"Ce qui arrive aujourd'hui montre bien la fragilité de l'ensemble du système, constate Bart Jourquin professeur à l'UCLouvain. Nous avons essayé d'optimiser au maximum les chaînes de production mais désormais, le moindre grain de sable peut gripper la machine ", poursuit-il, ajoutant qu'en outre, la chaîne logistique s'est mondialisée et dépend donc elle-même de la chaîne des transports qui est de plus en plus critiquée, notamment pour des raisons environnementales. " Si la Chine a pu devenir le fournisseur mondial de principes actifs pour les médicaments génériques ou de composants électroniques, c'est en raison du coût du transport, qui est en dessous de ce qu'il devrait être s'il fallait tenir compte des coûts externes causés, par exemple, par la pollution ", souligne Bart Jourquin.

L'épidémie pose à nouveau le problème de la relocali-sation de la production.

Face à cette situation, les industries n'ont pas tellement le choix. Elles peuvent ne rien changer du tout et espérer que les interruptions de la chaîne ne se multiplient pas. Ou elles peuvent réagir en augmentant leurs stocks, en relocalisant une partie de leurs activité ou en diversifiant leurs fournisseurs, si c'est possible.

Gonfler ses stocks ?

Ce sont des exercices qui ne sont pas évidents. " Les entreprises devront réfléchir au coût que représente l'augmentation des stocks et au risque que représente un événement tel que l'apparition d'un virus, observe note Mikael Petitjean, professeur à l'UCLouvain et à l'IESEG et chef économiste auprès de Waterloo Asset Management. Sans doute vont-elles penser à budgétiser la présence d'un stock plus important que par le passé. Ce n'est pas une bonne nouvelle car gonfler ses stocks, c'est avoir de l'argent immobilisé, ce qui coûte cher et impacte la valorisation de l'entreprise. De plus, il existe un risque que ces stocks perdent de leur valeur si la technologie évolue entre-temps ou si la demande change. "

Philippe Bolle (Skylane Optics): "Dans notre domaine, tout le monde se fournit en Chine et donc tout le monde est impacté.", belgaimage
Philippe Bolle (Skylane Optics): "Dans notre domaine, tout le monde se fournit en Chine et donc tout le monde est impacté." © belgaimage

Avant de changer d'organisation, les sociétés y regardent donc à deux fois. Prenons l'exemple de Belourthe, l'entreprise de Hamoir qui est spécialisée dans la fabrication de céréales pour bébé. Elle subit à la fois la hausse du coût du transport maritime hors de l'Union européenne (la totalité de la production est exportée) et l'allongement des délais de certains fournisseurs, installés dans les zones contaminées, notamment en Italie. " Nous utilisons notamment des fruits et des emballages venant d'Italie, précise Vincent Crahay. Des fournisseurs ont déjà annoncé que leurs délais de livraison seraient deux fois plus longs. Et nous croisons les doigts pour qu'ils puissent les respecter. " Certaines pièces de rechange pour les machines proviennent aussi d'Italie. Pour l'heure, cependant, Belourthe ne se tourne pas vers d'autres fournisseurs. Mais, si la crise devait durer, elle y songerait sans doute.

Dans le secteur technologique, le groupe liégeois EVS spécialisé dans les serveurs audiovisuels, adopte aussi une attitude prudente. " Nous suivons bien sûr de près l'évolution de la situation de nos fournisseurs, explique Yvan Absil, le CFO d'EVS. Nous avons eu une fermeture d'usine en Chine. Elle a rouvert récemment. Nous sentons évidemment davantage de stress auprès de ceux qui nous approvisionnent : leurs stocks diminuent et les délais de livraison augmentent. Il y a aujourd'hui environ 20% de commandes en retard pour des raisons qui ne sont d'ailleurs pas nécessairement liées au coronavirus. Cela n'impacte pas notre propre capacité à livrer nos produits parce que nous avons un stock sécurisé jusqu'au milieu de l'année ".

