Thierry Breton: Le million d’obus promis à l’Ukraine a été fourni

Thierry Breton
© EU//Jennifer Jacquemart
Pierre-Henri Thomas
Pierre-Henri Thomas Journaliste

“L’Europe a livré les munitions qu’elle avait promises. Nous avons en Europe une infrastructure très importante en matière d’industrie de défense. Mais il faut augmenter sa capacité et la moderniser”, souligne le commissaire français. Thierry Breton plaide pour la création d’un “fonds défense” de 100 milliards.

“Jamais de ma vie je n’aurais imaginé que je serais commissaire européen. Je me souviens de ce jour d’octobre (2019) où j’étais en train de dîner à la cuisine avec mon épouse. Il y a eu un coup de fil de qui vous pou­vez imaginer pour me dire : ‘maintenant, il faut y aller’.” Thierry Breton n’avait en effet pas prévu d’être le candidat de remplacement de la France après le désaveu, par le Parlement européen, du premier choix de la présidence française, Sylvie Goulard. Cet épisode ne l’empêche toutefois pas d’être aujourd’hui un des hommes forts de la Commission européenne, dont le mandat se termine cet été.

Davantage que les Etats-Unis

Cet ancien dirigeant d’entreprise (Thomson, France Télécom et, plus récemment, Atos), ancien ministre français de l’Economie et des finances, est en charge, depuis 2019, respirez un bon coup, du Marché intérieur, de la Politique indus­trielle, du Tourisme, du Numérique, de l’Audiovisuel, de la Défense et de l’Espace. Mais il apparaît beaucoup actuellement sur une thématique : celle de la défense.

On parle abondamment de la possibilité de créer un nouveau poste de commissaire euro­péen à la Défense. A l’heure actuelle, “la défense est une com­­pétence de la Commission en ce qui concerne l’appareil indus­­triel, mais le reste est la préroga­tive des Etats. Donc aujourd’hui, vous avez un commissaire euro­­péen à la Défense, il est devant vous”, sourit Thierry Breton, qui estime que si l’on veut créer ce poste, il faudra changer les traités, ce qui prendra quatre ou cinq ans.


Nous avons pu interroger le commissaire français voici quelques jours dans le cadre d’une rencontre avec les journalistes de l’Ajef, l’association française des journalistes économiques et financiers. Et bien sûr, notre conversation a immé­diatement tourné autour de l’aide européenne à l’Ukraine. Thierry Breton a voulu rappeler quelques chiffres : “Nous avons donné 28 milliards d’euros d’équipements militaires à l’Ukraine depuis le début des hostilités. Et, pour l’instant, 13 Etats membres se sont engagés, sur la seule année 2024, à donner 21 milliards supplémentaires. Nous sommes donc aujour­d’hui à environ 50 milliards, ce qui veut dire que l’Union européenne s’engage à davantage de dotations militaires que les Etats-Unis. Ça, c’est la réalité, dit-il. Avant d’ajouter : Tout ce que nous donnons à l’Ukraine n’est pas toujours produit en Europe : dans cette enveloppe de 28 milliards, 68% de ce qui a été fourni à l’Ukraine provient des Etats-Unis. Pour que nos entreprises en bénéficient, il faut donc remonter la base industrielle européenne.”

La question du million d’obus

Qu’en est-il précisément de ce million d’obus promis voici un an à l’Ukraine, dont nous n’aurions fourni que la moi­tié ? “L’engagement qu’a pris le Conseil européen était en effet de livrer – je dis livrer, pas donner – un million d’obus, essentiellement de 155 mm, dont l’Ukraine a besoin. L’engagement que j’ai pris, de mon côté, était de doubler la capacité de production européenne pour la faire passer de 500.000 en mars 2023 à un million en mars 2024. Fin janvier, nous étions à 950.000. Nous avons atteint notre objectif avec deux mois d’avance.”

Mais l’Ukraine a-t-elle reçu ces obus ? “Pour fournir l’Ukraine, il y a trois voies, répond le commissaire français. La première passe par la facilité européenne pour la paix (un fonds extrabudgétaire qui a permis de mobiliser 5,6 milliards pour l’Ukraine ces deux dernières années, Ndlr). Cet instrument permet aux Etats membres, sous financement de l’Union européenne, de passer commande à notre appareil de production ou de puiser des obus dans leurs stocks. Ces dons étaient de 300.000 obus à la fin de l’année dernière. Nous devrions être à 550.000 à la fin mars. L’ambiguïté est que nous n’avons communiqué que sur ce premier point. Mais il y a aussi un deuxième axe, qui est l’achat par l’Ukraine de munitions à notre base industrielle. L’Union européenne donne tous les mois 1,5 milliard au budget ukrainien. Cela donne de la flexi­bilité budgétaire pour acheter les équipements disponibles, en particulier en Europe, et 350.000 obus ont été achetés jusqu’à présent. A cela s’ajou­tent les fournitures bilatérales entre certains Etats membres et l’Ukraine. Mais, ajoute Thierry Breton, ces dernières statistiques n’ont pas été publiées parce que certains Etats — en particu­lier les pays limitrophes du conflit ou qui ont une frontière commune avec la Russie — ne le veulent pas. Cependant, lorsque l’on totalise ces trois voies, je peux vous dire que le million d’obus a été fourni.”


