Face à l’agressivité de Trump, diversifions nos accords commerciaux


Olivier Joris (Fédération des entreprises de Belgique) regrette l’attitude américaine sur les droits de douane. Pour la Belgique, l’enjeu est majeur: 85% de notre PIB vient des exportations. La solution? Trouver d’autres partenaires: Amérique latine, Canada, Inde, Chine…
Executive manager à la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), Olivier Joris suit particulièrement les dossiers “Europe” et “International”. Inutile d’écrire qu’il ne chôme pas pour l’instant, tant l’incertitude est grande pour les acteurs économiques en raison des menaces de guerre commerciale prodiguées par Donald Trump.
L’époque, dit-il dans notre Trends Talk qui passe en boucle ce week-end sur Canal Z, est “extrême préoccupante”: “Pour les entreprises, le contexte international devient de plus en plus difficile à lire. Il leur est compliqué de se positionner pour trois raisons. Les tensions commerciales, tout d’abord, qui ont tendance à s’accentuer. La géopolitique, avec les effets que cela induite en termes de sécurité économique ou de sanctions. Et enfin, la lutte contre le changement climatique qui engendre toute une série de mesures.” Il faut être agile.
L’imprévisible “allié” américain
Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump ne cesse de s’en prendre à une Union européenne “née pour entuber les Américains”, selon ses propres termes. Désormais, il évoque des tarifs douaniers de 25% sur pratiquement tous les secteurs. Un argument de provocation ou de pression? “Il n’y a que lui qui le sait, rétorque Olivier Joris. Les effets d’annonce s’enchaînent à un rythme effréné, presque tous les jours. Mais si la menace d’introduire des droits de douane de 25% sur l’ensemble des importations devait être appliqué, ce serait extrêmement préjudiciable.”
Les Etats-Unis constituent le premier partenaire commercial de la Belgique. L’allié d’hier se transforme en concurrent féroce. “La relation transatlantique est une relation économique est d’investissements les plus profonds et soudées au monde, souligne le responsable de la FEB. C’est également un partenaire crucial au sein de l’OTAN. On pourrait donc s’attendre en cette période troublée à ce que les alliés serrent les coudes plutôt que de lancer une commerciale.”
Cela est d’autant plus troublant, ajoute-t-il, que Donald Trump n’évoque qu’une partie de la réalité lorsqu’il invoque un déficit commercial de l’ordre de 300 milliards au détriment des Etats-Unis. “Les chiffres qu’il avance sont exagérés et il masque une bonne partie de la réalité, constate Olivier Joris. L’Europe a effectivement un excédent commercial en ce qui concerne les biens, mais les Etats-Unis ont une balance commerciale positive lorsque l’on parle des services, notamment dans le digital. Mettre à mal cette relation, c’est prendre un énorme risque et, au final, ce serait un scénario dans lequel tout le monde aurait à perdre.”
Ce repli des Etats-Unis sur eux-mêmes est une tendance lourde, perceptible déjà sous les présidences démocrates de Barack Obama et de Joe Biden. La FEB avait fortement critiqué l’impact de l’Inflation Reduction Act, très agressif à l’égard de l’Europe. “Le grand accord commercial entre les Etats-Unis et l’Europe n’a pas pu aboutir en fin de présidence Obama, c’est vrai. Le président Biden a introduit de nombreuses mesures privilégiant le ‘buy America’. Mais le narratif était tout de même très différent que celui adopté par le président Trump depuis plusieurs semaines.”
Se réveillera-t-on de ce mauvais rêve? “Je constate que le président Trump avait menacé de droits de douane le Canada et le Mexique avant de postposer ce choix. Je crains que l’on passera par une phase de radicalisation avant de négocier des deals. L’Union européenne devra être unie.”
85% du PIB belge
C’est comme si les Etats-Unis abandonnaient les principes mêmes du libre-échange, portant source de prospérité. L’Organisation mondiale du commerce (OMC), chargé d réguler une saine concurrence, est en état de mort clinique. La loi du plus fort prime. Cette attitude américaine pourrait-elle se retourner contre Trump? “Le rêve d’un tel repli sur soi est illusoire, en effet. Les chaînes de valeurs se sont globalisées, les flux sont interconnectés, des composants traversent parfois plusieurs fois l’Atlantique avant d’être assemblés… Oui, le libre échange est positif, plusieurs pays ont pu sortir de la pauvreté grâce à une mondialisation bien encadrée par des règles.”
En tant que petit pays ouvert sur le monde, la Belgique est directement frappée par cette évolution. “La valeur de nos exportations représente 85% du PIB belge, insiste Olivier Joris. Un emploi sur trois, dans notre pays, dépend de nos exportations vers l’Europe ou le reste du monde. C’est considérable. Et il y a un phénomène typiquement belge, c’est à côté des produits finis que nous exportons, dans le pharma ou l’agrofood, nous exportons beaucoup de composants. Lorsque nous exportons pour 100 euros de produits finis vers les Etats-Unis, nous exportons également 80 euros via ces composants contenus dans des produits exportés depuis la France, l’Allemagne… Cela nous rend très vulnérables lorsqu’il y a des tensions commerciales.”
Trouver d’autres partenaires
La solution, pour la Belgique et l’Europe, consiste à trouver d’autres partenaires commerciaux. “Le mot clé, c’est la diversification, il est fondamental de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier, souligne le représentant patronal. L’Afrique, l’Amérique centrale et latine sont des partenaires importants sur lesquels il faut miser.
C’est l’essence du traité Mercosur, dont la négociation s’est achevée avec l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay. “La FEB le défend fortement, souligne Olivier Joris, alors que des craintes s’expriment. C’est un élément de diversification dont nous avons besoin. Ce marché en devenir important était jusqu’ici très fermé à nos exportations, avec des droits de douane de 15% à 35% Pour nos produits chimiques, pharmaceutiques, les bières, le chocolat, des équipements de transports, des produits textiles ou nos frites surgelées, l’abaissement de ces tarifs est une excellente nouvelle. En matière d’importations, ces pays sont riches en minéraux critiques pour la transition digitale et environnementale. L’accord prévoit un accès plus aisé.”
Un autre accord commercial décrié en Wallonie lors de sa conclusion, le CETA avec le Canada, témoigne du bien-fondé de cette stratégie, selon lui. “Le volet commercial est d’application depuis plus de cinq ans et le bilan est extrêmement positif, en particulier pour la Belgique. Nous avions un déficit commercial entre la Belgique et le Canada. Depuis le CETA, nous avons un excédent commercial. Aucune des craintes mentionnées lors de l’épisode difficile au parlement wallon ne s’est matérialisée.” Les socialistes Paul Magnette et Elio Di Rupo avaient mené la fronde contre l’accord.
Voilà la piste à suive, selon le patronat. “Il faut multiplier ce genre d’accord. Nous n’avons malheureusement pas encore pu le faire avec l’Australie, les négociations commerciales sont extrêmement difficiles avec l’Inde, nous n’avons pas d’accord avec la Chine, ni avec les Etats-Unis d’ailleurs. Il y a certainement du pain sur la planche.”
Pourquoi est-ce si compliqué? “L’époque où l’Europe pouvait imposer ses vues, ses normes et ses standards est révolue. Nous sommes dans de vraies négociations où chacun vient avec ses intérêts offensifs et défensifs. Mais la Commission continue à envoyer des signaux forts dans le contexte international pour dire que l’Inde, notamment, peut être un partenaire important pour l’avenir.”
Le monde se redessine, à tous les étages.
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