Diversifier ses fournisseurs

Yvan Absil ajoute que la politique concernant les stocks a toujours été de réaliser un équilibre entre les avantages du just in time et ceux liés à la commande de lots suffisamment importants pour bénéficier d'une réduction des prix. " Nous sommes en train d'évaluer quel stock additionnel de sécurité nous devrions avoir pour répondre si les problèmes se poursuivaient la seconde partie de l'année ", dit-il. EVS a donc décidé, pour la seconde moitié de l'année, de placer ses commandes plus tôt que d'habitude auprès des usines chinoises qui ont rouvert et de diversifier ses fournisseurs : "C'est un exercice que nous étions déjà en train de pratiquer avant le virus, et que nous poursuivons", ajoute Yvan Absil qui précise toutefois que la diversification a ses limites car les fournisseurs d'EVS commandent souvent eux-mêmes les composants à la même société.

Yvan Absil (EVS): "Nous avons un stock sécurisé jusqu'au milieu de l'année.", PG
Yvan Absil (EVS): "Nous avons un stock sécurisé jusqu'au milieu de l'année." © PG

Il n'est pas toujours simple, en effet, de diversifier ses sources d'approvisionnement. C'est ce qu'expérimente Skylane Optics, dans la région de Namur. L'entreprise est spécialisée dans la fabrication de tranceivers, des appareils qui traduisent un signal optique en signal électrique et qui sont donc essentiels au fonctionnement des réseaux de fibre optique. " Dans notre domaine, tout le monde se fournit en Chine et donc tout le monde est impacté, affirme Philippe Bolle, le CEO de la société. Notre production tourne aujourd'hui au ralenti. Le coronavirus a mis une bonne partie des sociétés en quarantaine pendant un bon mois. Certaines sont encore fermées aujourd'hui et une grande partie de celles qui ont rouvert ne tournent encore qu'à 10 ou 20 % de leurs capacités. Et, facteur aggravant, je ne pourrai peut-être pas livrer mes clients car eux aussi seront peut-être en quarantaine. "

Un rêve : ramener la production en Europe

Et même si Skylane Optics trouvait d'autres fournisseurs, l'entreprise ne pourrait pas y avoir recours si facilement. " Nos produits sont authentifiés, certifiés, explique Philippe Bolle. Les contrats passés avec les opérateurs télécoms stipulent que nous fournissons un matériel bien spécifique, d'un fournisseur bien déterminé. Nous ne pouvons pas changer d'approvisionnement comme cela. ".

" Voilà un bel exemple de l'importance de la régulation dans l'activité industrielle ", commente Mikael Petitjean. Bref, Skylane ne peut pas modifier son fonctionnement. " Nous pouvons augmenter notre stock... mais cela ne résoudra pas le problème de fond qui est que nous serons toujours dépendants de la Chine, ajoute Philippe Bolle. Nous avons un rêve : ramener des lignes de production en Europe. Mais il n'y a pas d'investisseurs prêts à prendre ce risque, ce qui est dommage. D'autres secteurs à risque, comme les biotechs, ont reçu énormément de fonds publics. Ce n'est pas le cas du secteur des télécoms ", déplore-t-il.

Relocaliser ? Lorsque l'on aborde le sujet avec Carlos Tavares, le patron du groupe PSA, il répond stratégie : " Nous nous sommes posé la question de la relocalisation sur des sujets qui peuvent mettre en péril l'avenir de l'entreprise. La partie électrique représentant 50% de la valeur ajoutée d'une automobile électrique, nous ne pouvions pas nous rendre dépendants des prix, voire de la qualité, de 50% de la valeur ajoutée de nos automobiles. Nous avons donc défini une stratégie d'intégration verticale sur l'ensemble des grandes composantes de la chaîne de traction électrique ". PSA a ainsi noué une série de partenariats et créé avec Total une coentreprise qui va construire des batteries dans le nord de la France et en Allemagne.