Il ne faut cependant pas s’arrêter là, poursuit le commissaire. “Nous avons en Europe une infra­structure très importante en matière d’industrie de défense. Mais il faut augmenter sa capacité et la moderniser. Nous nous sommes mis au travail avec une équipe et j’ai proposé une loi, appelée ASAP (Act to support ammunition Production, Ndlr), qui nous permet pour la première fois dans nos institutions d’avoir des moyens communautaires pour financer en amont des usines d’armement et de munitions, accélérer la montée en gamme, sécuriser les chaî­nes d’approvisionnement, la poudre, la fabrication des obus… Au Parlement européen, plus de 80% des députés ont voté en faveur de ce texte, ce qui était inédit et montre qu’il existe un vaste soutien.”

ASAP fonctionne désormais : 25 projets ont été sélectionnés, dont les noms seront connus ces prochains jours. “Ces 25 projets permettront d’atteindre une capacité de production d’obus qui sera comprise cette année entre 1,5 million et 1,7 million, et qui serait portée à 2 millions en 2025”, précise Thierry Breton.

Paquet défense

Pour les munitions, donc, l’Europe est désormais passée en économie de guerre. “Maintenant, ajoute Thierry Breton, il faut le faire sur l’ensemble de la base industrielle.” C’est pour cela que l’homme mettait la dernière main, alors que nous l’interrogions, à son “paquet défense”, qui a été présenté cette semaine. Il s’agit d’un ensemble d’initiatives destinées à mutualiser les ressources, consolider les chaînes de valeur et résorber les goulets d’étranglement, bref un paquet devant permettre, dit-il, de “travailler plus et mieux ensemble”. Sans oublier le nerf de la guerre : l’argent.

“Nous avons donné 28 milliards d’euros d’équipements militaires à l’Ukraine depuis le début des hostilités.”

Thierry Breton

“J’ai dit qu’il faudrait sans doute, lors du prochain mandat (de la Commission), une centaine de milliards d’euros pour pouvoir faire ce qu’il faut en matière de défense dans le cadre du respect des traités”, poursuit notre inter­locuteur. Les traités permettent donc de travailler à consolider la base industrielle de l’Europe en matière de défense. Mais aussi de renforcer la protection des quatre “espaces contestés” spécifiés dans la “boussole stratégique”, ce livre blanc qui définit la stratégie de sécurité européenne : l’espace proprement dit, le cyberespace, l’espace maritime et l’espace aérien.

Au niveau cyber, l’Europe a déjà mutualisé ses forces en créant récemment des SOCS (des centres opérationnels de sécurité), note Thierry Breton, qui rappelle aussi que dans le domaine spatial, l’Europe finalise un projet de cons­tellation de satellites de surveil­lance et de contrôle pour protéger son espace. “Cette politique nécessite 50 milliards, précise Thierry Breton. Il faudra 50 autres milliards pour continuer à augmenter la base industrielle de l’Europe et à fournir ce dont l’Ukraine a besoin.”

Thierry Breton © EU/Lukasz Kobus

“C’est faisable”

Voilà la facture. Où trouver l’argent ? “Je pousse beaucoup pour que l’on puisse utiliser les revenus des 200 milliards d’euros d’avoirs russes gelés. Il a été décidé que les intérêts qu’ils pouvaient générer seraient captés par l’ensemble des 27, et la proposition que je mets en avant est que ce montant, compris entre 5 et 7 milliards d’euros par an, puisse être utilisé pour, notamment, refinancer nos bases industrielles.” Mais évidemment, il s’agira aussi, pour les Etats membres, d’augmenter leur budget de sécurité. “Nous dépensons en Europe, tous ensem­ble, 240 milliards d’euros par an pour l’ensem­ble de nos activités de défense. En passant à 2%, qui est l’enga­gement qu’ont pris notamment les membres de l’Otan, nous aurions 140 milliards de plus. C’est donc cinq à six fois plus que ce que dépense la Russie”, calcule notre interlocuteur.

“Pour la Défense, il faut 100 milliards dans les cinq années qui viennent. J’estime que c’est existentiel pour nous.”

Les finances publiques européennes peuvent-elles être mises davantage à contribution ? “Dans ma vie, j’ai toujours eu horreur des dettes, répond l’ancien minis­tre français des Finances. Mais les montants ne sont pas non plus considérables. Pour aller vers le zéro carbone en 2050, ce sont 650 milliards d’euros par an dont nous avons besoin. Pour la Défense, il faut 100 milliards dans les cinq années qui viennent. J’estime que c’est existentiel pour nous. Voit-on ce qui se passe aux Etats-Unis ? Je passe ma vie à voyager dans les Etats membres, en Estonie, en Lettonie, en Lituanie, en Bulgarie, en Roumanie, en Pologne… Et je vous assure que j’observe un changement de paradigme extraordinaire, y compris en Allemagne. Il y a cinq ans, même si on avait été un peu refroidi par Donald Trump, on disait qu’on avait de toute façon le parapluie américain. Aujourd’hui, je peux vous dire que tous ont compris que nous devons prendre notre destin en main, sinon ce sera un grand point d’interrogation.”

La politique de la défense, dit Thierry Breton, c’est aussi un rapport de force. “Nous sommes en Europe 450 millions de concitoyens. L’Europe est une fois et demie plus grande que les Etats-Unis, avec leurs 330 millions d’habitants. Donc, ce sont évidemment des montants qui peuvent sembler très importants au niveau d’un Etat. Mais nous sommes 27 et le PIB de la Russie se situe entre celui de l’Italie et celui de l’Espagne. Oui, la Russie va dépenser 6% ou 7% de son PIB en défense. Mais c’est comme si l’Espagne dépensait 6% de son PIB. Il faut ramener les choses à leurs justes proportions. Cela ne signifie pas qu’il faut lever la garde. Cela veut dire que c’est faisable.”

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