Révolution dans les supraconducteurs ? Effervescence autour d’un nouveau matériau, mais les physiciens sont sceptiques

(Photo by © CORBIS/Corbis via Getty Images) © Getty Images

L’annonce spectaculaire est tombée au coeur de l’été: des chercheurs coréens ont affirmé avoir fabriqué un matériau supraconducteur fonctionnant à température ambiante, un Graal de la physique moderne aux applications potentiellement révolutionnaires. Mais les scientifiques restent sceptiques car ces résultats sont loin d’être prouvés.

Une équipe de scientifiques de Séoul jusqu’ici inconnue a fait part d’une expérience avec un nouveau matériau baptisé LK-99, dans une pré-publication non encore publiée dans une revue scientifique.

Ils y ont joint une vidéo fascinante où l’on voit un petit cube fait de cuivre, de phosphate et de plomb, flottant au-dessus d’un aimant.

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L’annonce a déclenché une avalanche de réactions sur les réseaux sociaux, nombre d’amateurs y voyant une découverte révolutionnaire valant le prix Nobel.

Depuis, « de grands laboratoires, notamment en Chine et en Inde, ont tenté de reproduire l’expérience, sans succès. Sur l’aspect théorique, plusieurs pré-publications ont déjà été postées », relève Javier Villegas, directeur de recherche au CNRS.

« La science s’est activée et c’est normal », dit à l’AFP ce physicien du laboratoire mixte CNRS/Thales. Car si la découverte était avérée, elle mènerait selon lui à une révolution technologique.

Un supraconducteur à température ambiante « changerait totalement la donne », abonde Brigitte Leridon, chargée de recherche CNRS à l’ESPCI de Paris (Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles).

Découverts en 1911, les matériaux supraconducteurs permettent de conduire le courant électrique sans aucune résistance et donc sans pertes. Contrairement aux conducteurs classiques, comme ceux des grille-pain par exemple, où une partie du courant se transforme en énergie thermique, ce qui fait perdre de l’énergie électrique.

Applications de niche

Les bobines supraconductrices produisent de puissants champs magnétiques utilisés pour les appareils d’IRM, l’accélérateur de particules du CERN, le prototype de train japonais Maglev qui lévite au-dessus des rails…

Réservée à des applications de niche, la technologie ne peut se développer à plus grande échelle car il existe un frein majeur : elle ne fonctionne qu’à des températures extrêmement froides (environ -250 degrés), ce qui nécessite des installations complexes et coûteuses.

La supraconductivité à température ambiante fait donc « rêver les physiciens depuis 120 ans », explique Julien Bobroff, professeur à l’Université Paris-Saclay et chercheur au laboratoire de physique des solides.

« Avec ses effets de sustentation magnétique, on peut imaginer faire léviter des meubles d’hôpitaux pour éviter les contact des bactéries au sol, des tapis volants dans les couloirs du métro…. », énumère Brigitte Leridon.

L’avancée la plus importante concernerait le stockage et le transport d’électricité, étant donné qu’actuellement, entre 10 et 15% de l’énergie produite est perdue. Généraliser la supraconduction permettrait des économies d’énergie considérables – comme « supprimer un ou deux réacteurs nucléaires en France », ajoute la physicienne. Une des pistes serait aussi l’installation de panneaux solaire en orbite, peut-on ajouter. L’ensoleillement y est permanent mais il est impossible de placer un câble entre le ciel et l’espace.

Des espoirs souvent douchés

Les scientifiques gardent néanmoins la tête froide tant leurs espoirs ont déjà été douchés. « Ça fait 30 ou 40 ans que des annonces arrivent sur des supraconducteurs s’affranchissant du froid, et se sont révélées fausses pour la plupart », souligne le Pr Bobroff.

Des chercheurs américains de l’Université de Rochester ont tout récemment fait état, dans la prestigieuse revue Nature, d’un matériau supraconducteur fonctionnant à 21 degrés, mais uniquement à haute pression. Leurs travaux ont été fraîchement accueillis car la même revue avait dû retirer une précédente étude de cette même équipe.

Si « LK-99 » fait autant de « buzz », c’est que l’expérience paraît « facile à reproduire, même pour un amateur », analyse Julien Bobroff.

La montée en puissance des réseaux sociaux a répandu aussitôt l’information, amplifiée par le pouvoir de l’image. « C’est la première fois qu’une telle annonce est accompagnée d’une vidéo, et beaucoup y ont vu une preuve », fait valoir le physicien.

Sauf que cette vidéo ne fait pas « preuve scientifique ». « C’est sûrement LK-99 qui lévite, mais ceux qui s’y connaissent savent qu’il existe des matériaux flottant de la même manière sans être pour autant supraconducteurs », décrypte le Pr Bobroff.

« Des affirmations extraordinaires requièrent des preuves extraordinaires », a réagi le professeur Toby Perring, scientifique au laboratoire de neutrons et de muons ISIS (Royaume-Uni).

Il faudrait a minima que les résultats soient reproduits une fois. « On y verra plus clair d’ici quelques semaines. Vu la réactivité de la communauté, j’ai bon espoir », conclut Javier Villegas.

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