 ans, percevant un salaire de 2.200 euros net par mois, et qui prendrait sa pension à 62 ans, avec une espérance de vie de 87 ans.

Avec YuMe, le client voit donc à combien s'élève ce montant en fonction de sa situation personnelle (enfants, maison, voiture, argent déjà mis de côté, etc.). Il peut ensuite combler ce trou en faisant glisser son épargne vers des placements plus rémunérateurs. La plateforme simule en temps réel l'impact de tel ou tel investissement à l'horizon de la pension. Intérêt pour la banque ? Amener le client à vider (en partie) son compte d'épargne pour souscrire des produits d'investissement, source de revenus récurrents pour la banque. Chez Belfius, 87 % des avoirs financiers des personnes disposant de moins de 100.000 euros sont logés sur les comptes d'épargne, indique Belfius. Selon certaines estimations, le coût que représentent des taux d'intérêt négatifs pour l'ensemble des banques de la zone est d'à peu près 7,5 milliards d'euros.