Quant à savoir si un groupe comme PSA songe à détendre le flux tendu de sa production, Carlos Tavares renvoie la balle aux consommateurs. " Cette tension sur les chaînes d'approvisionnement est une réalité, dit-il. Nous pourrions en effet nous placer dans une situation plus confortable. Mais le consommateur devrait alors payer quelque chose. Est-il prêt ? Sans cela, le premier constructeur qui se donnerait un peu plus de confort se mettrait dans une situation moins compétitive par rapport à ses concurrents. Et après cinq ans de baisse de compétitivité, il serait sorti du marché... "

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"Ce qui arrive aujourd'hui montre bien la fragilité de l'ensemble du système, constate Bart Jourquin professeur à l'UCLouvain. Nous avons essayé d'optimiser au maximum les chaînes de production mais désormais, le moindre grain de sable peut gripper la machine ", poursuit-il, ajoutant qu'en outre, la chaîne logistique s'est mondialisée et dépend donc elle-même de la chaîne des transports qui est de plus en plus critiquée, notamment pour des raisons environnementales. " Si la Chine a pu devenir le fournisseur mondial de principes actifs pour les médicaments génériques ou de composants électroniques, c'est en raison du coût du transport, qui est en dessous de ce qu'il devrait être s'il fallait tenir compte des coûts externes causés, par exemple, par la pollution ", souligne Bart Jourquin. Face à cette situation, les industries n'ont pas tellement le choix. Elles peuvent ne rien changer du tout et espérer que les interruptions de la chaîne ne se multiplient pas. Ou elles peuvent réagir en augmentant leurs stocks, en relocalisant une partie de leurs activité ou en diversifiant leurs fournisseurs, si c'est possible. Ce sont des exercices qui ne sont pas évidents. " Les entreprises devront réfléchir au coût que représente l'augmentation des stocks et au risque que représente un événement tel que l'apparition d'un virus, observe note Mikael Petitjean, professeur à l'UCLouvain et à l'IESEG et chef économiste auprès de Waterloo Asset Management. Sans doute vont-elles penser à budgétiser la présence d'un stock plus important que par le passé. Ce n'est pas une bonne nouvelle car gonfler ses stocks, c'est avoir de l'argent immobilisé, ce qui coûte cher et impacte la valorisation de l'entreprise. De plus, il existe un risque que ces stocks perdent de leur valeur si la technologie évolue entre-temps ou si la demande change. " Avant de changer d'organisation, les sociétés y regardent donc à deux fois. Prenons l'exemple de Belourthe, l'entreprise de Hamoir qui est spécialisée dans la fabrication de céréales pour bébé. Elle subit à la fois la hausse du coût du transport maritime hors de l'Union européenne (la totalité de la production est exportée) et l'allongement des délais de certains fournisseurs, installés dans les zones contaminées, notamment en Italie. " Nous utilisons notamment des fruits et des emballages venant d'Italie, précise Vincent Crahay. Des fournisseurs ont déjà annoncé que leurs délais de livraison seraient deux fois plus longs. Et nous croisons les doigts pour qu'ils puissent les respecter. " Certaines pièces de rechange pour les machines proviennent aussi d'Italie. Pour l'heure, cependant, Belourthe ne se tourne pas vers d'autres fournisseurs. Mais, si la crise devait durer, elle y songerait sans doute. Dans le secteur technologique, le groupe liégeois EVS spécialisé dans les serveurs audiovisuels, adopte aussi une attitude prudente. " Nous suivons bien sûr de près l'évolution de la situation de nos fournisseurs, explique Yvan Absil, le CFO d'EVS. Nous avons eu une fermeture d'usine en Chine. Elle a rouvert récemment. Nous sentons évidemment davantage de stress auprès de ceux qui nous approvisionnent : leurs stocks diminuent et les délais de livraison augmentent. Il y a aujourd'hui environ 20% de commandes en retard pour des raisons qui ne sont d'ailleurs pas nécessairement liées au coronavirus. Cela n'impacte pas notre propre capacité à livrer nos produits parce que nous avons un stock sécurisé jusqu'au milieu de l'année ". Yvan Absil ajoute que la politique concernant les stocks a toujours été de réaliser un équilibre entre les avantages du just in time et ceux liés à la commande de lots suffisamment importants pour bénéficier d'une réduction des prix. " Nous sommes en train d'évaluer quel stock additionnel de sécurité nous devrions avoir pour répondre si les problèmes se poursuivaient la seconde partie de l'année ", dit-il. EVS a donc décidé, pour la seconde moitié de l'année, de placer ses commandes plus tôt que d'habitude auprès des usines chinoises qui ont rouvert et de diversifier ses fournisseurs : "C'est un exercice que nous étions déjà en train de pratiquer avant le virus, et que nous poursuivons", ajoute Yvan Absil qui précise toutefois que la diversification a ses limites car les fournisseurs d'EVS commandent souvent eux-mêmes les composants à la même société. Il n'est pas toujours simple, en effet, de diversifier ses sources d'approvisionnement. C'est ce qu'expérimente Skylane Optics, dans la région de Namur. L'entreprise est spécialisée dans la fabrication de tranceivers, des appareils qui traduisent un signal optique en signal électrique et qui sont donc essentiels au fonctionnement des réseaux de fibre optique. " Dans notre domaine, tout le monde se fournit en Chine et donc tout le monde est impacté, affirme Philippe Bolle, le CEO de la société. Notre production tourne aujourd'hui au ralenti. Le coronavirus a mis une bonne partie des sociétés en quarantaine pendant un bon mois. Certaines sont encore fermées aujourd'hui et une grande partie de celles qui ont rouvert ne tournent encore qu'à 10 ou 20 % de leurs capacités. Et, facteur aggravant, je ne pourrai peut-être pas livrer mes clients car eux aussi seront peut-être en quarantaine. " Et même si Skylane Optics trouvait d'autres fournisseurs, l'entreprise ne pourrait pas y avoir recours si facilement. " Nos produits sont authentifiés, certifiés, explique Philippe Bolle. Les contrats passés avec les opérateurs télécoms stipulent que nous fournissons un matériel bien spécifique, d'un fournisseur bien déterminé. Nous ne pouvons pas changer d'approvisionnement comme cela. ". " Voilà un bel exemple de l'importance de la régulation dans l'activité industrielle ", commente Mikael Petitjean. Bref, Skylane ne peut pas modifier son fonctionnement. " Nous pouvons augmenter notre stock... mais cela ne résoudra pas le problème de fond qui est que nous serons toujours dépendants de la Chine, ajoute Philippe Bolle. Nous avons un rêve : ramener des lignes de production en Europe. Mais il n'y a pas d'investisseurs prêts à prendre ce risque, ce qui est dommage. D'autres secteurs à risque, comme les biotechs, ont reçu énormément de fonds publics. Ce n'est pas le cas du secteur des télécoms ", déplore-t-il. Relocaliser ? Lorsque l'on aborde le sujet avec Carlos Tavares, le patron du groupe PSA, il répond stratégie : " Nous nous sommes posé la question de la relocalisation sur des sujets qui peuvent mettre en péril l'avenir de l'entreprise. La partie électrique représentant 50% de la valeur ajoutée d'une automobile électrique, nous ne pouvions pas nous rendre dépendants des prix, voire de la qualité, de 50% de la valeur ajoutée de nos automobiles. Nous avons donc défini une stratégie d'intégration verticale sur l'ensemble des grandes composantes de la chaîne de traction électrique ". PSA a ainsi noué une série de partenariats et créé avec Total une coentreprise qui va construire des batteries dans le nord de la France et en Allemagne. Quant à savoir si un groupe comme PSA songe à détendre le flux tendu de sa production, Carlos Tavares renvoie la balle aux consommateurs. " Cette tension sur les chaînes d'approvisionnement est une réalité, dit-il. Nous pourrions en effet nous placer dans une situation plus confortable. Mais le consommateur devrait alors payer quelque chose. Est-il prêt ? Sans cela, le premier constructeur qui se donnerait un peu plus de confort se mettrait dans une situation moins compétitive par rapport à ses concurrents. Et après cinq ans de baisse de compétitivité, il serait sorti du marché... "